Pernicieuse décriminalisation

Le jugement de la Cour suprême dans la cause Bedford a marqué la fin du processus législatif, mais le début d’une transformation politique et sociétale en nous invitant à revoir nos lois et nos idées sur la prostitution. Comme le soulignait Najat Vallaud Belkacem à l’Assemblée nationale française : « Le sujet avec la prostitution, ce n’est pas la sexualité. » Qu’elle se déroule d’une façon ou d’une autre, qu’elle soit libérée ou pudibonde. Nous ne sommes pas là pour faire la police des moeurs. Mais nous sommes là pour donner corps à nos principes les plus essentiels.

 

Des arguments dangereux

 

Le lobby de l’industrie du sexe a défendu devant la Cour la primauté du droit d’une minorité de personnes prostituées à faire commerce de leur corps sur les droits à la sécurité et à la dignité de la majorité qui ont choisi la prostitution faute d’options, qui ont été victimes de traite ou prostituées avant l’âge du consentement légal.

 

Pour ces nombreuses survivantes, la prostitution n’a jamais été un travail, mais plutôt une exploitation, une violence, un viol. L’usage du terme « travailleuse du sexe » par le lobby de l’industrie du sexe invisibilise cette violence, mais aussi les clients et proxénètes, pourtant ceux par et pour qui la prostitution existe. Quand on considère, avec la Cour suprême, que de nombreuses prostituées n’ont pas vraiment d’autre solution que la prostitution, il apparaît évident que le fait d’imposer par l’argent sa sexualité à une personne qui ne désire ni n’a choisi cette situation est une violence plus qu’une relation marchande.

 

Le lobby de l’industrie du sexe a également défendu que la légalisation de la prostitution permettrait aux femmes d’engager du personnel pour les protéger, un argument pernicieux qui impose aux femmes de se prémunir contre la violence des hommes et qui privatise la sécurité devenue un luxe que seules certaines peuvent s’offrir. De plus, de très nombreuses survivantes de la prostitution ont témoigné de la violence dont elles ont été victimes de la part des personnes censées les protéger alors qu’elles étaient prostituées en bordel. Il est crucial d’entendre ces voix et de réfléchir aux raisons nous permettant de tolérer l’enfermement des femmes dans les maisons de prostitution, loin des regards. Sécurité ou indifférence ?
 

Le mirage de la décriminalisation totale

 

Il serait faux de croire que les défenseurs du travail du sexe et de la décriminalisation totale sont tous à la solde de l’industrie du sexe. Plusieurs croient sincèrement que cela améliorerait la sécurité des femmes. Malheureusement, de nombreux pays en ont fait l’expérience et l’ont amèrement regretté. En Nouvelle-Zélande, la prostitution illégale et de mineurs a augmenté de façon dramatique. Aux Pays-Bas, le tourisme sexuel a explosé, augmentant le nombre de personnes prostituées et de victimes de la traite. En Allemagne, où d’énormes Éros Center ont ouvert leurs portes, les femmes se voient obligées d’accepter des pratiques de plus en plus dégradantes afin de demeurer « compétitives » dans un marché du sexe complètement dérégulé…

 

La légalisation ne protège pas les personnes prostituées, tout comme elle ne protège pas l’ensemble des femmes contre les agressions sexuelles. Au contraire, les pays qui légalisent la prostitution envoient le message que la violence envers les femmes est tolérée, ce qui est loin d’être sans conséquence comme l’ont constaté les comtés du Nevada ayant décriminalisé la prostitution, qui ont un taux de viol cinq fois supérieur aux autres.

 

Si, comme tous les groupes travaillant auprès des personnes prostituées et la Cour suprême, nous admettons l’extrême niveau de danger auquel font face les femmes dans la prostitution et que la décriminalisation totale échoue à les protéger, quelle solution s’offre à nous ?

 

Le modèle nordique, adopté par la Suède, la Norvège et l’Islande, et en voie d’être adopté par la France et la Finlande, propose la criminalisation de ceux qui imposent leur sexualité par l’argent (les clients) ou imposent à une femme de marchander sa sexualité (les proxénètes), et la décriminalisation des personnes prostituées. Cette asymétrie assure aux femmes la possibilité de porter plainte et peut dissuader la violence puisque seuls clients et proxénètes sont en situation de criminalité.

 

Les pays ayant adopté ce modèle ont fait la preuve qu’agir sur les clients, grâce à la mise sur pied de campagnes de sensibilisation nationales et à la pénalisation, a un impact direct sur la diminution de la demande, du tourisme sexuel et, par le fait même, du nombre de personnes prostituées et victimes de la traite.

 

De nombreuses personnes prostituées se retrouvent dans la prostitution par pauvreté ou itinérance, deux éléments qui contribuent également à les y maintenir. C’est pourquoi l’adoption du modèle nordique doit s’accompagner de mesures sociales telles que le revenu de citoyenneté et la création de logements sociaux, mais aussi de ressources pour les femmes. La prostitution ne devrait jamais être un filet social et aucune femme ne devrait y être maintenue, que ce soit par la violence ou le manque de ressources.

 

Les féministes ont réussi à changer la société en matière d’agressions sexuelles et de violence conjugale, deux fléaux qui ont pourtant « toujours existé », grâce à des mesures sociales, à la criminalisation des responsables de la violence et à une volonté réelle d’égalité. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la prostitution ?

9 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 28 février 2014 07 h 13

    Contre la prostitution, mais encore plus contre sa criminalisation.

    Je suis contre la prostitution parce que, selon moi, elle abaisse moralement une personne au profit d'une autre, le prostitueur. Cela dit, je suis tout autant contre la criminalisation de cette activité parce que, écrit la Cour suprême du Canada, l'État accroît ainsi la dangerosité de ce commerce du corps humain. L'État devrait plutôt encadrer législativement l'activité prostituante comme elle le fait dans le monde du travail par des normes légales interdisant, par exemple, le harcèlement sexuel et le harcèlement psychologique. De nombreuses femmes (et de plus en plus d'hommes) se voient forcées à coucher avec leur patron ou leur supérieur immédiat pour obtenir un emploi, être promues ou tout simplement conserver un emploi? Criminalise-t-on alors le prostitueur gestionnaire de personnes concerné ? Non. La victime s'adresse plutôt à la Commission des normes du travail et, souvent avec l'aide de celle-ci, à la Commission des relations de travail. Et il y a aussi toutes celles et ceux se servant aisément et volontairement de leur sexe pour obtenir les mêmes bénéfices. Criminalise-t-on ? Non, pénalise-t-on davantage ? Non. Je ne puis forcer autrui à avoir les mêmes valeurs morales que moi et c'est ce que fait la criminalisation, et tout ceci au détriment de la santé et de la sécurité de personnes très vulnérables, les prostituées de rue.

  • Marcel Bernier - Inscrit 28 février 2014 07 h 50

    Le sexe et le péché de luxure...

    La prémisse de base «Le fait d’imposer par l’argent sa sexualité à une personne qui ne désire ni n’a choisi cette situation est une violence plus qu’une relation marchande» apparaît juste en soi. Mais de là à en inférer qu’on peut en déduire que deux adultes majeurs et vaccinés ne puissent s’engager dans des activités à caractère sexuel, tarifées ou non, me semble assez bancal, à tout le moins.
    L’État, nous le redirons sans cesse, n’a pas d’affaire dans les chambres à coucher.
    Pour tout ce qui touche les autres aspects pointés dans votre diatribe, des lois existent et se doivent d’être appliquées.

  • Sylvain Auclair - Abonné 28 février 2014 08 h 01

    Obligation?

    À moins d'avoir affaire à des réseaux esclavagistes, qui est vraiment obligé de se prostituer? En tout cas, pas plus que pour n'importe quel autre travail avilissant et dangereux.

  • Pierre Schneider - Abonné 28 février 2014 10 h 56

    Liberté de choix

    Demandez donc à tous ceux et celles (car vous omettez de parler de prostitution masculine) qui ont choisi librement d'offrir leurs services érotiques et sexuels ce qu'ils pensent de votre théorie de violence par "imposition par l'argent" ? On ne peut généraliser et la liberté de choix, tant qu'il n'y a pas contrainte, ne saurait être supprimée.

  • Louis Piché - Inscrit 28 février 2014 13 h 23

    Non merci!

    Tiens ! Le modèle suédois encouragerait les prostituées à porter plaintes plus que dans les pays où la prostitution est décriminalisée ? Vous pensez sérieusement que les policiers allemands, hollandais et néo zélandais ne prennent pas au sérieux les plaintes des prostituées ? Au moins, dans ces trois pays, les flics ne mettent pas leurs lieux de travail sous surveillance après coup pour attraper d’autres clients. Au moins, dans ces trois pays, l’assistance publique aux prostituées n’est pas conditionnelle à l’engagement formel d’arrêter la prostitution. Au moins, dans ces trois pays, on ne fait pas de chantage aux propriétaires d’immeuble qui louent des appartements aux prostituées pour qu’ils les mettent à la rue sous peine d’accusation de proxénétisme. Aux moins, dans ces trois pays, on ne retrouve pas 66% des femmes qui sont en faveur de la criminalisation des prostituées. Non merci, Mme Legeault. L’ingénierie par la victimisation et les approches répressives, ce n’est pas dans notre culture.