Contre la pensée narrative téléologique

Selon Jocelyn Létourneau (dans Je me souviens ?, Fides, 2014), développer la pensée critique des élèves en classe d’histoire est souhaitable, mais inapplicable. Mieux vaudrait se recentrer sur une narration. Il rejoint ainsi É. Bédard, R. Comeau, G. Laporte et D. Vaugeois, voire G. Bouchard, quoiqu’ils soutiennent d’autres récits.

 

Pourtant, lorsqu’ils pratiquent l’histoire, ces auteurs (et d’autres) tiennent avec raison pour acquis que les réponses qu’ils formulent aux problèmes historiques feront l’objet de débats sur l’exhaustivité, la validité ou la pertinence des sources dépouillées. Aussi précisent-ils, dans des notes souvent copieuses, leurs références, de sorte que tous puissent vérifier les appuis de leurs argumentaires. Les jugements envers leurs interprétations historiques portent aussi sur la richesse, la finesse et la fidélité du corpus et de son analyse.

 

Si l’histoire doit être enseignée comme science, l’école devrait donc respecter sa nature disciplinaire et insister non sur la restitution d’un ou de plusieurs récits, mais sur la pratique de l’enquête historique, de la formulation d’un problème à la défense d’une réponse, en passant par la constitution et l’analyse d’un corpus documentaire.

 

Certes, on ne peut attendre d’élèves de 12 à 16 ans qu’ils repèrent ou établissent des sources, pas plus que l’on attend d’eux qu’ils résolvent les problèmes scientifiques confiés […] à des physiciens aguerris. On peut toutefois affirmer qu’ils n’apprendront pas les principes et méthodes de ces sciences, même à leur mesure, s’ils ne leur sont pas enseignés. Un programme de sciences ne comportant aucune expérience en laboratoire ou n’y recourant que de façon plaquée serait bancal. Il en va de même de l’histoire : penser comme un historien n’est pas inné.

 

Pour être apprises de façon réelle et durable, les méthodes de l’enquête historique doivent être enseignées systématiquement, former le coeur du programme, lui donner son sens. Il faut faire sentir aux élèves qu’il y a des contradictions à dépasser, un débat à trancher, une énigme à déchiffrer, que tout n’est pas transparent et simple, mais que la raison peut et doit agir, aussi partiels et provisoires ses résultats soient-ils.

 

Une science

 

Les élèves ne peuvent apprendre ou découvrir seuls les principes et méthodes de l’histoire, pas plus qu’ils n’ont la science infuse des faits permettant de comprendre le contenu des sources. […]

 

L’histoire doit-elle être enseignée comme une science ? C’est notre avis, dans la mesure où nous voulons que les élèves agissent dans la vie publique comme les historiens veulent qu’eux et leurs pairs se conduisent dans leur vie professionnelle : en s’interrogeant, en enquêtant avec rigueur et discipline pour trouver les réponses valides et en débattre, ou en analysant les réponses déjà disponibles. L’école en général doit cultiver l’esprit critique et ainsi former des citoyens, explicitement et volontairement, à partir d’une méthode et de contenus disciplinaires particuliers, comme ceux de l’histoire, et non sporadiquement, inconsciemment, furtivement.

 

Un programme d’histoire prétendant ne pas éduquer à la citoyenneté risque plus de conforter une mémoire collective non examinée ou de laisser les élèves démunis devant la propagande que d’armer leur esprit de méthodes pour analyser les discours sur le passé. Or, les Minutes du patrimoine, les reconstitutions de la bataille des plaines d’Abraham, les fêtes du bicentenaire de la guerre de 1812 ou du 150e anniversaire à venir de l’Acte de confédération, pour ne prendre que des exemples fédéralistes, montrent bien l’importance de savoir analyser les usages publics du passé. Choisir de ne pas éduquer à la citoyenneté, ce n’est pas choisir de ne pas endoctriner au parlementarisme, au fédéralisme, à l’indépendantisme, au personnalisme chrétien, au communisme ou à toute autre conclusion politique prédéterminée. C’est choisir de s’enfouir la tête dans le sable, de ne pas former des citoyens autonomes, capables d’assumer leurs choix et leurs identités en connaissance de cause.

 

Esprit critique

 

Cette tâche est ambitieuse et difficile, certes, car bien des élèves s’interrogent peu sur leur monde ou ignorent comment le faire. Or, il faut les amener à se poser les questions historiques à leur portée qui sont les plus propices à une réflexion politique justement parce qu’ils ne se les posent pas. Au premier rang de ces questions, notons celles liées au contexte, à la périodisation, à la transformation, aux conditions, aux effets et aux facteurs (culturels, démographiques, socio-économiques, etc.) de l’oppression et de l’exploitation, mais aussi des luttes menées contre celles-ci, dans leur diversité et leur complexité, ainsi qu’aux divers sens qu’elles avaient pour les agents.

 

L’histoire du Québec peut être un moyen de développer l’esprit critique des élèves. Un bon moyen, puisque c’est leur histoire : c’est signifiant. Un bon moyen aussi parce que l’on peut avoir comme point de départ une question du genre : pourquoi y a-t-il encore un débat sur la question nationale ? Un vaste choix de documents pertinents existe pour enquêter sur ce problème de recherche. Il faudrait partir de là, et non pas des résultats de la démarche d’un autre, que ce soit l’enseignant, le manuel ou tel chercheur de tel département d’histoire. Et on peut remonter loin avec une telle question, ne serait-ce qu’en regardant les différents arguments invoqués de part et d’autre, y compris dans ce que certains appellent la conscience historique, l’histoire publique ou la mémoire historique, telles qu’elles sont véhiculées dans les films, romans, bédés, jeux, musées, monuments, éditoriaux, etc.

 

En somme, les programmes et évaluations devraient être centrés sur la démarche et les concepts de la pensée historienne, ainsi que sur les débats historiques permettant de s’interroger sur le Québec d’aujourd’hui. Que les élèves écrivent ou non un récit par la suite est accessoire.

17 commentaires
  • Marc-André Éthier - Abonné 27 février 2014 00 h 32

    Une précision

    La lutte contre l’oppression nationale des Québécois a plus à gagner avec la formation de l’esprit critique qu’avec la mémorisation d’un récit apologétique et qu’avec l’endoctrinement, quel qu’il soit.

    • Ginette Cartier - Abonnée 27 février 2014 09 h 14

      Une trame historique narrarative n'est pas nécessairement un "récit apologétique" à mémoriser, ni de l'endoctrinement. Il s'agit-là d'un commentaire à courte vue, voire caricatural qui étonne de la part d'un spécialiste en didactique de l'histoire.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 février 2014 17 h 59

      M. Éthier, si l'adulte en devenir ne sait pas d'où il vient, qui il est, comment peut-il savoir où il va ?

  • Marc Provencher - Inscrit 27 février 2014 03 h 58

    Il ne s'agit pas de former des historiens, ni des militants

    Simple lecteur de livres d'histoire et non historien, je n'en suis pas moins convaincu que M. Éthier se trompe de film.

    Selon moi, les cours d'histoire au secondaire ne devraient pas avoir pour but de former des historiens, but qui semble être, en revanche, celui des cours dispensés par M. Éthier à de futurs professeurs. Ces heures de cours - au reste pas si nombreuses - doivent avoir le but bien plus humble, au ras des paquerettes, de donner honnêtement (!) une idée générale de ce qui s'est passé au cours des derniers siècles. Au point où nous en sommes, ce serait déjà ça.

    Bien sûr que cela tient d'abord du méchant "grand récit" (pour reprendre l'inquiétant lexique de l'imprégnation postmoderne). Mais comme le dit fort bien Hannah Arendt:

    «Aucune philosophie, aucune analyse, aucun aphorisme, aussi profonds qu'ils soient ne peuvent se comparer en intensité, en plénitude de sens, avec une histoire bien racontée.»

    La seule chose qui bat une histoire bien racontée, c'est plusieurs histoires bien racontées. C'est là que je veux bien concéder un point à M. Éthier. Non certes dans l'idée de former les enfants «aux luttes contre l'oppression» (traduction: profiter de l'occasion d'un cours d'histoire pour former des militants progressistes), mais pour «faire sentir aux élèves qu’il y a des contradictions».

    À cette fin, on pourrait introduire l'élève, à doses prudentes, au principe de Rashomon. Les mêmes événements, racontés non dans un seul récit mais quatre-cinq, sous un angle tour à tour fédéraliste et séparatiste, gogauche et droidroite, de telle et telle chapelle d'historiens, etc. Voir à quel point les mêmes événements peuvent être racontés de façon différente, observer les mêmes faits depuis plusieurs angles, enseignera déjà à l'élève que

    «Une chose est l'interprétation des faits, autre chose les faits eux-mêmes» (Fruttero et Lucentini)

    tout en lui évitant d'avoir le crâne bourré par des militants de la "bonne cause", quelle qu'elle soit.

    • Max Windisch - Inscrit 27 février 2014 09 h 15

      Je partage l'avis de M. Provencher. Me rappelant mon passage au secondaire, une école pourtant réputée, j'ai regretté de n'avoir pas appris grand chose de l'histoire au fond, et de n'avoir même pas été exposé à l'ampleur du travail que cela me laisserait pour plus tard. Même chose, voire bien pire, en ce qui concerne la littérature et l'enseignement du français (qu'avait-on besoin de passer toutes ces heures en analyses superficielles et ne menant nulle part, quand on aurait pu être un peu initié à la beauté et l'immensité de l'héritage humain... eh bien, on ne l'a pas été).

    • Murielle Villeneuve - Abonné 27 février 2014 10 h 13

      Il n'y a pas de contradiction sérieuse, me semble-t-il, entre ce que soutient M. Éthier, didacticien, et ce que propose M. Provencher. Au contraire. Proposer à l'élève divers récits du même événement s'insère parfaitement dans l'optique du didacticien. Il s'agit par la suite, au moyen de la démarche historique, de développer l'esprit critique de l'élève face à ces récits: consultation des sources, comparaison, évaluation de la pertinence et de la rigueur de l'argumentation, etc. Évidemment, au secondaire, on ne pourra pas atteindre le niveau de l'historien (tel n'est pas le but du cours d'histoire de toute façon). Mais on aura au moins appris à l'élève qu'il existe des méthodes pour interroger les récits et les mettre en perspective.Que certaines lectures des événements historiques sont plus rigoureuses que d'autres, etc.

      Cependant, quelle que soit l'approche adoptée, le problème fondamental réside dans la formation des enseignants. Ne serait-ce que pour poser les bonnes questions, sélectionner les documents pertinents, guider les élèves dans la lecture et l'analyse de ces documents, il faut une solide formation en histoire...

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 27 février 2014 07 h 35

    La bonne question

    L'histoire n'est pas une science mais une discipline qui emprunte à la science.


    La bonne question de départ : « ...pourquoi y a-t-il encore un débat sur la question nationale ?» .

    Ici la philosophie nous vient en aide (poser résolument la question de l'existence, et ce qui fut nécessaire : F.N).

    La réponse est que cette nation doit exister.

    Donc une question qui fonde la démarche est :

    Qu'est-ce qui fut nécessaire pour qu'apparaisse, se développe et existe encore une nation française en Amérique ?

    Et, il se pourrait bien que les clés de pour amener une réponse à cette question fodamentale se trouve hors de porté de la discipline qu'est l'histoire, telle qu'elle se présente dans ce débat.

    Il faut se rappeller que l'historien n'a pas le monopole sur l'histoire.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 27 février 2014 07 h 31

    L'Histoire

    L'Histoire n'est pas une science, elle est la vie !

    Vous voulez intéresser les jeunes à l'histoire ? Insérez-les dedans !

    PL

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 27 février 2014 07 h 58

    Géographie et littérature

    Pourquoi enseigner l'histoire du Québec plutôt que celle d'un autre pays? Parce que nous vivons au Québec. Toute histoire est l'autobiographie d'une collectivité. En d'autres termes, il s'agit de comprendre ce que nous sommes à partir de ce que nous avons été. Toute histoire dite 'scientifique' n'est finalement que téléologie.

    L'histoire est ce que nous avons fait dans milieu physique où nous vivions. Elle est un sous-produit de la géographie.

    Desrosiers
    Val David