La modernité et le colonialisme

Dans le contexte géopolitique mondial actuel, les relations entre les cultures et les civilisations ne peuvent être que profondément asymétriques.
Photo: Agence France-Presse (photo) Dibyangshu Sarkar Dans le contexte géopolitique mondial actuel, les relations entre les cultures et les civilisations ne peuvent être que profondément asymétriques.
L’œuvre d’Enrique Dussel, un des grands philosophes latino-américains actuels et élève d’Emmanuel Levinas, permet de saisir comment la modernité, qui avait une visée émancipatrice dans le cadre européen, est devenue le fondement idéologique de l’esclavage, du colonialisme, de la soumission des peuples périphériques et, en dernière instance, de la mainmise euro-américaine sur une grande partie du reste du monde. 

Une conception dominante, héritée de Kant et de Hegel, fait correspondre l’origine de la modernité au déploiement de la raison critique, au XVIIIe siècle, grâce à laquelle l’être humain européen s’émancipe de son état d’immaturité, de «minorité», et accède à l’autonomie. La modernité, dans cette perspective, serait l’aboutissement historique de divers processus convergents : la Renaissance italienne, la Réforme protestante, les Lumières et la Révolution française. Il s’agirait d’un processus propre à l’Europe dans sa genèse et son déploiement. 

Une portée mondiale 

Sans nier certains aspects de cette conception, Dussel la resitue dans un cadre d’analyse plus large, à portée mondiale, autant en ce qui concerne les facteurs qui rendent possible la naissance de la modernité que la configuration et le déploiement de celle-ci. Selon lui, ce qui caractérise avant tout la modernité, c’est le fait que les États, l’armée, le système économique et la philosophie des pays de l’Europe occidentale — et de son prolongement, l’Amérique du Nord — deviennent le centre de l’histoire mondiale, reléguant toutes les autres cultures à la périphérie. Une telle hégémonie d’un système géoculturel et politique à l’échelle du globe est une première dans l’histoire mondiale.

Pour Dussel, la conquête espagnole de l’Amérique centrale et d’une partie de l’Amérique du Sud, au XVIe siècle, constitue le point de départ de la modernité. Grâce à cette conquête, l’Espagne, la première nation moderne, inondera l’Europe d’argent et d’or, ce qui permettra l’accumulation du capital dans les banques des Pays-Bas et, par la suite, le déploiement du mercantilisme et de la révolution industrielle. 

C’est là la thèse centrale de Dussel : dès la conquête des Amériques, l’Europe moderne s’affirmera ainsi comme le «centre» du monde, considérant toutes les autres cultures comme «périphériques». La répression des cultures et des peuples autochtones, jugés comme non conformes à sa conception humaniste, bourgeoise et anthropocentrique, marque l’intronisation de l’universalisme de la modernité européenne pour Enrique Dussel. Cette première étape «espagnole» de la modernité correspond à l’émergence de la subjectivité moderne en tant que «Je conquérant» — comme l'a qualifié Dussel, en résonance au «Je pensant» de Descartes, qui, un siècle plus tard, développa une conception étriquée de la rationalité, coupée des sentiments, des émotions et de la vie. En s’imposant comme universelle, cette dernière balaiera toutes les autres conceptions de la rationalité à travers le monde. 

Instrument de domination

Selon Dussel, la modernité, en tant que processus endogène européen à visée émancipatrice, est devenue, dans les faits, un instrument de domination, d’exploitation et de destruction dans une grande partie du monde : en s’imposant comme universelle, elle a exclu l’Autre non Européen — le considérant comme primitif et barbare. L’Autre avait droit d’exister s’il acceptait de s’émanciper en devenant européen à travers la colonisation culturelle, politique et économique. Cette œuvre de civilisation a justifié des conquêtes, des guerres, des exterminations...

Cette modernité «universelle» est cependant en voie d’être dépassée par la résurgence de cultures exclues, niées, méprisées, sacrifiées, qui ont survécu au processus de destruction infligé par l’Occident et qui ont su préserver leur manière propre d’être au monde et de le comprendre. En se redécouvrant, non plus en tant que «barbares» à travers le regard occidental, mais plutôt comme victimes innocentes d’une injustice historique, ces cultures ébranlent l’universalisme moderne en révélant son caractère irrationnel, violent, hégémonique, eurocentrique. 

«Transmodernité pluriverselle»

Cette contestation de la modernité universaliste euro-américaine met en œuvre un nouveau modèle civilisationnel que Dussel définit comme la «transmodernité pluriverselle». Elle se caractériserait par le fait que les autres cultures, celles que la modernité a occultées, peuvent désormais s’exprimer en tant que richesses civilisationnelles, tout en assumant simultanément les aspects émancipateurs de la modernité (raison critique, valeur de la personne, droits individuels…). La transmodernité serait ainsi le résultat de l’interaction dialogique entre les diverses cultures, dont la modernité occidentale. 

Certes, dans le contexte géopolitique mondial actuel, les relations entre les cultures et les civilisations ne peuvent être que profondément asymétriques : 20 % de l’humanité (habitant principalement en Europe et en Amérique du Nord) consomme plus de 80 % des biens et de ressources de la planète, une concentration jamais observée auparavant dans l’histoire, fruit d’un système mondial amorcé en Europe. L’œuvre de Dussel témoigne d’une conscience lucide de cette réalité. Le passage d’une modernité universelle à une transmodernité pluriverselle pourrait contribuer, selon lui, à infléchir les rapports de force actuels, en ouvrant la porte à un ordre géopolitique multipolaire qui serait politiquement, économiquement et culturellement non hégémoniste. Il en va, pourrait-on ajouter, de la survie des personnes, des peuples et de la planète.
6 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 27 février 2014 04 h 09

    La science et l'individualisme

    M. Nicolau néglige le rôle primordial de la science dans l'hégémonie occidentale. La rationalité et la science se sont développées ensemble en Europe. Elles ont permis le développement d'armes et de navires qui ont accordé un avantage aux conquérants.

    Le «je pense donc je suis» est aussi lié au développement de la conscience individuelle et de l'individualisme. L'individualisme, le système économique capitaliste et la puissance d'intervention sur la nature (et de sa destruction) de la science et des techniques/technologies caractérisent la modernité.

    Les conséquences délétères de l'individualisme et des sciences/techniques/technologies sur la nature et sur les sociétés et cultures remettent en question la rationalité scientifique et individualiste. On assiste alors à une revalorisation des cultures ancestrales respectueuses de la nature et de la dimension sociale de l'humanité.

    • Paul Gagnon - Inscrit 27 février 2014 09 h 12

      Et à un retour du religieux, dit-on. De même que des divers courants sectaires, du genre des "créationnistes", des "islamistes", etc.

    • François Beaulé - Inscrit 28 février 2014 05 h 43

      Les mythologies et les religions sont les fondements des sociétés et des civilisations jusqu'à la modernité. La civilisation moderne utilise la science pour briser les mythes et affaiblir les religions, pour libérer les individus du pouvoir religieux. Elle fait de la science un dieu tout-puissant. Ce qui est encore un mythe. La croyance en la liberté absolue de l'individu informé par la science est l'autre mythe fondamental de la modernité.

      Le libéralisme surestime la dimension individuelle de l'humanité au détriment de la dimension sociale. Et il essaie de maximiser le bien-être des individus vivants aujourd'hui au détriment des générations futures à cause de la destruction de la nature. L'individu moderne accorde peu d'importance à ses ancêtres et se préoccupe peu du sort des générations futures parce qu'il croit que la science finira par régler tous les problèmes. Il souhaite aussi que la science stoppe son vieillissement et le rende éternel.

      La dimension religieuse est essentielle pour faire prendre conscience à l'individu qu'il est limité, qu'il est un élément du tout, un maillon entre ses ancêtres et ses descendants. Que Dieu, la vie et la société le transcendent. La religion est essentielle pour faire perdre son arrogance à l'individu et lui faire accepter sa finitude grâce à la foi dans la transcendance.

    • Paul Gagnon - Inscrit 2 mars 2014 11 h 26

      Pas besoin de religion pour savoir que nous sommes limités individuellement et collectivement. Pas besoin de religion pour savoir que vous, moi, tous, seront avant très longtemps dévorés par les vers ou envolés en fumé. Ça c’est toute une limite!

      Je pense, cependant, que notre société de surconsommation a quelque chose d’infantile. Ce n’est pas la science, en tant que telle, qui en est la cause mais bien la nature humaine. Les économistes avancent que nos besoins (désirs) sont illimités – alors que les ressources, elles, seraient limitées. Il y a en a qui ont compris cela depuis longtemps : on les appelle commerçants, banquiers et, aujourd’hui, financiers internationaux, etc. À l’aide de techniques dévoyées, issues des sciences "humaines", ils ont appris à conditionner les "masses" (mot qui veut tout dire) à croire qu’elles pourraient satisfaire tous leurs besoins (désirs), ce qui est évidemment un leurre, mais cela fonctionne.

      Je veux bien, cependant, admettre qu’il puisse y avoir quelque chose à apprendre des religions, en termes de sagesse humaine (Qohélet/l’Ecclésiaste, Jésus, Bouddha) à condition de ne pas oublier qu’il y en a beaucoup à craindre. L’actualité nous le démontre tous les jours – surtout pour quelqu’un né bien avant 1967…

  • Rafik Boualam - Inscrit 27 février 2014 14 h 25

    le progrè et l'ehtnocentrisme

    La conclusion est vraiment éloquente, les repères culturels qui servaient de catalyseur à la civilisation occidentale, sont les mêmes qui annaoncent son déclin, ce qui fait vivre tue. Le 19ème et le 20ème siecle furent vraiment la période où l'on croyait à la supériorité de la civilisation occidentale et au progrè linéaire infini. Un sociologue comme Max Weber a presque dit que la civilisation occidentale était la synthèse de l'ensemble des civilisations et qu'elle portait en elle des valeurs universelles et rationnelles, elle est en quelque sorte, la fin de toute civilisation. Jusqu'au moment que l'on découvre que la poursuite de consommation efferénée et de la productivité mettait en danger la planète. Lendemain de veille et choc post traumatique, on n'est plus aussi sur de nos certitudes, et tout à coup on commence à penser qu'il y a d'autres choses auxquelles on n'a jamais pensé. Et c'est tant mieux.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 27 février 2014 16 h 56

    Analyse réductrice et biaisée

    À la lecture de ce texte, l'expression "jeter le bébé avec l'eau du bain" me vient à l'esprit.

    Quant à un monde multipolarisé, tant que l'économie mondiale est fondée sur le système actuel, cette multipolarité ne peut exister qu'en temps de guerre... Observez ce qui se passe actuellement.

    L'avarice, la soif du pouvoir, l'exploitation de l'Autre sont loin d'être des traits exclusifs aux empires occidentaux.