L’éléphant blanc dont les ministres n’osent parler

Roy Dupuis, narrateur du film Chercher le courant, sur la rivière Romaine lors du tournage.
Photo: Maxine Cunnyngham - Rapide-Blanc Distribution Roy Dupuis, narrateur du film Chercher le courant, sur la rivière Romaine lors du tournage.

Cette semaine, le rapport final de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec a été coulé aux médias et il est maintenant en ligne. Ce rapport est le résultat d’une vaste consultation publique et il recommande « Que soit étudiée sans délai l’opportunité de suspendre les investissements dans le complexe de la Romaine-3 et de la Romaine-4 ».

 

Le rapport commandé par le gouvernement du Québec confirme ce que le film Chercher le courant a présenté au Québec il y a maintenant trois ans. Il démontre que si le gouvernement et Hydro-Québec continuent sur leur lancée, il n’y aurait plus preneur pour l’hydroélectricité québécoise du XXIe siècle, sinon en la vendant à perte aux clients industriels et à l’exportation.

 

Le chantier de la rivière Romaine n’aurait jamais dû voir le jour, car près d’un an avant le lancement du chantier, en mai 2009, les données qui permettaient de juger de la non-rentabilité de ces barrages existaient. La crise économique était bien installée et le gaz de schiste sortait déjà à profusion dans le nord-est des États-Unis.

 

À qui profite l’endettement du Québec?

 

Nous espérions lors de la sortie du film qu’une enquête publique sur l’industrie de la construction et le financement des partis politiques fasse la lumière sur la façon dont le lobbying arrive à faire dépenser des fonds publics aux seuls profits de firmes de construction, et ce, au détriment du portefeuille d’Hydro-Québec, du gouvernement et, par extension, du peuple québécois.

 

La commission Charbonneau enquêtera-t-elle sur les chantiers de barrages au-delà des histoires de gros bras ? L’endroit le plus pertinent pour enquêter sur les liens entre l’industrie de la construction et le financement des partis politiques est probablement celui de la Romaine, étant donné l’absence de raison d’être du projet. Malheureusement, les mois s’écoulent et nous craignons que la commission Charbonneau ne s’en tienne qu’à des histoires d’intimidation et de violence sans élucider la question de fond : à qui ce chantier profite-t-il ? Comment les dirigeants de l’époque, Jean Charest, Thierry Vandal et Nathalie Normandeau, ont-ils pris la décision de lancer ce chantier et sous quelle influence ? Ont-ils seulement rendu des comptes à leurs amis politiques ?

 

Nous sommes à l’heure des choix et des actions concrètes. Quelqu’un se lèvera-t-il enfin au sein du gouvernement péquiste actuel ?

 

En 2009, Sylvain Gaudreault avait crié haut et fort en commission parlementaire que le projet Romaine était trop dispendieux. Aujourd’hui ministre des « Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire », son silence est désormais complet sur cette question.

 

Jean-François Lisée, maintenant ministre du Commerce extérieur, avait prédit sur son blogue en 2011 que la centrale Romaine-4 ne serait pas construite pour les mêmes raisons logiques évoquées précédemment. Il n’en a plus parlé depuis son accession au gouvernement.

 

En mars 2011, Yves-François Blanchet, l’actuel ministre de l’Environnement, a souligné sur sa page Facebook en parlant de la rivière du Petit-Mécatina : « Surproduction, vente à perte, dommages environnementaux irréparables, mépris des Premières Nations… Qui est-ce que ça sert, cette fuite en avant ? Qui ? » Pour lui, ça n’avait aucun sens sur les plans environnemental, économique et social de harnacher la rivière du Petit-Mécatina, jumelle de la Romaine.

 

En 2013, Martine Ouellet, ministre des Ressources naturelles, a mis en branle la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec. En 2014, le rapport de ladite Commission recommande de considérer la suspension de Romaine-3 et 4.

 

Qu’est-ce que ces ministres, désormais sortis des bancs de l’opposition, feront des conclusions de ce rapport ? Si l’adage veut qu’il y ait un temps pour parler et un temps pour agir, le temps est venu pour les actions concrètes. Vont-ils enfin amener le Québec dans le XXIe siècle énergétique ou céder aux intérêts politiques partisans avec pour effet d’endetter davantage les Québécoises et les Québécois ?

 

Faire mieux

 

Le Québec est à la croisée des chemins. Après l’arrêt partiel des petites centrales par le PQ et de Gentilly-2 pour cause de non-rentabilité, il est temps de s’ouvrir les yeux et de voir enfin qu’il s’agit d’un éléphant blanc : le projet hydroélectrique de la Romaine doit être arrêté pour les mêmes raisons économiques. Il est absurde de dépenser des milliards en argent public pour de l’électricité qui coûtera 8, 10 et même 12 cents le kilowattheure (kWh) une fois un projet achevé. Cette électricité est ensuite revendue 3 ou 4 cents aux clients industriels et à l’exportation.

 

Si Hydro-Québec veut exporter de l’électricité à profit, elle doit être générée ou économisée à moins de 4 ¢/kWh. À ce titre, la seule option pour Hydro-Québec est de créer des programmes résidentiels et institutionnels qui offrent des incitatifs de 3 ou 4 ¢/kWh pour soutenir le développement de l’efficacité énergétique, du solaire passif, du solaire thermique, de la géothermie, de la biomasse ou du biogaz. Cette électricité rendue disponible à 3 ou 4 ¢/kWh serait équivalente à une multitude de petites centrales rentables. Pour ce qui est de l’éolien, plusieurs experts l’ont déjà dit : on ne fait pas l’éolien le moins coûteux en le laissant au privé et en construisant des parcs éoliens loin des meilleurs gisements de vent, comme on le fait actuellement.

 

Il faut annuler les barrages hydroélectriques Romaine 3 et 4 pendant qu’il en est encore temps. Il faut les arrêter maintenant. Le réveille-matin sonne pour le Québec depuis des années et il claironne : « Endettement, destruction de rivières et absence de logique économique élémentaire. » Nos élus l’entendent-ils ?


Roy Dupuis - Cofondateur de la Fondation Rivières et narrateur du film Chercher le courant

Nicolas Boisclair

Alexis De Gheldere - Coréalisateur du film Chercher le courant

17 commentaires
  • Daniel Houx - Inscrit 26 février 2014 07 h 51

    Question

    La question qu'il faudrait se poser c'est pourquoi le gouvernement continue à vouloir investir, à perte, dans l'hydroélectricité?

    À qui profite ces nouvelles centrales?

  • Jean Dubois - Inscrit 26 février 2014 10 h 36

    Premièrement, les derniers gouvernements élus comme les précédents, à l'exception peut-être du PQ de M. Lévesque, ont toujours renvoyé l'ascenseur aux compagnies qui ont versé dans leur caisse électorale. Et, comme au temps de Duplessis, ils achètent les votes des électeurs qui veulent des jobs peu importe quelles bottes ils doivent embrasser. Deuxièmement, tous les partis savent qu'ils ne peuvent pas faire comprendre aux électeurs qu'ils doivent se serrer la ceinture. Les jeunes accusent les vieux d'avoir endetté la vie sociale et économique et les vieux accusent le gouvernement de les avoir mal conseillé et dirigé. Mais ni les jeunes ni les vieux ne veulent payer pour les pots cassés, d'autant que ce sont les riches qui possèdent l'argent pour payer les dettes. Si vraiment un parti avait à coeur le bien du peuple, il trouverait un moyen de financement indépendant et excluant toutes contributions partisanes.

  • Normand Murray - Inscrit 26 février 2014 11 h 09

    Une pensée.

    Le flot de l'argent a noyé cette rivière.

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 26 février 2014 11 h 19

    À qui la faute?

    Il ne fait pas s'autoflageller, comme on dit au Québec.

    Ce n'est pas la faute des partis politiques qui veulent faire le plein de votes en région, qui sont incapables d'encourager les projets locaux et sont pris en otage par les multinationales.

    Ni la faute des syndicats qui font des demandes injustifiées à Hydro et aux entrepreneurs concernant la main-d'oeuvre et les conditions de travail.

    Ni la faute de la population, qui pense que la démocratie s'exerce une fois aux 4 ans et qui ne s'occupe que de ses taxes, qu'elle veut basses, sans changer ses mode de vie ni exiger une vie politique intelligente.

    Non, c'est la faute à Trudeau, probablement.

  • Raymond Gauthier - Abonné 26 février 2014 12 h 19

    Quelqu’un se lèvera-t-il enfin au sein du gouvernement péquiste actuel ?

    Notre Breton national vient de rater sa « chance du siècle » !