Souffrances atroces, indifférence globale

À la mi-février, des chrétiens du secteur PK12 de Bangui formaient une barrière humaine pour empêcher l’aide humanitaire internationale d’arriver aux réfugiés musulmans.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pacome Pabandlji À la mi-février, des chrétiens du secteur PK12 de Bangui formaient une barrière humaine pour empêcher l’aide humanitaire internationale d’arriver aux réfugiés musulmans.

Les populations civiles de la République centrafricaine (RCA) se trouvent prises au centre d’un désastre humanitaire dont l’escalade semble difficile à maîtriser. La violence aveugle et, semble-t-il, incontrôlable qui frappe toute la population a atteint des niveaux inouïs et revêt un caractère interethnique profondément inquiétant. Les efforts déployés par la communauté internationale sont bien en deçà des besoins soulevés par cette crise grandissante.

 

Je suis extrêmement préoccupé par la détérioration de la situation dont les séquelles sont visibles sur les corps de nos patients : les blessures d’armes à feu et de mortiers que mes collègues de Médecins sans frontières (MSF) avaient traitées l’an dernier ont laissé la place à des lacérations profondes causées par des coups de machette, indication d’une évolution vers un nouveau type de violence entre communautés voisines qui coexistaient jadis dans la paix. À de multiples reprises dans l’histoire du monde, de telles atrocités humanitaires interethniques étaient notoires et souvent annoncées à l’avance.

 

Les témoins moindrement intéressés peuvent en tirer des parallèles inquiétants.

 

À la suite d’un coup d’État survenu en mars dernier, près d’un million de personnes ont été déplacées et soumises pendant des mois aux exactions des milices rivales. Mais le conflit revêt de plus en plus un caractère religieux entre les différentes communautés.

 

Une minorité menacée

 

La minorité musulmane de la RCA, accusée d’avoir appuyé les milices brutales de la Séléka qui ont amené au pouvoir le gouvernement de l’ancien président Djotodia en mars dernier, fait actuellement l’objet d’attaques répétées de la population chrétienne majoritaire. Des collectivités musulmanes entières sont contraintes ou forcées de quitter le pays, parfois sous les auspices de forces de maintien de la paix. Trente mille réfugiés musulmans ont déjà franchi les frontières du Tchad, et dix mille sont déjà arrivés au Cameroun.

 

Il y a quelques semaines, je visitais le camp « École Liberté » à Bossangoa, où les résidents musulmans craignaient des représailles et ne pouvaient imaginer le retour à une situation normale. Malgré la protection des forces de l’Union africaine et de leurs voisins français, les Casques bleus, dans la matinée du 30 janvier, des collègues de MSF ont assisté au départ de la majorité des 7000 réfugiés musulmans vivant dans le camp « École Liberté ». Les familles terrorisées ont chargé leurs biens à bord d’un convoi de camions loués et sont parties précipitamment, laissant derrière elles plus d’un millier de réfugiés, par manque de place.

 

Ailleurs, les milices musulmanes en retraite poursuivent leurs attaques brutales contre la population chrétienne, dont des milliers vivent toujours dans des camps surpeuplés et bénéficiant d’un soutien dérisoire. Deux femmes appartenant à la communauté chrétienne que j’ai rencontrées dans le camp « Évêché » de Bossangoa — Sabine et Monique — vivaient dans deux petites tentes qu’elles partageaient avec 15 membres de leur famille. Elles espéraient rentrer chez elles pour reconstruire leurs maisons réduites en cendres et cultiver leurs champs. Mais elles ne pouvaient envisager de le faire sans une amélioration de la sécurité et de l’aide pour recommencer leur vie.

 

Certains Centrafricains à qui j’ai parlé ont exprimé l’espoir d’un changement avec la venue d’un nouveau président et des forces internationales de maintien de la paix. Hélas, les nouvelles flambées de violence et la multiplication des évacuations ne laissent présager aucune amélioration. Le seul recours actuel des populations civiles est la prière d’échapper aux représailles futures.

 

Ces populations sont les patients de MSF. Durant toute cette tragédie, nos équipes ont prodigué des soins aux membres de toutes les communautés. Mais nos efforts sont vains devant la violence continue et les exodes forcés. Si MSF peut panser les blessures des victimes, les protéger contre les flambées épidémiques et les ravitailler en eau potable, notre présence ne peut garantir leur survie.

 

Urgence d’agir

 

Ce n’est pas la première fois que l’alerte est lancée. Depuis mars, MSF a appelé à une augmentation urgente des fonds et des efforts d’assistance de la part de la communauté internationale. Notre cri d’alerte est encore plus urgent aujourd’hui.

 

L’ONU a finalement déployé du personnel expérimenté en RCA pour accroître l’assistance. L’Union européenne et d’autres institutions donatrices ont promis plus d’aide. Mais les secours tardent à venir et sont nettement insuffisants. Les besoins humanitaires sont actuellement énormes et ne feront qu’augmenter tant que les affrontements intercommunautaires se poursuivront.

 

Après des mois d’inaction, il y a enfin d’autres témoins de la crise en RCA. Ce n’est plus le moment des demi-mesures. J’ai la responsabilité morale de témoigner et de remplir le mandat qui m’a été confié. Il revient désormais à d’autres acteurs internationaux d’agir dans ce sens. Il est encore temps d’empêcher que la République centrafricaine ne sombre dans l’abîme.

1 commentaire
  • Normand Murray - Inscrit 24 février 2014 14 h 13

    Citation.

    Le monde ne seras pas détruit ceux qui font le mal mais par ceux qui le regardent sans rien faire.Albert Einstein.