L’aide médicale à mourir est toujours une forme déguisée d’euthanasie

Le doute quant à l’efficience des soins palliatifs ne peut justifier la légalisation de l’aide médicale à mourir.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le doute quant à l’efficience des soins palliatifs ne peut justifier la légalisation de l’aide médicale à mourir.

«Mais que penser du fait que le seul projet de loi qui fasse quasi consensus au Québec porte sur la fin de vie, alors que tous les projets de loi sur la vie provoquent des débats houleux qui nous déchirent ? Le poids d’une culture de la mort pèserait-il sur nous ? », écrivait récemment Mme Denise Bombardier dans le Journal de Montréal.

 

Grave et lucide question, dont on ne peut débattre et trancher ici en deux coups de cuillère à pot ! Cependant, cause ou conséquence d’une prévalente culture de mort, n’y a-t-il pas lieu de s’étonner de la belle unanimité de nos parlementaires au moment de voter la loi permettant l’euthanasie au sein de notre société ?

 

Le chef du Parti libéral du Québec, Philippe Couillard, a clairement signifié qu’il votera pour le projet de loi 52. Pourtant, en octobre dernier, ce même M. Couillard avait exprimé avec clarté ses réticences, allant même jusqu’à parler d’un « profond malaise » au regard de l’expression « aide médicale à mourir », dont il déplorait une certaine forme d’hypocrisie lexicale. En effet, il affirmait en point de presse la nécessité « d’appeler un chat un chat » et il dénonçait du coup le fait que l’aide médicale à mourir n’était rien d’autre que de l’euthanasie !

 

Ce point de presse, je l’ai relayé à beaucoup d’amis, il était frais, de cette fraîcheur dont les effluves sont revigorants. J’y voyais un homme debout, fort de son expérience de médecin, qui n’hésitait pas à manifester une résistance avérée. En futur parlementaire, il offrait une ouverture de bon aloi, une place offerte à la discussion, un « j’écouterai, mais ne céderai pas sur l’essentiel… »

 

À peine trois mois plus tard, à la fin de la saison des amendements, c’est le grand dégonflement. L’homme debout s’est gentiment assis, il festoie désormais à la table de l’unanimité parlementaire. Il a dit que les précisions apportées ont apaisé ses craintes et satisfait ses exigences. Je regrette, mais c’est faux. Rien dans les amendements proposés et entérinés ne peut répondre aux réserves émises par M. Couillard en octobre. L’aide médicale à mourir est toujours une forme déguisée d’euthanasie.

 

C’est une bonne question, celle de Mme Bombardier : que penser de cela ? Qu’en est-il du quasi-consensus ?

 

Expédient

 

On dit que la population approuve l’idée de l’aide médicale à mourir. Je pense que c’est un doux expédient. Je ne crois pas que la majorité va dans ce sens, mais il est vrai que nous sommes dans un rapport à la fin de vie où la sensibilité est posée comme seul critère de la dignité, où les discussions politiques et éthiques sur le sujet ne se résument qu’à exposer le malheur immédiat. Ainsi, la corde que l’on fait vibrer sans cesse sur la place publique, dans les médias comme dans les chambres du Parlement, est celle du ressenti en fin de vie. Il s’agit de présenter le cas de figure extrême, d’un être pour qui il n’y a plus rien à faire, dont les souffrances atroces sont inextinguibles. Devant un tel portrait, comment ne pas être attendri ? Comment ne pas voir l’euthanasie comme une porte de sortie honorable ? Le problème ici est la mise en exergue du malheur individuel, au point d’occulter la réflexion sur le bien et le mal, lieu privilégié de la réflexion éthique et anthropologique.

 

Cependant, lorsque Mme Hivon déclare, avec une assurance déconcertante, que la loi 52, dans son ouverture à la pratique de l’euthanasie, sera une « réponse faite de compassion et d’une plus grande humanité pour les gens qui sont concernés par cette détresse et ces grandes souffrances en fin de vie », sa déclaration engage une conception très orientée de l’humanisme et une compréhension résolument fixée de la compassion.

 

Mon récent séjour en Belgique confirme, après onze années de pratique euthanasique, que les problèmes et les questions de cette sorte resurgissent de plus belle, et tout ne va pas pour le mieux. Ces deux sujets présideront aux débats futurs si jamais la loi 52 était promulguée, et l’humanisme évoqué par madame la ministre de même que le modèle de compassion s’y rattachant cachent peut-être la forme sournoise d’une nouvelle barbarie à visage humain. Il faut, je pense, avoir la modestie de ne pas fuir cette question.

 

En attendant, l’hypothèse de Denise Bombardier est peut-être juste. Le plus petit dénominateur commun provoquant l’unanimité chez les chefs de parti, chez Mme Hivon et pour une majorité des parlementaires serait peut-être le fardeau d’une culture mortifère au sein de laquelle, à défaut de chercher à comprendre, on se contente de réagir au malaise immédiat.

 

Soins palliatifs

 

En fait, la belle unanimité est régie par la peur et l’ignorance. Il y a la peur de souffrir et de mourir à laquelle personne n’échappe, mais aussi une autre crainte de l’inconnu, celle causée par l’ignorance de l’efficience des soins palliatifs. Ceux qui saisissent la complexité, la grandeur, mais aussi la fragilité du monde des soins palliatifs savent le danger réel d’introduire l’aide médicale à mourir et donc la pratique de l’euthanasie dans leur environnement. C’est pourquoi eux aussi sont unanimes, ils ne veulent pas de cela. Leur unanimité est le fait de la connaissance du sujet et leur voix exprime la voie de la sagesse. In fine, je rappelle à nos parlementaires que la peur est toujours mauvaise conseillère.

 

À l’heure du passage du projet de loi à celui de la loi en vigueur, il est toujours temps pour nos parlementaires de voter contre le projet et d’exprimer ainsi un doute raisonnable en face de ce qui semble trop facilement convenu et consacré par une unanimité consentie.

 

C’est là ce que j’appelle de mes voeux.

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26 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 19 février 2014 03 h 24

    La peur de

    J'ai accompagné plusieurs de mes proches dans leurs derniers instants et je vous assure que ce projet de loi est plus que nécessaire. L'indignité de mourir dans des conditions parfois atroces , commande que l'on puisse choisir, en toute lucidité, comment se terminera notre vie. Rien ne vous oblige à choisir cette voie mais ne priver pas ceux qui la choisiront d'y avoir accès afin de respecter vos convictions personnelles , aussi nobles soient-elles.

    • Gaetane Derome - Abonnée 19 février 2014 17 h 46

      M.Cossette,

      D'ou vient ce concept qu'une mort ou meme une naissance doit-etre "digne"..?La realite est bien differente mais c'est notre realite en tant qu'etre humain.

  • Pierre LeBel - Inscrit 19 février 2014 06 h 25

    Un grand risque

    Un ami canadien me partage depuis plusieurs années sont désir de vouloir aller en Suisse pour se faire euthanasier. Étant gai et schizophrène à la fois, la vie a été très souffrante pour lui. L'automne dernier, il m'exprimait avoir trouvé davantage d'espoir face à la vie. La semaine dernière, lors d'un échange Facebook, il m'indiquait clairement un désir de vivre encore plusieurs années. Je crois qu'avec une telle loi, il aurait trouvé depuis longtemps la mort. Elle aurait été à sa portée et non outre-mer !

    Je vous partage cette vidéo qui prend position contre le projet de loi 52 du gouvernement du Québec sur l'Aide médicale à mourir. Il est très instructif et d'une courte durée.
    De plus, il nous fait prendre conscience qu'une loi sur les soins paliatifs existe déjà mais n'a jamais vraiment été appliqué. Pourquoi donc l'urgence d'enlever la vie à celles et ceux qui le demandent ? Et qu'en est-il de l'état de conscience des médecins qui seraient mandatés à injecter la dose mortelle ?

    http://www.youtube.com/watch?v=7PtvXX_qBgI

    • Yvon Giasson - Abonné 19 février 2014 09 h 26

      Votre propos démontre clairement que vous n'avez pas lu le projet de loi 52 ou alors, vous l'avez lu avec des oeillères.
      Ce qui prime dans cette loi en devenir, c'est le respect absolu de la liberté de conscience; autant pour le mourant que pour son médecin.
      Et soi dit en passant, votre ami, si éprouvé qu'il soit, ne pourrait pas se prévaloir de cette loi selon les explications que vous nous en donnez.

  • michel lebel - Inscrit 19 février 2014 06 h 48

    Non au projet de loi 52!

    Tout fait d'accord avec votre texte, M. Richard. Le projet de loi 52 est bel et bien une forme d'euthanasie déguisée. Le Collège des médecins le reconnaît lui-même! Notons également que l'euthanasie est clairement de compétence fédérale... mais la légalité des choses importe peu pour "notre" législateur!! Le sentiment remplace désormais la loi! Il faut suivre le courant convenu. Étrange société que celle du Québec. Oui! La culture mortifère pèse bien sur elle.


    Michel Lebel

    • Nicolas Bouchard - Inscrit 19 février 2014 13 h 24

      M. Lebel,

      Étant un ancien professeur d'université en droit, vous devriez savoir qu'il existe déjà des situations où le procureur général du Québec possède une certaine « marge de manœuvre » lorsque vient le temps d'appliquer le code criminel puisque l’application de la justice, même criminel, se fait au niveau des provinces. De plus, pour des raisons pratiques et politiques, le procureur général et le gouvernement du Canada n’interviennent pas.

      L’aide médicale à mourir pourrait donc être un autre exemple de cette « manœuvre de manœuvre » si les conservateurs décidaient de ne pas intervenir. Je suis surpris que vous ayez omis une telle information dans votre commentaire. Peut-être était-ce simplement une omission volontaire de votre part question de vous en prendre à la société québécoise sous un nouvel angle.

      Sinon, parler constamment de soins palliatifs ne montre qu’un seul côté de la médaille c’est-à-dire éliminer la douleur et les inconforts. Mais quand est-il de la partie des capacités motrices et cognitives? La personne ne souffre plus mais elle est prise dans son corps tel une prison ou encore est atteinte de démence, deux situations quelle est a toujours voulu ne jamais vivre.

      Avons-nous le droit de lui faire vivre ces situations contre son gré? N’est-ce pas là une application très évidente du droit de choisir, du droit à la dignité que l’on bafoue. Vous qui est très vite sur la détente pour parler de la charte des valeurs comme étant « liberticide », vous semblez plutôt lent, voir immobile, lorsque vient le temps de défendre des « droits » n’allant pas dans le sens de votre valeur ou n’étant pas inscrits dans la Charte canadienne des droits et libertés (encore une démonstration de la faiblesse de celle-ci).

      Nicolas B.

    • michel lebel - Inscrit 19 février 2014 14 h 28

      @ Nicolas Bouchard,

      Un fait demeure: l'euthanasie comme sujet relève du code criminel(compétence fédérale). Ce que j'ai lu et entendu de plus sérieux et humain sur la fin de vie me dit que le choix des soins palliatifs est ce qu'il y a de mieux pour une société. C'est une question qui dépasse largement la question des droits et qui ne se prête pas à de joutes idéologiques.

      Michel Lebel

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 19 février 2014 07 h 03

    De la morale et des discours la cachant.

    Ce dont je me rappelle de ma formation universitaire en éthique est notamment qu'un discours apparemment éthique recouvre souvent la morale lorsqu'on le gratte un peu. Une des façons de le constater interroge l'approche du discours: fonctionne-t-il de bas en haut ou de haut en bas, à partir de valeurs ou d'une situation précise. Postule-t-on beaucoup ? Dans le présent débat, l'on nous présente des soins palliatifs omniprésents et tout puissants dans toutes les situations de fin de vie:personne ne souffrira sur son lit de mort et l'agonisant vivra bien sa mort. Et s'il en va concrètement autrement, nous dit-on, c'est parce qu'on n'aura pas assez investi dans les soins de santé ou que l'agonisant aura pris la chance de mourir au mauvais endroit, par exemple dans sa maison, et avec les siens comme aidants naturels. Mais se pourrait-il qu'il n'en soit pas ainsi, par exemple parce que les soins reçus s'avèrereraient concrètement insuffisants, mal utilisés ou tout simplement inefficaces dans la situation vécue ? Comment peut-on, dans les circonstances bien précises et bien détaillées précisées dans le projet de loi, forcer une personne à souffrir ? Que faire pour alors l'aider à ne pas souffrir ? Le projet de loi répond à cette question et c'est ce que nos parlementaires québécois ont, au-delà des lignes partisanes, très majoritairement reconnu. Ils se sont vus au chevet du mourant, un père, une mère, un enfant . Merci.

    • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 19 février 2014 11 h 36

      Vos questions hypothétiques ne reflètent pas la réalité. Dans les maisons de soins palliatifs, les 5 % de patients en fin de vie qui ne pourraient être soulagés par la médication habituelle ne souffrent pas non plus. Ils dorment. Sous sédation palliative. Consulter une équipe médicale en soins palliatifs, elle vous renseignera sur les soulagements efficaces qu'ils apportent à toute personne...

  • Jacques Beaudry - Inscrit 19 février 2014 08 h 36

    un beau geste


    Pourquoi voudrait-on déguisé l'euthanasie? Bien au contraire. L'euthanasie est un beau geste d'humanité. Un geste de compassion envers ceux des nôtres qui souffrent dans leur corps. La cruauté est du côté de ceux qui la réprouvent.

    • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 19 février 2014 11 h 38

      La cruauté ne se trouverait-elle pas du côté de ceux qui ne veulent pas voir qu'un soulagement est possible, si on veut y mettre les moyens... Et qui préfèrent l'euthanasie du patient?