La Caisse de dépôt doit faire plus pour les entreprises québécoises

Le rendement n’est pas le seul objectif de la Caisse de dépôt, et Michael Sabia ne doit pas l’oublier.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le rendement n’est pas le seul objectif de la Caisse de dépôt, et Michael Sabia ne doit pas l’oublier.

omme « le refus des louanges est le désir d’être loué deux fois », Michael Sabia baissera les yeux avec humilité en écoutant les éloges après la publication dans quelques jours des résultats de la Caisse, entre 10 et 12 % pour 2013. Un des meilleurs rendements depuis son arrivée controversée en mars 2009. Avec un rendement annuel moyen dépassant 10 % depuis cinq ans, M. Sabia a confondu les sceptiques ; la Caisse retrouve une place respectable parmi les gestionnaires performants.

 

Mais ce n’est que mission moitié accomplie pour Michael Sabia qui se devait de mettre l’accent sur le rendement après le désastre de 2008. La Caisse doit absolument continuer de « rechercher le rendement optimal du capital de ses déposants » (art. 4.1 de la Loi) mais le p.-d.g. doit maintenant s’attaquer sérieusement à l’autre moitié de la mission toujours selon la Loi : être rentable « tout en contribuant au développement économique du Québec ».

 

En dépit de la bonne volonté exprimée de la haute direction de la Caisse, ce message n’est pas passé dans l’organisation. Oui, on signe des chèques pour des investissements dans les entreprises d’ici, à Port-Daniel et ailleurs. Mais le mandat de la Caisse, tel qu’il a été pensé par Jean Lesage en 1965 et repris par la plupart de ses successeurs, implique surtout une culture qui va au-delà du simple calcul du volume des placements au Québec.

 

Il s’agit de poursuivre sans défaillance l’objectif de « rendement optimal », mais en déployant un effort supplémentaire pour que chaque investissement puisse, dans la mesure du possible, avoir des retombées significatives d’au moins deux façons :

 

— Accompagner des entreprises québécoises dans un partenariat de croissance à long terme ;

 

— Inciter les fournisseurs de la Caisse à laisser davantage de retombées dans l’économie d’ici.

 

Puissant levier

 

Avec des actifs dépassant les 200 milliards, la Caisse est de loin le plus puissant levier public de notre économie. La Caisse appartient aux Québécois ; si le Québec prospère, la Caisse aura plus d’argent de ses déposants. Elle pourra encore plus offrir du capital patient. La Caisse est un grand investisseur qui n’attend pas le prochain dividende trimestriel pour payer ses comptes. La Caisse ne doit pas entretenir l’obsession des fonds spéculatifs qui gardent l’oeil sur la voie de sortie du placement. La Caisse soutient ses partenaires et peut prendre des risques audacieux ; à l’occasion, elle secoue des partenaires qui perdent en intensité… Et quand le titre monte, il n’est pas nécessaire de se délester pour réaliser immédiatement son profit parce qu’on veut gérer frileusement le risque du placement. En cette matière, la Caisse pourrait s’inspirer du Fonds de solidarité FTQ qui, depuis 25 ans, accompagne avec beaucoup de succès (et de profits) le groupe SSQ dans sa croissance au Canada.

 

Michael Sabia doit appliquer la même rigueur qu’ailleurs en tenant compte du fait qu’au Québec, la Caisse peut connaître intimement les hommes et femmes investisseurs. Il faut alors éviter deux écueils : ne jurer que par le credo des ratios pour décider ou non d’un placement ou encore ne se concentrer que sur l’épaisseur des inventaires, comme le fait tout bon banquier traditionnel. Dans le passé, les participations dans les entreprises québécoises ont souvent affiché les meilleurs rendements parce qu’on connaissait bien les partenaires et que l’on poursuivait des objectifs à long terme. La désignation prochaine d’un nouveau grand responsable des placements privés sera un indicateur de cette réelle volonté de parier sur les investisseurs d’ici.

 

Culture locale

 

La Caisse effectue chaque mois des millions de transactions, paie des dizaines de millions de dollars en honoraires à des intermédiaires étrangers, négocie des ententes avec des partenaires d’ici et surtout d’ailleurs. Cette position d’acheter des services, de décider d’investir ou de ne pas investir, d’appuyer tel ou tel projet découle des pouvoirs immenses que les Québécois ont confiés aux dirigeants de leur Caisse. Ceux-ci ont alors le devoir de faire le maximum avec les fonds qui leur sont confiés. Deux exemples où la Caisse pourrait intervenir :

 

Les grandes institutions financières torontoises, américaines et européennes ne pourraient-elles pas embaucher davantage de jeunes diplômés à leurs bureaux de Montréal ?

 

Ces mêmes organisations qui retirent des dizaines de millions en commissions d’investisseurs québécois, ne pourraient-elles pas donner un peu plus aux institutions philanthropiques de Montréal au lieu de concentrer leurs budgets pour les bonnes causes au lointain siège social ? Seuls les âmes sensibles et tenants du laisser-faire s’indigneront devant une « incitation forte à mieux collaborer à l’économie locale », ce qui se fait dans plusieurs places financières du monde.

 

Seule la Caisse au Québec peut demander à Goldmann Sachs et à Barclays de faire un effort pour les entreprises et l’économie de Montréal. Ce n’est pas dans la tradition « business » mais cela fait partie des tâches essentielles d’un cadre de la Caisse.

 

Le conseil d’administration devra s’engager dans le développement de cette culture en fixant avec M. Sabia des objectifs clairs et mesurables de contribution au développement économique du Québec. Pas seulement un volume de placements au Québec. Sans en faire un grand étalage, dont la presse torontoise ferait ses choux gras, le rapport annuel de 2014 devrait faire état des efforts en ce sens. Des progrès sensibles seront répercutés dans la bonification de la direction.

 

Le premier geste à faire pour que le message passe serait de verser un pourcentage du bonus actuel de chaque professionnel du placement de la Caisse pour les efforts supplémentaires faits dans les activités d’investissement pour aider au développement des entreprises du Québec. C’est ainsi que les Québécois seront rassurés sur le travail de leur Caisse, surtout si la roue de la fortune et des marchés se mettait à revenir vers le bas.

4 commentaires
  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 18 février 2014 07 h 53

    Les leçons du crash de la Caisse en 2008

    Rappelons qu'en 2008 la Caisse a eu un rendement de -25% et que l'indice de référence (autres fonds de mêmes catégories) a été de -18 %. Alors que le rendement du Fond de solidarité pour la même année a été de -12% (réf : leurs communiqués).

    Ce qui veut dire que sur les 40 milliards de pertes en 2008, 30 étaient due à la crise et 10 à la sur exposition aux risques. Et que si la Caisse avait eu un rendement comparable au Fond de solidarité elle aurait perdu 20 milliards au lieu de 40. C'était la différence entre investir dans l'économie virtuelle et l'économie réelle, celle du Québec.

    Il faut se rappeler que c'est le changement de la loi sur la gouvernance de la Caisse (Loi 78-2004), « rechercher le rendement optimal du capital de ses déposants» qui avait «transformé un fond de pension en fond spéculatif».(J Parizeau)

    La crise a forcé la Caisse à revenir se recentrer sur l'économie réelle, pour s'assurer qu'elle ne reparte pas dans la spéculation sur l'économie virtuelle, il faudrait modifier la Loi 78 de 2004. (Rendement optimal pour Québec optimal)

    Et créer la Banque de développement du Québec, bloquée par l'opposition. Consacrer 10 milliards sur les 200 d'actif de la Caisse à ce levier de développement serait tout à fait raisonnable.

    Ce n'est ni les capitaux, ni l'expertise qui nous manque, depuis un certains nombre d'années c'est d'envergure que nous manquons. La création de la Caisse de dépôt serait impensable aujourd'hui; de même que la nationalisation de l’hydroélectricité (un autre actif de plus de 100 milliards).

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 février 2014 08 h 37

    Regarde

    Regarde bien Sabia, si tu ne connais pas le truc pour investir au Québec, va faire un tour au Fond ! Ils ont même résisté à la mafia.

    PL

  • Sylvain Auclair - Abonné 18 février 2014 12 h 12

    Comme en Norvège

    L'État norvégien gère deux fonds. Le premier est alimenté par les cotisations de retraite des travailleurs (comme notre Caisse de dépôt) et n'investit que dans le pays (en fait, à plus de 80%). Le second est alimenté par les redevances minières et pétrolières et n'investit que hors du pays -- pour éviter la maladie hollandaise. Les redevances ne servent pas à équilibrer le budget de l'État.

    La Norvège n'a que cinq millions d'habitants.

  • Richard Laroche - Inscrit 18 février 2014 12 h 53

    La politique dans un mélange douteux

    Confier son argent à un tiers qui réalisera nos investissements à notre place, c'est abdiquer une bonne partie de notre pouvoir de choisir et de réagir directement face à ce qui nous concerne. On dit que la démocratie économique, c'est en premier le pouvoir de choisir ce qu'on achète. Il ne faut pas oublier que c'est aussi le pouvoir de choisir ce qu'on finance.

    Un gestionnaire de porte-feuille est un professionnel qui tente de prévoir l'effet papillon économique de l'investissement qui sera fait. Ultimement, tout modèle de prédiction finit par décrocher.

    Veiller à l'intérêt strictement financier d'un client, ce n'est pas veiller à son intérêt général. Le problème principal agent est déjà complexe pour deux individus, imaginez l'asymétrie d'information sommée dans un fonds comme la CDPQ. Impossible de promettre à l'ensemble du Québec d'agir dans son intérêt général!

    La financiarisation mondiale déresponsabilise l'épargnant face à une machine immense qu'il alimente sans la contrôler réellement. On aboutit avec des contre-intuitivités comme par exemple un entrepreneur qui investit sans le savoir ses économies chez son concurrent, ou un travailleur syndiqué dont les épargnes se fructifient à travers les intérêts d'un patronnat face à un autre travailleur du même syndicat.

    Ajoutez la politique dans le mélange et vous obtenez le capitalisme de connivences.