Avoir une pensée pour les Circassiens, ce peuple exclu de l’Histoire

Une troupe de danse traditionnelle circassiennefait une prestation lors d’un concert à Amman, en Jordanie
Photo: Associated Press Mohammad Abu Ghos Une troupe de danse traditionnelle circassiennefait une prestation lors d’un concert à Amman, en Jordanie

La prise en considération du passé se réduit à un temps de plus en plus court. Si cela continue, les records olympiques seront bientôt la seule forme d’historicité que nous reconnaîtrons encore : une olympiade, deux olympiades composant un laps de temps tout juste assez long pour notre mémoire surchargée et pourtant de plus en plus oublieuse. Les lieux qui nous entourent ou que nous visitons s’inscrivent pourtant dans un temps long, un temps qui dépasse largement le recul de quelques décennies, auquel nous nous sommes bêtement habitués ; la ville de Sotchi n’y fait pas exception.

 

Parmi les milliers d’amateurs et de journalistes qui se pressent dans les gradins de ces Jeux d’hiver, parmi les millions de téléspectateurs qui admirent les exploits des skieurs, lugeurs, patineurs, etc. sur fond de cimes enneigées, combien savent que cette cité caucasienne fut autrefois le coeur de ce qu’on nommait la Circassie ?

 

Sans remonter trop loin dans le temps, c’est au XVIe siècle que les Circassiens entrent de plain-pied dans l’histoire moderne quand les Russes d’Ivan le Terrible étendent leur champ d’action jusque dans la vallée du Terek. Cette progression des Moscovites vers le piémont caucasien amène les Ottomans à renforcer l’influence qu’ils exercent sur les peuples de la région, entre autres par le biais de la religion. L’islamisation véritable du Nord-Caucase date de cette époque et prendra de plus en plus d’importance au fur et à mesure qu’elle apparaîtra comme un rempart contre la russification. Le passage de toute une frange de la rébellion antirusse à l’islamisme radical dans la mouvance d’al-Qaïda a lui aussi des racines profondes dans la région.

 

Cette rivalité entre le tsar et le sultan se soldera par de nombreuses guerres dont les Russes sortiront le plus souvent victorieux. À la suite d’une énième défaite turque, les deux empires signent en 1829 le traité d’Andrinople par lequel la Sublime Porte cède à la Russie le littoral oriental de la mer Noire (dont la future Sotchi). Les diplomates des deux empires rivaux font ainsi bon compte de populations circassiennes à qui ils n’ont évidemment pas demandé leur avis.

 

Le Grand Jeu

 

Avec ce traité d’Andrinople, la Circassie entre dans ce qu’on appellera au XIXe siècle le Grand Jeu, cette rivalité entre les empires russe et britannique qui courait le long d’une ligne de fracture qui allait de la Méditerranée orientale jusqu’au joyau de l’Empire britannique : les Indes. Dans ce gigantesque bras de fer, la Circassie occupait une place centrale et stratégique. Les diplomates de Sa Majesté craignaient en effet que la conquête du Caucase n’assure aux armées russes une base arrière à partir de laquelle elles pourraient envahir la Perse et menacer ainsi la route des Indes.

 

C’est dans ce contexte qu’un jeune écossais du nom de David Urquhart, mi-diplomate et mi- agent secret, débarqua sur les côtes de Circassie et entreprit d’unir les différentes tribus circassiennes afin qu’elles opposent un front uni à l’expansionnisme russe. Il contestera dans les journaux de l’époque le fait que la Porte ait pu céder aux Russes un peuple qui avait toujours vécu indépendant, rédigera pour les Circassiens une déclaration d’indépendance en bonne et due forme, leur inventera même un drapeau.


Au coeur d’une querelle colonialiste

 

Quelque temps plus tard, ce même David Urquhart poussera un commerçant anglais à défier l’embargo imposé par les Russes à tout le littoral de la Circassie. Le bateau équipé à cette fin, le Vixen, se verra comme de juste arraisonné par la marine russe, ce qui déclenchera un incident diplomatique entre les deux pays. Tel était évidemment le but recherché par Urquhart et ses amis, qui tentèrent par leur action au Parlement comme dans l’opinion publique de contraindre le gouvernement whig de Lord Melbourne à réagir à cette insulte faite au pavillon britannique. Cette « affaire du Vixen » fut un peu la « crise des missiles » de l’époque ; les deux puissances passèrent bien près d’en venir aux mains.

 

Un personnage bien connu au Québec jouera un rôle insigne dans cet imbroglio politicodiplomatique : le fameux Lord Durham, qui était pour lors ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et qui sera chargé de calmer le jeu, son mentor, Lord Melbourne, ne souhaitant pas la guerre.

 

Dans le but d’affermir leur mainmise sur un territoire qui ne leur appartenait encore que de jure, les autorités russes feront bâtir sur le littoral circassien une série de forts et de fortins. C’est ainsi que sera érigée dans la baie de Sotchi la forteresse d’Alexandria (1838) ; mais les montagnes resteront encore longtemps impénétrables pour les troupes russes.

 

Lors de la guerre de Crimée, l’état-major franco-britannique taquinera l’idée d’une descente sur les côtes de Circassie destinée à prendre les Russes à revers, avant d’abandonner les Circassiens à leur sort. Celui-ci sera définitivement scellé en 1864. Traqués dans leur refuge montagneux par une ultime offensive des troupes russes, malgré une résistance héroïque, ils n’auront plus le choix qu’entre s’installer dans la plaine du Kouban dans des genres de « réserves » prévues pour eux par les autorités russes, ou s’exiler en territoire ottoman.

 

Une expatriation forcée

 

Peuple de l’exil, les Circassiens (dont une bonne partie mourra lors de ce Grand Dérangement) seront réinstallés par les Ottomans dans différentes zones frontalières de leur empire en voie de décomposition : Kosovo, Est-Anatolie, Jordanie, Palestine, Syrie, Libye. Plus de deux millions de leurs descendants vivent encore au Moyen-Orient. Ceux qui resteront formeront une partie du peuplement des républiques de l’Adyguée, de Karatchaïevo-Tcherkessie et de Kabardino-Balkarie.

 

Revendiquant à l’occasion des Jeux la reconnaissance par la communauté internationale et surtout par la Russie de ce qu’ils appellent leur génocide, les Circassiens se retrouvent aujourd’hui pris dans les mailles d’un nouveau Grand Jeu qui oppose cette fois la Russie et les États-Unis — ces derniers impliqués par le biais de leurs alliés régionaux géorgiens et turcs, le tout sur fond de rivalités stratégiques et de ressources pétrolières à exploiter.

 

Ainsi, tandis que nous admirons nos skieurs dévalant les pentes, les sauts de nos planchistes, les virevoltes des patineurs, il serait bien que nous ayons une pensée pour ce petit peuple exclu de l’Histoire ; peut-être aussi pour nous remémorer cette évidence qu’aucun lieu sur terre n’est désincarné au point d’appartenir à une Humanité festive, sans histoire, sans repères comme sans avenir.


Patrick Moreau - Professeur de littérature au collège Ahuntsic et rédacteur en chef de la revue Argument

10 commentaires
  • Céline A. Massicotte - Inscrite 14 février 2014 06 h 12

    L'histoire selon Poutine

    JO de Sotchi : l'incroyable provocation de Vladimir Poutine. Résumé. d'un texte de Ravanello, sur Yahoo France.

    "On se demandait comment Poutine allait marquer politiquement cette cérémonie d’ouverture des JO. Le président russe s’est gardé de toute manifestation ostensible. Mais sur la glace, les danseurs parlaient pour lui, réécrivant l’histoire soviétique...

    On a cru rêver: 1917 approchait. La révolution bolchévique et l’URSS avec son cortège de morts, de goulags, de prisonniers politique, de peur, de guerre. Le rouge est apparu, puis le blanc. Des une de journaux rythmaient les années, tandis que des travailleurs russes bâtissaient une nouvelle patrie, sourire aux lèvres. Les années de rêve oui, d’idéalisme, d’égalité, de fin des injustices. Mais... Staline approchait.

    Les buildings de Moscou, la conquête de l’espace,un "hourra" écrit sur la glace, les voitures aux chromes étincelant traversant la scène de part en part, avec à l’intérieur de jolies familles soviétiques. Monsieur et Madame, habillés de couleurs vives, éclatant de rire, laissant passer des enfants en uniformes allant à l’école. "Happy-days" à la soviétique, l’enfance de Poutine telle qu’il la voit ou veut en garder le souvenir.

    En fait, Staline organise les famines en Ukraine, envoie au goulag des centaines de milliers d'opposants. Le parti hégémonique devient effrayant et étend son ombre sur tout le pays qui se fige telle une armée et la propagande fait son œuvre dans le monde. Les Russes, eux, vivent la plus implacable des dicatures, et c’est cette propagande que Poutine sert. La voilà l’incroyable provocation de Poutine. Oser, devant la planète entière, mettre en scène ce qu’il avait dit il y a longtemps : "La chute de l’URSS a été plus la grande catastrophe du XXe siècle". Il l’a fait."

    Au Québec, on nous dit que l'Union soviétique n'a pas été évoquée dans ce spectacle... fumeux? Aveuglement volontaire? On connaît ça.

  • Réjean Guay - Inscrit 14 février 2014 10 h 36

    Сочи

    Très bon rappel historique , monsieur Moreau .
    @Celine A.Massicotte
    Gommer des pans de l'histoire nationale d'un pays est chose fréquente : ainsi , dans la première version du nouveau programme d'histoire du Québec et du Canada de 2006 , certains historiens et didacticiens " patentés" auraient eux aussi tenté d'éliminer toutes les traces de friction Québec-Canada , ou à tout le moins les amoindrir . La vigilance s'impose afin de ne pas oblitérer certains aspects de notre passé .

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 14 février 2014 12 h 57

      Je suis d'accord avec vous, mais il y a entre votre exemple et le mien toute une différence: dans le vôtre c'est pour ainsi dire à l'interne, alors qu'à Sotchi c'est à la face du monde et du peuple de Russie et que là, ça baignait dans le sang du peuple, justement.

      Mais vous avez raison, et merci de m'avoir aussi bien informée, il faut toujours être vigilant, d'autant que la démocratie nous le permet.

  • Robert Laroche - Abonné 14 février 2014 11 h 23

    Merci !

    Merci pour cette manifique leçon d'histoir. Cela aide à " nous remémorer cette évidence qu’aucun lieu sur terre n’est désincarné au point d’appartenir à une Humanité festive, sans histoire, sans repères comme sans avenir ".

  • Robert Laroche - Abonné 14 février 2014 11 h 29

    Merci!

    Merci pour cette magnifique leçon d'histoire. Cela aide à " nous remémorer cette évidence qu’aucun lieu sur terre n’est désincarné au point d’appartenir à une Humanité festive, sans histoire, sans repères comme sans avenir "

  • simon villeneuve - Inscrit 14 février 2014 12 h 16

    bravo

    belle ecriture et beau texte !

    A quand le prochain cour (lettre) ? :)