La méthode de Monsieur Ryan

Claude Ryan (au centre) était soucieux de tous les citoyens, indépendamment de leur scolarité, de leur rang social ou de leur statut économique.
Photo: Jacques Nadeau - Archives Le Devoir Claude Ryan (au centre) était soucieux de tous les citoyens, indépendamment de leur scolarité, de leur rang social ou de leur statut économique.

Mon premier souvenir de Claude Ryan remonte à la fin des années 1960. Mon père, Irlandais marié à une Québécoise, avait assisté à l’un de ses discours à Toronto. Il en était revenu impressionné.

 

Claude Ryan avait alors prédit, bien avant d’autres, qu’il était nécessaire de répondre aux revendications linguistiques et culturelles du Québec pour maintenir l’unité du Canada.

 

Cette analyse a marqué ma famille et elle a résisté à l’épreuve du temps. C’est devenu l’un des piliers de ma vision politique.

 

J’ai rencontré Ryan pour la première fois en mai 1980, alors que le Québec était déchiré par la campagne référendaire. Nous étions tous les deux à Val-Bélair, où il était venu prononcer un énième discours. Il en avait tellement fait au cours des semaines précédentes qu’il n’avait plus de voix. J’avais été frappé par sa détermination et par sa passion.

 

Des années plus tard, j’ai été amené à travailler avec lui. Il est devenu mon mentor. Il a façonné ma pratique de la politique.

 

Monsieur Ryan

 

J’ai eu l’honneur de le côtoyer pendant plus de vingt ans. Il y a eu plusieurs Claude Ryan : l’intellectuel catholique, le prolifique et respecté directeur du Devoir, le chef de l’opposition officielle à l’Assemblée nationale. Celui que j’ai fréquenté venait de démissionner de son poste de chef du Parti libéral du Québec. Il était député et porte-parole en matière d’éducation, un portefeuille clé.

 

Monsieur Ryan (j’ai connu bien peu de gens qui s’adressaient à lui autrement) était brillant, déterminé, exceptionnellement vaillant, parcimonieux et d’une générosité sans limites.

 

En public, il pouvait donner l’impression d’être terne. Pourtant, son rire contagieux résonne encore aux oreilles de ceux qui l’ont bien connu.

 

C’était un homme d’une autre époque qui a contribué à modeler notre monde grâce à une rigueur intellectuelle peu commune en politique.

 

Je garde de lui le souvenir d’un rare leader capable de s’attaquer aux problèmes sociaux et légaux les plus complexes et de proposer des solutions durables, souvent basées sur des compromis honorables.

 

Ses valeurs transparaissaient toujours dans son travail. Il respectait profondément l’opinion des autres, même quand elle était contraire à la sienne. Cette écoute et cette ouverture formaient le coeur de ce que j’appelle « la méthode de M. Ryan ».

 

Lorsqu’il avait un dossier épineux à gérer — et il en avait beaucoup ! —, il assoyait ensemble une panoplie d’intervenants, dont certains aux visions totalement opposées. Il démarrait la conversation puis prenait des notes assidûment dans son éternel petit calepin noir, un legs de ses années de journalisme.

 

Il proposait ensuite la meilleure solution possible en bâtissant des consensus. Et ça fonctionnait ! Les leaders politiques d’aujourd’hui peuvent en tirer des leçons.

 

Québec français

 

Claude Ryan a offert des solutions dans des dossiers aussi sensibles que les écoles illégales et la langue d’affichage. Il a réussi à maintenir le visage prédominant du français au Québec, tout en évitant le recours continuel à la « clause nonobstant ». Il conciliait ainsi les intérêts supérieurs de la société et la protection des droits individuels.

 

Homme de proximité, Claude Ryan était soucieux de tous les citoyens, indépendamment de leur scolarité, de leur rang social ou de leur statut économique.

 

Je ne compte plus les fois où nous avons dû le tirer par la manche pour ne pas arriver en retard à une réunion, parce qu’il était plongé dans une discussion avec les employés qui opéraient les ascenseurs de notre immeuble. Je me souviens aussi de l’insistance qu’il mettait à répondre à tout son courrier personnellement, envoyant à chacun une lettre unique. Inutile de vous dire combien ses secrétaires étaient débordées !

 

Claude Ryan est aussi celui qui m’a appris à m’entourer de jeunes gens brillants comme conseillers politiques. Quand je l’ai connu, il avait un chef de cabinet de 19 ans à peine. Il vantait la fougue et de l’indépendance d’esprit de la jeunesse.

 

C’est lui qui m’a donné ma chance d’en arriver là où je suis aujourd’hui, d’abord en me nommant à la Commission d’appel sur la langue d’enseignement, puis à la présidence de l’Office des professions du Québec. Notre amitié est sans aucun doute l’une des plus enrichissantes que j’ai connues.

 

Ce mentor m’a enseigné une méthode et des valeurs vers lesquelles je m’efforce de tendre quotidiennement. Voilà pourquoi je tiens à joindre ma voix à celle de tous les Québécois pour commémorer son héritage et le remercier du fond du coeur.


Thomas Mulcair - Chef de l’opposition et du Nouveau Parti démocratique, ancien député et ministre québécois

7 commentaires
  • Benoit Genest - Inscrit 13 février 2014 07 h 10

    Trop peu, trop tard

    M. Mulclair,

    Vous, un ancien d'Alliance Québec, vous arrivez aujourd'hui sur nos tribunes avec une opération charme, au moment même où votre étoile pâlit au profit des Libéraux. Vous vous posez en défenseur de la langue française alors que, dans les faits, vous avez employé plus de zèle à combattre la Charte de la laïcité qu'à défendre, in concreto, le fait français au Canada. Où étiez-vous lorsque la Court suprême du Canada a statué, s'appuyant sur une loi coloniale du 18e siècle, que les commissions scolaires francophones de la Colombie-Britannique devaient fournir tous leurs documents juridiques dans la langue de Shakespeare et ce, à leur propre charge? Est-ce que votre organisation s'engagera à les soutenir financièrement, tout comme vous vous engagez à soutenir la concurrence déloyale du projet hydro-électrique de Terre-Neuve? Ou peut-être vous contenterez-vous de nous vendre votre salade avec votre projet de loi sur le bilinguisme des juges à la Court suprême? L'Évangile nous enseigne que nous reconnaîtrons l'arbre à ses fruits. J'espère de tout cœur que la nation québécoise se souviendra de votre petite politique et de votre défense du bilinguisme de façade.

    • Paul Gagnon - Inscrit 13 février 2014 08 h 36

      " L'Évangile nous enseigne que nous reconnaîtrons l'arbre à ses fruits", ou encore à l'inverse de l'humoristique " faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais" on devrait toujours se méfier des paroles mais être attentifs aux actes. De cette manière, on se ferait moins f…

  • Colette Pagé - Abonnée 13 février 2014 09 h 29

    Chapeau Monsieur Ryan !

    Lorsqu'il occupait le poste de Ministre des affaires municipales il était probablement le seul ministre du gouvernement de Robert Bourassa d'exiger et d'obtenir qu'aucune nomination relevant de son Ministère ne lui soit imposée. Cette exigence avait été respectée car le PM savait que s'il avait agi autrement Monsieur Ryan qui assurait la crédibilité du Gouvernement aurait démissionné. Il est raisonnable de penser que si Madame Houda-Pépin avait exercé son mandat avec Monsieur Ryan comme Chef du Parti libéral elle aurait eu toute la liberté pour exprimer ses conviction. Car Monsieur savait que du choc des idées jaillit la lumière. D'autres prèfèrent la pensée unique !

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 février 2014 11 h 33

      Mais c'est aussi lui qui a imposé aux villes de collecter des droits de mutation, qu'on devrait appeler la taxe Ryan pluôt que Bienvenue.

  • André Le Belge - Inscrit 13 février 2014 11 h 08

    Politicien...

    «Claude Ryan, le politicien le plus sale du Québec!» dixit Pierre Bourgault, lors des résultats du reférendun du 20 mai 1980...

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 février 2014 16 h 38

      Moi, je me souviens du discours de victoire que M. Ryan avait fait le soir du 20 mai 80. Revanchard et insultant pour ses adversaires.

      Je me souviens aussi, quand il était ministre de l'Éducation, qu'il avait dit que les policiers avaient "reconduit" des manifestants étudiants, qui avaient ensuite dû aller à l'hôpital. Il n'aurait sans doute pas désavoué les méthodes libérales du printemps érable.

  • Marcel Leduc - Inscrit 14 février 2014 00 h 27

    Mauvais souvenirs

    «L’Université McGill et le Centre Newman, en collaboration avec plusieurs partenaires, soulignent jeudi et vendredi le dixième anniversaire du décès de Claude Ryan.» En reconnaissance de son vote contre la loi 101 et de la victoire du non.

    Ryan fut l'image de tout ce que l'élite québécoise du temps représentait, le marchandage le compromit et finalement la soumission devant les grands maîtres de l'établishment anglo-saxon canadiens. Dommage, j'aurais tellement voulu l'encenser, mais j'en suis incapable.
    Après l'éloge de John Parisella, maintenant Mulcair. Great Canadian, tout comme Ryan

    M.Leduc