Vous appelez ça une «étude»?

En 2010, le chercheur Damien Contandriopoulos publiait un article dans un quotidien où il exprimait clairement son biais contre les médecins. « Aucun argument purement fonctionnaliste ne permet d’expliquer le niveau de rémunération des médecins », expliquait-il en comparant les études doctorales et les exigences du travail avec d’autres formations ou métiers et professions. L’expliquer aurait été facile, mais on suppose que le chercheur voulait dire « justifier ».

En se référant à une « étude » récente publiée par ce même chercheur, les médias ont remis en question la rémunération des médecins en lien avec l’évolution des coûts et du volume des services médicaux rendus. L’« étude » en question ? Un résumé, deux pages de texte, deux tableaux… pour un sujet aussi complexe ! J’affirme ici que sa démarche est superficielle et tendancieuse.

Dans son « étude », le chercheur pose cette question : les médecins n’ont-ils simplement qu’un objectif de revenus prédéfini, ajustant ainsi à la baisse leurs volumes d’activités lors d’augmentations significatives ? Cette question est intéressante. Une démarche scientifique adéquate exige qu’avant d’y répondre, il aurait d’abord dû identifier et évaluer l’impact d’une foule d’éléments.

Par exemple, le chercheur s’est-il interrogé sur l’impact des changements démographiques — la féminisation — sur la prestation de soins ? Non. A-t-il recherché une tendance à un changement d’attitude générationnel s’étant déjà manifesté avant cette période ? Non. Alors qu’il est connu que les ressources physiques et techniques à l’hôpital n’augmentent pas au Québec, qu’elles sont même de plus en plus limitées et qu’au même moment les effectifs médicaux, eux, augmentent sans cesse, s’est-il intéressé à l’impact de la stagnation des ressources sur la productivité ? NIET ! Pas un mot, pas une donnée. Des programmes de congés parentaux ont-ils été instaurés ? Et ainsi de suite.

Le chercheur serait interrogé sur ces éléments qu’il n’aurait pu répondre, car rien dans les données qu’il a utilisées ne lui aurait permis de le faire. Le mentionne-t-il ? Encore NIET.

En fait, ses données ne résultent pas d’une recherche ; elles ne sont que la présentation graphique en deux tableaux — l’un pour les médecins de famille, l’autre pour les médecins spécialistes — de données extraites d’un tableau synthèse publié annuellement par la RAMQ depuis 1998 (le SM. 21), données ajustées à l’IPC. Il s’agit de données brutes, macroscopiques, en quelque sorte, des indicateurs qui ne permettent en aucun cas d’ébaucher une réponse rigoureuse à sa question initiale.

Malgré tout, il conclut par l’affirmative, s’en voit « troublé » et « invite les pouvoirs publics à une réflexion ». Pourtant, de nombreuses données, ne serait-ce que les sondages auprès des médecins, indiquent que, même sans augmentation, la tendance générationnelle constatée va naturellement en ce sens.

«Investissements »

N’est-il pas tendancieux d’utiliser dans son « étude » le terme « investissements » lorsqu’il fait référence aux augmentations ? En ce sens, le chercheur s’émeut de l’inadéquation entre la variation du volume des services rendus et les augmentations octroyées, laissant entendre ainsi que celles-ci sont injustifiées, sur cette base. Or, il induit sciemment le lecteur en erreur. Le terme « investissement » implique un attendu, un contrat, une forme d’obligation. Le chercheur sait très bien, ces ententes étant publiques, qu’il n’y a jamais eu ce type de lien dans les ententes conclues.

Les faits : en 2003, sous le PQ, les deux fédérations médicales attirent l’attention du gouvernement sur les écarts de rémunération entre les médecins du Québec et la rémunération moyenne des médecins du reste du Canada. Le PLQ prend alors le pouvoir et l’État, admettant le problème, met en place un comité multipartite pour évaluer ces écarts. Ce comité est présidé par une tierce partie. La démarche est complexe et l’exercice se termine en 2007 par une médiation. Au final, il est accepté par l’État que cet écart, pour les spécialistes, était de 50 à 55 %. Une entente raisonnable et prudente est conclue : oui au rattrapage raisonnable comme démontré par l’analyse, mais à la condition de l’étaler sur 10 ans — et non sur 5 ans comme le chercheur le rapporte.

Il est donc fallacieux de mettre en cause la productivité des médecins sur la base des augmentations octroyées puisque ces dernières l’ont été sur la base exclusive d’un constat d’écarts.

Évidemment, les augmentations annuelles ne peuvent être que significativement supérieures à celles données en moyenne ailleurs dans la société. Comment peut-il en être autrement et algébriquement quand on effectue un tel rattrapage, et ce, même sur une période de 10 ans ? Et donc, comment un chercheur peut-il en être surpris et « troublé » ?

Côté finances publiques, personne ne pouvait prédire que l’exercice de rattrapage conclu en 2007 allait en partie se faire dans un contexte (actuel) de situation budgétaire étatique précaire, d’où son appel à la « réflexion pour les décideurs ». Pour bien faire passer sa vision apocalyptique, le chercheur prend bien soin de ne pas dire qu’à partir de 2015, cet exercice de rattrapage étant terminé, la pression sur les finances publiques à laquelle il fait référence sera considérablement réduite.

De toute évidence, la finalité du chercheur vise la remise en cause de la rémunération des médecins en soi, et non la productivité. Or, la véritable préoccupation est la suivante : comment s’assurer d’un niveau adéquat de productivité ? Pour y répondre, il faut se poser trois questions préalables. Un : la situation est-elle la même dans les deux fédérations médicales ? Deux : permet-on aux deux groupes de, justement, « produire » ? Trois : l’État veut-il vraiment plus de « production » ? Aux trois questions, la réponse est non !

Aucune discussion sur ces dernières questions ne peut se faire à partir des données d’un tableau. En fait, l’« étude » de Damien Contandriopoulos n’est rien d’autre qu’un éditorial polémique sur la rémunération des médecins, les tableaux synthèses publiés annuellement par la RAMQ étant son prétexte. Désolant. Et, en plus, payé par des fonds publics !


Gaétan BarrettePrésident de la Fédération des médecins spécialistes du Québec

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16 commentaires
  • Gaetane Derome - Abonnée 7 février 2014 01 h 40

    Une theorie de travail fausse.

    L'auteur de l'etude en question avait en tete de prouver une theorie economique:
    "Cette théorie économique postule que les gens cherchent à atteindre un niveau donné de revenu et qu'ils adaptent leur pratique pour y parvenir. Cela implique que, dans certaines circonstances, lorsqu'une personne obtient une hausse de sa rémunération, elle peut décider d'améliorer sa qualité de vie (en travaillant moins) au lieu de travailler davantage pour gagner plus d'argent."
    http://www.nouvelles.umontreal.ca/recherche/scienc
    En fait,si on a note une dimunution de productivite dans les dernieres annees je pense qu'il aurait fallu regarder combien de medecins plus ages ont pris leur retraite pour etre remplace par des plus jeunes,qui on le sait,travaillent moins d'heures accordant plus d'importance a leur vie personnelle qu'a leur profession.Il aurait fallu,en effet,evaluer ce facteur et d'autres.Comme le fait que les medecins ont de plus en plus de formulaires a remplir,de bureaucratie donc moins de temps pour le patient.
    L'effet de feminisation joue peut-etre pour ce qui est des nouvelles generations,mais les femmes medecins qui ont maintenant 50 ans et plus travaillent autant et ont toujours autant travailler que leurs confreres.
    Autre facteur,la clientele vulnerable demande plus de temps aux omnipraticiens et specialistes qui s'occupe de celle-ci.
    Peut-etre qu'au lieu de faire des etudes comme celle-ci( simple suggestion)on devrait mettre plus d'effort a informatiser le dossier patient.Ceci permettrait une meilleure organisation et possiblement une meilleure productivite.

  • Josette Allard - Inscrite 7 février 2014 07 h 35

    Productivité

    Je ne sais si les salaires plus que confortables versés à nos médecins sont source de diminution de la productivité chez ces derniers, mais comme trente% de mes concitoyens je n'ai toujours pas médecins de famille. Et lorsque je me présente à l'urgence d'un CH je dois attendre en moyenne plus de 10heures pour y voir un médecin parce que dans une ville de plus de 40000h il n'y a à l'urgence qu'un seul médecin par quart de travail. Où est le problème? Les médecins ferment leurs cliniques à 16hre et souvent la clinique n'est ouverte que 4jours semaines, les médecins ne travaillant pas le vendredi pour être avec leur famille.

  • lise pelletier - Inscrit 7 février 2014 09 h 05

    Depuis que le Dr.Barette a négocié cette convention pour les médecins-spécialistes, nous qui travaillons à la base du système, avons remarqué la baisse de l'offre d'heures travaillées à notre niveau.
    Et aussi depuis, beaucoup d'étudiant(es) en médecine choisissent une spécialité car c'est payant et ils n'ont pas à faire de médecine familiale.

    Car étant donné que ces hausses salariales viennent peser sur un système déjà en manque de fonds, seules les corporations sont protégées car un minimum d'effectifs doit être présent sur une unité sur les 3 quarts de travail. Alors il reste à couper les heures des préposés aux patients et ceux de l'entretien.

    Quand par la suite, on entend les plaintes de la clientèle nous reprochant à nous que le service est très long pour répondre aux clochess (car c'est les préposé(es) qui sont sur le plancher) , que voulez-vous leur dire ???

    Ce n'est sûrement pas le Dr Barette qui va leur expliquer pourquoi, n'est-ce-pas ???

    Alors je crois que oui qu'il y a un lien entre rémunération et baisse de productivité, dans le système de santé en général, à plusieurs échelons, c'est le cas.

    • Gaetane Derome - Abonnée 7 février 2014 13 h 00

      @ Mme Pelletier,

      Ces coupures a la base du systeme que vous decrivez ne datent pas d'hier..En fait,deja dans les annees quatre-vingt dix les gens s'en plaignaient.Ces coupures a la base me semblent plutot etre apparu lorsqu'on a commence a augmenter les cadres dans les structures,et ce phenomene n'a pas cesse depuis,il y a toujours plus de cadres et moins de services.

  • Bernard Terreault - Abonné 7 février 2014 09 h 05

    N'importe qui sauf un médecin comme ministre ?

    Avec le rattrapage effectué dans les dernières années (près de 500 médecins de plus à chaque année), il y a maintenant un nombre suffisant de médecins au Québec, un nombre comparable à celui de des principaux pays riches du monde. Alors, pourquoi ces lacunes si évidentes dans l'accès aux soins ? Il y donc un manque évident de "productivité". Pour l'expliquer, les uns blâment la féminisation de la profession, d'autres le manque de goût du travail et de sens des responsabilités des jeunes médecins, d'autres leur rémunération trop élevée qui les rend paresseux, d'autres des quotas qui les empêcherait de travailler à plein. Je blâme surtout la mentalité archaÏque de petit artisan qui règne dans la profession. L'informatisation des dossiers qui n'a toujours pas abouti. Les soi-disant cliniques de médecine familiale fermées le soir et le weekend. La prise en charge de certaines tâches par des infirmières toujours pas mise en place. La formation de "super-infirmières" qui ne va nulle part. La négociation avec les pharmaciens qui piétine. Le financement "historique" des hôpitaux qui n'encourage pas les meilleurs et les plus travaillants à prendre plus de clients. Toutes les réformes qui auraient pu augmenter la productivité sont bloquées. Les ministres de la santé médecins partagent peut-être sans le savoir la mentalité artisanale de leurs confrères. Alors, essayons plutôt un administrateur moderne et pragmatique plutôt qu'un autre médecin comme ministre.

    • Gaetane Derome - Abonnée 7 février 2014 13 h 11

      @ M.Terreault,
      Je pense qu'il faut donner une chance au ministre de la sante actuel.Par ailleurs,il est certain qu'avoir des infirmieres praticiennes(comme en Ontario)est une excellente idee.Elles pourraient voir les urgences mineures,suivre certains patients et elles peuvent aussi prescrirent des medicaments.A ne pas oublier cependant qu'il faut un budget pour ces infirmieres praticiennes,qui sont evidemment payees bien plus cher qu'une infirmiere ordinaire.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 7 février 2014 16 h 54

      Un ami médecin me racontait la pratique médical en France.

      Les patients sont attitrés à un médecin en fonction de l'adresse. Le médecin/groupe de médecin doit répondre au patient 24/24, 7j/7. Le médecin d'un patient se doit de se déplacer sur les lieux si celui-ci fait un accident de voiture et l'accompagner aux urgences. Le délai aux urgence ne doit pas dépasser 15 minutes....

      Problème de salaire...peut-être, problème de productivité...par la bande, problème de système...tout a fait. Le système est à transformer. Arrêtons les petites mesures pour contenir les fuites. Repensons le système,... sinon il mourra.

  • Normand Ouellet - Inscrit 7 février 2014 09 h 31

    Une emphase démesurée sur l'offre

    Nous avons une gestion de l'offre intimement lié au nombre de médecins qui pratiquent et la demande de service y est subordonnée. Le résultat de cette dynamique est que des délais d'attente importants s'imposent comme mesure de rationnement.

    S'il y avait plus de médecins et que nous cassions ce monopole qui rationne l'offre, il serait possible de créer une autre dynamique. La modération de la demande ou le rationnement créé par une capacité de payer centralisée dans les mains des pouvoirs publics fige les perspectives des acteurs.

    Les médecins sont comme tous les autres acteurs « encarcannés » dans ce système public. Si nos médecins travaillent moins ou travaillent de façon à bénéficier d'une vie équilibrée et de qualité alors il faudrait en former plus. Cela semble illusoire avec l'ère d'austérité budgétaire où il a fallu créer une ponction fiscale additionnelle (le fonds de santé) pour payer le rattrapage salariale des médecins québécois dans le marché nord-américain.

    • Gaetane Derome - Abonnée 7 février 2014 12 h 54

      @ M.Ouellet,

      C'est surtout aux medecins specialistes qu'est alle ce rattrapage fiscal.Il faut avoue que le Dr.Barrette avait ete un tres bon negociateur pour ses collegues specialistes.
      La FMOQ n'a pas ete aussi efficace pour les omnipraticiens..Donc,il y a vraiment deux classes de medecins si on peut dire,un genre de caste.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 7 février 2014 17 h 01

      Allons-nous aussi payer le rattrapage des ingénieurs, des policiers, des comptables, des infirmières, des chauffeurs d'autobus...car si on compare aux autres provinces et au marché américain, eux aussi sont nettement sous-payés? Ne venons-nous pas de créer une injustice dans le contexte socio-économique des Québécois?

      L'exode des médecins pourrait aussi se résoudre par un contrat social comme d'autres pays où la scolarité est prise en charge par l'état.

    • Gaetane Derome - Abonnée 7 février 2014 17 h 37

      @ Mme Bertrand,

      Pour ce qui est des policiers,ils sont bien payes pour une faible scolarite,ils ont aussi une retraite hative et bien garnie.D'ailleurs,les policiers obtiennent a peu pres tout ce qu'ils demandent lors des negociations..

    • Gaetane Derome - Abonnée 7 février 2014 17 h 37

      @ Mme Bertrand,

      Pour ce qui est des policiers,ils sont bien payes pour une faible scolarite,ils ont aussi une retraite hative et bien garnie.D'ailleurs,les policiers obtiennent a peu pres tout ce qu'ils demandent lors des negociations..