Des Idées en revues - Les deux laïcismes

Parler de laïcité de l’État ne devrait guère poser problème pour un Occidental. La distinction de l’Église et de l’État, du clerc et du laïc, du spirituel et du temporel se profile dès les premiers siècles du christianisme. Mais s’agit-il […] de laïcité ou de laïcisme ? Le laïcisme est une idéologie négatrice de toute finalité naturelle et de toute subordination à un ordre transcendant qui s’attaque en profondeur aux traditions et veut transformer la communauté politique selon des fins définies a priori par une raison assujettie aux diktats d’un Moi insatiable et bavard, devenu unique source du droit. La charte des valeurs péquistes représente bien ce droit subjectiviste et rationaliste, acharné à remplacer les idées désuètes du passé par des systèmes plus cohérents introduits par une technocratie d’ingénieurs sociaux et d’experts. Ce caractère simultanément rationaliste et subjectiviste ou affectif, étonnant au premier abord, est inhérent au rationalisme : sa négation d’un logos créateur l’asservit à une pure volonté, parfaitement indéterminée, qui n’est pas sans rappeler le Dieu d’Occam ou de Mahomet, un Souverain Caprice, séparé du bien et du vrai. En ce bel aujourd’hui, Dieu, c’est nous […]. La charte s’inscrit dans la continuité de la prise de pouvoir d’un État créateur de valeurs, fiduciaire d’un individu décharné et débilité […].

 

Les opposants « libéraux » à cette charte représentent-ils les idées de libertés politique et religieuse ? En réalité, ils relèvent plus encore que le laïcisme péquiste d’une élite managériale […] pour qui il importe de remplacer les « valeurs » traditionnelles et les « préjugés » homophobes, sexistes, identitaires qu’elles contiennent couramment par une éthique relativiste et pacifiste d’autant plus irrésistible qu’elle culpabilise et démonise les hommes tels qu’ils sont, marqués, particularisés et formés par des moeurs, une culture, une religion, une histoire nécessairement grevées d’un certain passif, lui opposant une pâle abstraction, un Homme générique qui ne saurait ni pécher ni exister. […]

 

Le laïcisme fermé

 

Essayons de définir plus précisément la doctrine derrière la charte, celle du laïcisme fermé (l’adjectif n’a ici aucun sens péjoratif). On l’a dit, c’est le modèle républicain français qui a inspiré les concepteurs de la charte. L’esprit républicain est idéologique et doctrinaire plutôt que dialectique au sens thomiste ou socratique. […] Il a de la difficulté à rester immobile, à se taire, à ne pas intervenir. […]. Le prurit législatif est une conséquence parmi d’autres de cette propension à l’abstraction et à l’univocité. Les chartes sont au droit ce que les manuels sont à la philosophie, de terribles simplificateurs.

 

L’idéocratie républicaine […] a gardé plus ou moins intacte la notion d’ennemi. Le laïcisme fermé croit normalement au mal. Il est manichéen, intolérant, presque agressif. Et son ennemi principal, c’est la religion. […] La France, avec son laïcisme fermé, est une société moins souple, moins « ouverte » justement que l’Amérique d’Obama et de Justin Trudeau, mais qui pourrait surprendre en situation de crise sociale extrême […]. En outre, ce laïcisme français s’accorde mieux au nationalisme, c’est pourquoi il peut être invoqué autant par la gauche que par la droite nationalistes, autant par Vincent Peillon que par Marine Le Pen. La Troisième République française fut à la fois laïciste et nationaliste [...].

 

Le laïcisme «ouvert»

 

Le laïcisme ouvert, au contraire du laïcisme fermé, a aboli le concept d’ennemi et hypostasié celui de paix […]. Il ne croit pas au mal. Plus libéral que péquiste, il est pélagien, irénique, optimiste, américain […]. Plusieurs chrétiens se laissent séduire par cette religion immanente. Celle-ci n’a-t-elle pas beaucoup emprunté au christianisme ? Mais l’armature théologique chrétienne est pour ainsi dire démantelée par elle. L’islam résiste mieux, peut-être parce qu’il lui est plus étranger […].

 

La clé pour comprendre cette laïcité « ouverte » est le relativisme. Toutes les religions se valent. Et peuvent même être utiles, car à la fin elles disent la même chose : il faut s’entendre et se respecter entre nous. Cette « vérité », grâce à laquelle s’accomplira la paix mondiale, est cependant mieux dite quand elle se passe de la béquille archaïque et balbutiante des vieilles religions. La « neutralité de l’État » est dans ce contexte le pendant du thème gnostique de l’unité transcendante des religions. Si toutes les religions s’équivalent, ce qu’il y a de meilleur en elles a été assimilé et pour ainsi dire distillé par l’État démocratique. L’idée pure, séparée de son passif, tolère toutefois les traductions grossières, encore utiles pour des personnes qui ne possèdent pas un diplôme universitaire, en attendant que leurs enfants aient accès aux études supérieures qui les libéreront des béotiennes approximations du passé [...].

 

Laïcismes ouvert ou fermé possèdent […] en commun une caractéristique propre aux utopies, celle de ne jamais s’incarner, de toujours décevoir, sans cesse reportées dans l’avenir et contrariées par les restes d’un réel contredit, dévasté, mais non aboli. […] « La terre devient inhabitable dès lors que les hommes veulent l’habiter seuls », écrivait Joseph Ratzinger. La grande crise occidentale est d’abord religieuse. Sa résolution, s’il en est une, le sera également.

25 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 4 février 2014 05 h 11

    Parlons plutôt de laïcité!

    Oui! Il y a bien du laïcisme dans l'air chez certains au Québec, mais je crois que le débat porte toujours principalement sur certains éléments de laïcité, et je dis bien laïcité. Le débat me semble mal enclenché parce que finalement sans sérieuse raison d'être, sinon une raison politicienne. Ceci dit, il faut bien constater qu'il y a débat et, quant à moi, j'opte sans hésitation pour une laïcité ouverte, une laïcité fondée sur la liberté et les libertés fondamentales de religion et d'expression. Je suis donc contre les restrictions relatives aux signes ostentatoires prévues dans le projet de loi 60.

    Je suis bien conscient de la présence d'un laïcisme au Québec, d'un sentiment antireligieux, mais je préfère limiter le débat actuel à la laïcité. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer l'importance de ce débat en se rappelant que le peuple québécois loge bien en Amérique du Nord et non en France et que la plupart de Québécois ne sont pas portés à des confrontations idéologiques. Nous sommes plutôt des pragmatiques! Ce qui ne veut pas dire que la sécularisation massive de notre société est un fait anodin; loin de là!

    Michel Lebel

    • Pierre Brassard - Inscrit 4 février 2014 11 h 05

      Je suis d'accord avec vous. J'opte aussi pour la laïcité dite ouverte.

      Les libertés fondamentales sont fondamentales.

      S'il faut lutter contre l'extrémisme, combattons-les avec des mesures législatives efficaces de type "loi et l'ordre".

      Je crains ce prurit laïciste républicain du parti québécois qui ne ménage pas les droits des minorités au Québec et qui risque d'en radicaliser certains.

    • Pierre Brassard - Inscrit 4 février 2014 11 h 08

      Question quizz.

      Combien de Québécois unilingue francophone vont chaque année aux États-Unis ?

      Combien de Québécois unilingue francophone vont chaque année en France.

      Voilà une donnée sociologique intéressante pour le débat sur la Charte, car tout le monde connais la réponse.

    • Carole Jean - Inscrite 4 février 2014 12 h 46


      @ M. Lebel

      Concernant l’État et les religions en Amérique du nord, je vous inviterais à méditer la déclaration suivante d’un juge de la Cour Suprême américaine :

      « Le gouvernement civil ne peut pas laisser un groupe en particulier piétiner les autres simplement parce que leur conscience leur enjoint de le faire. »
      Robert H. Jackson (1892-1954), juge en chef de la Cour Suprême américaine.

      L’implication politique et juridique est claire. On ne peut laisser un groupe religieux, qui qu’il soit, imposer ses croyances, ses dogmes et ses pratiques à l’ensemble de la population.

  • André Chevalier - Abonné 4 février 2014 05 h 13

    Ah!... Les philosophes!

    Je n'ai rien compris.

    • Nicole Bernier - Inscrite 4 février 2014 09 h 16

      Êtes-vous certain que M. Renaud est un philosophe, celui que je connais est un professeur de sociologie à l'Université de Montréal? Comme je suis passée par les débats en construction de ce professeur avec d'autres professeurs du Centre d'études ethniques des universités montréalaises (CEETUM), ce texte rapporte seulement certaines dimensions du débat que certaines personnes refusent de prendre en compte, comme M. Lebel, pour vivre dans encore plus dans l'illusion.

      Quand on n'est incapable de saisir les nuances idéologiques ancrées dans les différents courants anti-charte et pro-charte, on entretient dans son esprit une vision idéalisée de la réalité, une vision de la perfection du système occidentale enracinée dans l'individualisme au lieu d'être enracinée dans la vision de l'au-delà des croyants...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 4 février 2014 09 h 38

      Pas évident à lire, je vous l'accorde. Sauf que, je met au défit ce philosophe de tenir son propos flottant (de navire sans gouvernail) devant le rocher immuable d'un intervenant qui ne veut pas, sous aucun prétexte, bouger de sa position ! Le match serait intéressant.

      «d’un Moi insatiable et bavard,» Ouais, on vient justement d'en lire un !

      «Parlons plutôt de laïcité» Comme le dit si bien M. Lebel, au lieu de parler religions !

      La laïcité ne nie pas les religions, elle ne s'en occupe pas et n'en tient pas compte pour la loi des hommes !

      Exemple : Dans un État laïc, vous n'avez pas le droit de tuer un animal par vous-même pour quelque raison que se soit(voir l'article suivant qui parle de traiter les animaux comme des personnes).

      Dans un État religieux, vous n'avez pas le droit non plus... sauf si vous suivez les normes et préceptes établies par le dogme.

      Imaginons la situation suivante : Un homme dépose son fils attaché sur une grosse pierre entourée de brindilles, prêtes au feu, lève sur lui sa main porteuse d'un grand couteaux, les yeux levés au ciel attendant que le Seigneur arrête son bras suant à grosses gouttes dans sa ferveur de reproduire le sacrifice d'Abraham, certain de sa dévotion.

      Question : Est-ce qu'on le laisse faire, approuvant la sincérité profonde du personnage et subjugué par une telle dévotion ? Tout ceci en arguant que la liberté de religion est primordiale !

      Est-ce que quelqu'un dans l'assistance faisant parti de ceux qui soutiennent la laïcité ouverte commenceront à discuter du bien-fondé du geste en soutenant que finalement, toute l'histoire a commencée avec ce geste ? Peut-être qu'Abraham a pensé «Faite ceci en mémoire de moi !» Qui peut le dire.

      J'exagère évidemment. Sauf que... certains pères montrent à leurs fils (qui ne veulent pas nécessairement devenir bouchers) comment égorger un agneaux. C'est soit culturel ou religieux, mais est-ce acceptable ?

      PL

    • André Chevalier - Abonné 4 février 2014 12 h 25

      @ Nicole Bernier

      «Jean Renaud, écrivain et philosophe québécois né à Beauport (Québec) en 1957. Penseur catholique, conservateur et sioniste, Renaud est actuellement directeur de la publication conservatrice Égards .http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Renaud_%28|# »

      J'ai lu l'article au complet. C'est beaucoup plus clair.

      Il dit: « ...celle du laïcisme fermé (l’adjectif n’a ici aucun sens péjoratif).»

      Après avoir écrit ça, Jean Renaud, du haut de ses certitudes catholiques, n'a de cesse de cracher son mépris pour toute forme de laïcisation.

      J'arrête là... Sinon je vais me fâcher!

    • Nicole Bernier - Inscrite 4 février 2014 20 h 24

      Merci, M. Chevalier
      ce matin, j'ai parlé avant de faire les vérifications qui s'imposent...

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 février 2014 06 h 07

    … pourquoi ?

    « Toutes les religions se valent. » (Jean Renaud, Égards)

    Si cette assertion relative aux religions est fondée, pourquoi se querelle-t-on, cherche-t-on à convertir … plutôt qu’à se comprendre, se respecter, s’entraider ?

    Et, si elle est erronée, pourquoi tant d’émotions acharnées, ou répétitives, sur ou concernant, d’exemple premier plutôt qu’au suivant, la communauté issue de la torah, notamment juive qui, depuis des millénaires, s’intégrant et participant loyalement, résiste tant à l’assimilation qu’au prosélytisme ?

    Erronée ou fondée …

    … pourquoi ? - 4 fév 2014 -

    • Pierre Rouve - Inscrit 4 février 2014 12 h 17

      « Toutes les religions se valent. » (Jean Renaud, Égards)

      Bon, d'accord, mais que valent-elles???

  • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 4 février 2014 08 h 06

    Critique typique des Anti-Lumières

    Reprenant exactement les arguments classiques des opposants aux Lumières, l'auteur fait l'éloge du préjugé qui trouverait sa justification dans la tradition.

    Aussi typique des textes néo-conservateurs, il substitue impressions et attribution de valeurs au raisonnement logique, et utilise comme prémisses ce qu'il prétend vouloir démontrer.

    Les thèses de Ze'ev Sternhell (cf. «Les Anti-Lumières») se trouvent ici parfaitement illustrées.

    • André Le Belge - Inscrit 4 février 2014 10 h 54

      Excellente votre critique!

  • Michel Giard - Abonné 4 février 2014 08 h 22

    "Who are those people?"


    Excusez "my english"... Mais, à l'instar de d'autres commentateurs, je n'ai rien compris non plus. Ou plutôt, je constate, éberlué, jusqu'à quel point on peut se gaver, se gargariser de concepts creux... Y a-t-il un, une ou plusieurs interprètes dans la salle? Bienvenue.

    Je ne demande pas mieux qu'à accéder à cette "idée pure, séparée de son passif", même si elle "tolère toutefois les traductions grossières, encore utiles pour des personnes qui ne possèdent pas un diplôme universitaire, en attendant que leurs enfants aient accès aux études supérieures qui les libéreront des béotiennes approximations du passé", comme il dit. Est-je bien compris?!

    Il est vrai que "le prurit législatif est une conséquence parmi d’autres de cette propension à l’abstraction et à l’univocité" comme il dit. Est-je bien compris?!

    • Gaston Carmichael - Inscrit 4 février 2014 09 h 16

      Heureusement, les passages moins intéressants ont été remplacés par des " [...]". Et, ils sont nombreux.