Faut-il cesser le financement des écoles confessionnelles?

S'il y a un constat qui s’impose à la lumière de l’actuel débat sur la charte des valeurs : au-delà de l’appréciation que l’on fait de telle ou telle religion spécifique, la religion en soi n’a pas bonne presse dans nos sociétés contemporaines. À l’exception des personnes croyantes, en effet, l’opinion publique semble tenir la religion pour un mal absolu. Lorsque l’on n’exige pas son bannissement radical de l’espace public, on dit tout au plus la tolérer au nom des libertés individuelles.

 

Cette remarque explique les appels insistants qui s’expriment de plus en plus dans les médias en faveur de l’annulation des subventions destinées aux écoles privées à vocation religieuse. Pour beaucoup, dont certains parmi les plus virulents détracteurs du projet de loi 60, une telle mesure incarnerait plus légitimement le principe de la laïcité de l’État québécois. Elle aurait par ailleurs le mérite de s’inscrire dans la continuité du processus de déconfessionnalisation du réseau scolaire de la province.

 

Mais qu’en est-il réellement ? Une cessation pure et simple de ces subventions se justifie-t-elle vraiment au nom de la neutralité religieuse de l’État ? Rien n’est moins sûr. Car, loin de constituer une posture étatique antireligieuse, la laïcité bien comprise représente un principe de neutralité non pas seulement vis-à-vis des religions, mais aussi, plus globalement, à l’égard des diverses conceptions de la vie bonne qui ont cours au sein de la société. Aussi, si au nom de la laïcité l’État devait cesser tout soutien financier à quelque activité religieuse que ce soit, au nom de quoi pourrait-il continuer de subventionner, comme il le fait actuellement, des activités culturelles véhiculant des valeurs agnostiques, athées ou même carrément antireligieuses ?

 

En fait, le principe de la neutralité de l’État est plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Ce principe peut en effet s’entendre au moins de deux manières. La première renvoie à une neutralité passive, dans le cadre de laquelle l’État laïque non seulement ne favorise ni n’accable aucune conception particulière de la vie bonne, il est censé se désintéresser totalement de l’ensemble de celles-ci. Selon ce scénario, l’État ne pourrait certes plus subventionner les écoles confessionnelles. Mais, de même, il ne pourrait, sans contrevenir à sa prétention laïque, apporter son concours financier à une production culturelle, qu’elle soit littéraire, théâtrale, cinématographique ou autre, qui transmettrait un quelconque contenu qui serait antireligieux ou plus simplement athée ou agnostique. Ce faisant, ce sont des pans entiers de l’industrie culturelle québécoise qui seraient livrés aux forces du marché et se verraient ainsi menacés dans leur existence même. Une éventualité qui serait probablement rejetée par ceux et celles qui revendiquent aujourd’hui l’élimination des subventions aux écoles confessionnelles.

 

La seconde manière de concevoir la neutralité de l’État se rapporte, quant à elle, à une neutralité plutôt active. Ici, au lieu d’ignorer les conceptions religieuses, morales ou philosophiques de ses citoyens, l’État en prend acte et peut aussi juger utile de les soutenir financièrement. Seulement, dans le cadre d’une telle approche, l’État doit s’assurer de traiter ces conceptions de manière juste et égalitaire ; il n’en favorisera donc aucune au détriment des autres.

 

En fait, jusqu’à récemment, l’État québécois fonctionnait à la fois efficacement et harmonieusement, selon ce dernier modèle de la neutralité active et généreuse. Aussi, discours émotifs et démagogie mis à part, on est en droit de douter qu’il soit de l’intérêt du Québec de mettre fin à cette pratique.

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34 commentaires
  • M. Félix Houde - Abonné 25 janvier 2014 03 h 12

    Jamais de la vie!

    M. Djaout ne convaincra ici personne. Ses arguments sont boîteux. D'entrée de jeu, l'on peut faire une distinction importante entre une production culturelle (soit disant athée ou antireligieuse - houlà, le gros mot!) et une école confessionnelle. Une production culturelle s'adresse à un public restreint qui choisit de son propre chef d'assister à sa représentation. Elle est ponctuelle et son effet ne serait être que de courte durée et diffus à l'échelle sociétale. Par contre, les écoles confessionnelles visent quant une réelle transformation sociale en implantant jour après jour, année après année un système de valeurs issu d'une tradition religieuse. Elles visent à former non pas des citoyens, mais de co-religionnaires qui, à terme, seront étrangers à la société où ils vivent. C'est le contraire du vivre-ensemble et du bien commun. La création d'une société où vivent côte à côte des communautés religieuses s'ignorant les unes les autres, et mettant de l'avant des coutumes et des pratiques inégalitaires et liberticides issues de dogmes, de croyances et de traditions archaïques. Selon moi, dans l'intérêt du bien commun, ces écoles - avec pour effets de couper les élèves de la société où ils vivent - ne devraient même pas exister. Et encore faudrait-il les subventionner???

    • Cyril Dionne - Abonné 25 janvier 2014 16 h 17

      Pleinement d'accord avec vous M. Houde.

      On n’a rien contre les écoles privées religieuses en autant que le mot « privé » sous-entend la prise en charge monétaire des parents à 100 % et non pas à 40 % comme c’est présentement le cas au Québec. Si les parents de ces enfants veulent exclure leur progéniture de l'école publique et les camper dans un communautarisme éducationnel basé sur l'axiome du créationniste, qu'ils le fassent à leurs propres frais. Et attention, ces écoles privées religieuses devront tout de même suivre et enseigner les curriculums imposés par le ministère de l'Éducation.

      Et le génie de l’école privée, quelle soit religieuse ou non, est de pratiquer la sélection naturelle dans l’expression la plus inhumaine puisque seulement ceux qui sont capables d’apprendre sans que l’État intervienne pour niveler les chances, méritent d’avoir la meilleure éducation possible. Les écoles privées, en faisant le tri des apprenants basé sur le quotient intellectuel et les facteurs socio-économiques des parents, pratiquent un darwinisme qui ne peut que conduire à des relations démocratiques fraternelles malsaines entre les différentes couches sociales dans une société où tous supposément ont une chance égale.

      Pensez-y pour une minute, quelles seront les prochaines écoles privées religieuses de demain ? Ce sont les écoles islamistes qui s'en viennent à toute vitesse. Si certains n'en sont pas convaincus, ils n'ont qu'à regarder ce qui se passe dans une petite bourgade près de Toronto qui s'appelle Peace Village.

      Et on pourrait commencer à penser à imposer et à taxer les cultes religieux et leurs biens immobiliers de la même façon qu'on taxe les commerces qui ont quelque chose à vendre.

    • Roland Berger - Inscrit 25 janvier 2014 17 h 48

      Merci mille fois du temps et de l'énergie mis à contrer les arguments douteux du commentateur Aziz Djaout. Subventionner les écoles confessionnelles, c'est cimenter sinon accentuer les différences sociales. Pourquoi les impôts des contribuables ni catholiques, ni protestants, ni musulmans, ni juives, financeraient-ils les lieux et instruments de prosélytisme que sont les écoles confessionnelles.

    • Roland Berger - Inscrit 25 janvier 2014 17 h 56

      À Alexis Lamy-Théberge,
      « L'absence d'enseignement religieux ne produit pas une éducation athée ou agnostique... ». Vous frappez au coeur des croyants qui, en désespoir de cause, accusent les athées ou les agnostiques de constituer à leur instar des sectes religieuses. Un argument en bas de la ceinture logique.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 26 janvier 2014 08 h 42

      En plus, certains veulent s'attaquer à des institutions sans même être capable de légiférer sur un simple accommodement sur le port d'un châle !

      Faut le faire !

      On veut déplacer des montagnes et on s'enfarge sur une motte ! (sans vouloir être péjoratif, pour les puristes)

      PL

  • Lucia Ferretti - Inscrite 25 janvier 2014 05 h 47

    Ce sont les écoles religieuses délinquantes qu'il faut cesser de financer

    L’Ontario ne finance pas les écoles privées. En conséquence, seul un très petit nombre d’enfants fréquentent des établissements privés dans cette province. Mais par ailleurs, en l’absence de loi proclamant la laïcité de l’État ontarien et donc de son système scolaire, l’école publique est devenue depuis déjà plusieurs années le territoire d’accommodements religieux sans fin exigés par les représentants radicaux de plusieurs confessions. (McAndrew, M., Milot, M., Imbeault, J.-S. et Eid, P. L’accommodement raisonnable et la diversité religieuse à l’école publique. Normes et pratiques. Montréal, Fides, 2008).

    La France, qui vit en régime de laïcité de l’État, finance les écoles privées confessionnelles. Et à une hauteur comparable à ce que fait le gouvernement du Québec. À la grosse différence près qu’elle soutient seulement les établissements scolaires déclarés d’intérêt public. Autrement dit, pour recevoir du financement public, ces écoles DOIVENT RESPECTER INTÉGRALEMENT TANT LE PROGRAMME QUE LES CONDITIONS D’APPRENTISSAGE FIXÉES PAR LA LOI. Les autres ne sont pas « sous contrat », ce qui ne les empêche pas d'être tout de même soumises au contrôle de l’État. (http://www.education.gouv.fr/cid251/les-etablissem financement public des établissements privés).

    Le financement des écoles privées confessionnelles peut donc être une pratique compatible avec la laïcité de l’État, mais dans des bornes claires: elles doivent respecter la loi, les programmes, les règles et normes de l'enseignement public, bref ne pas se situer en marge de l'enseignement commun. La plupart de nos écoles privées confessionnelles remplissent ces conditions. Ce que l'on doit espérer du MELS, en revanche, c'est qu'il coupe sans délai tout financement aux écoles religieuses délinquantes au lieu de tergiverser sans cesse à ce propos.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 janvier 2014 10 h 43

      @ Jean Ferretti

      Correction. L'Ontario subventionne les écoles catholiques (qui font office d'écoles religieuses privées et elles comptent plus de 600 000 élèves). Et celles-ci sont subventionnées à 100% par les contribuables de l'Ontario.

      La présence de conseils catholiques subventionnés à 100 % par les contribuables de l’Ontario est contraire à toutes les chartes des droits et libertés, que ce soit celle du Canada ou des Nations Unies. Au lieu que les écoles soient des endroits inclusifs, les écoles catholiques en Ontario comme pour les autres écoles religieuses au Québec, nous envoient un message discriminatoire et exclusif par rapport aux autres croyances personnelles et de confessionnalités différentes.

      Nulle autre religion n’a droit à ce privilège en Ontario et donc souvent, et lorsque le gouvernement ontarien est confronté à des demandes d’accommodements ridicules des autres confessionnalités, il s’y soumet de peur de réveiller la majorité de la population à ce phénomène de discrimination religieuse qui va à l’encontre de tous les principes d’égalité.

      Évidemment, la laïcité dite ouverte cache un caractère malsain dans une démocratie qui se veut garant de la liberté et des droits fondamentaux de tous. Nous devons cesser de subventionner les écoles privées confessionnelles que ce soit au Québec, en Ontario et dans toutes les provinces. Ce sont des accommodements déraisonnables consentis à des minorités religieuses alors que le système d'école publique tombe de plus en ruine à tous les ans.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 25 janvier 2014 11 h 11

      Je ne suis pas d'accord avec votre conclusion. Ce n'est pas parce que la France le fait qu'une pratique devient "compatible avec la laicité de l'État".

      Ce financement pour une éducation religieuse constitue un privilège pour cette confession, ce n'est pas uniquement le financement d'un profil particulier. À ce niveau, il faudrait permettre à des écoles publiques de se reconfessionnaliser, et financer l'éducation religieuse de toute doctrine religieuse.

      L'absence d'enseignement religieux ne produit pas une éducation athée ou agnostique : au plus, on souhaite une éducation "critique" qui saurait se libérer des professions de foi.

    • Roland Berger - Inscrit 25 janvier 2014 17 h 52

      À Jean Ferretti,
      Lire attentivement la correction apportée par Monsieur Dionne. L'habitude de financer les écoles confessionnelles ne fonde pas la légitimité de ce financement. Qui ne s'indigne pas de l'existence d'écoles islamiques subventionnées par les États islamiques ? C'est facile quand c'est loin, ça accroche quand c'est chez nous.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 25 janvier 2014 06 h 18

    D'accord...

    " on est en droit de douter qu’il soit de l’intérêt du Québec de mettre fin à cette pratique."

    Je suis d'accord avec vous...La neutralité revendiquée pour l'État ne doit pas obnubiler ni étouffer l'expression religieuse de la population...Au contraire, elle doit être le garant de la liberté de croyance et de pratiques religieuses, mais en dehors des murs étatiques, qui eux seront neutres...Chaque lutrin à sa place et les prières pourront se faire...

    • Marc Lacroix - Abonné 25 janvier 2014 10 h 53

      Et pourquoi faudrait-il qu'un État laïc et neutre — subventionne — des écoles confessionnelles ?

    • Jean-Marc Simard - Abonné 25 janvier 2014 13 h 24

      Je suis pour que l'on favorise l'éducation religieuse, mais de façon objective et philosophique, sans privilégier une religion par rapport à une autre...Des cours d'éthiques et de morales doivent être dispensés, et on ne peut parler d'éthique sans faire intervenir l'aspect religieux...Le bien-vivre collectif nécessite que l'on donne ce genre de cours...
      L'humain n'est-il pas la seule espèce vivante sur terre à avoir imaginer l'existence d'un Dieu, et à connaître le sens du bien et du mal...Comme le disait Pascal" l'animal sait, mais l'humain sait qu'il sait..." J'ajouterais avec Theilhard de Chardin que la conscience humaine est réflexive, et ce fait change tout...
      Tout humain se pose les questions du pourquoi et du sens de l'existence, du pourquoi iol y a quelque chose plutôt que rien... L'humain est le seul être vivant à chercher une réponse au pourquoi des choses et de l'existence... Et ce n'est pas la science qui peut apporter ces réponses, elle qui ne cherche à expliquer que le comment des choses et non leur pourquoi... Seules les sciences religieuses et les diverses philosophies peuvent donner un semblant de réponse à ces questions du pourquoi...D'où la nécessité de dispenser des cours d'éducation philosophiques et religieuses...
      Mais doit-on pour ce faire subventionner des écoles confessionelles qui ne donnent qu'une facette subjective de cette éducation et faire la promotion de leur seule vérité, bétonnée dans l'absolutisme de leur dogmes ? Je ne le crois pas...Je suis pour que l'État subventionne des écoles confessionnelles en autant que ces écoles proposent un enseignement oecuminique, où toutes les tendances religieuses sont explicitées et expliquées de façon objective, et ce sur une même tribune...Je suis contre le fait de subventionner des écoles confessionelles dont l'enseignement est dispensé de façon unilatérale et à sens unique, ne publicisant que leur définition et leur sens de la vérité...

  • Marc Lacroix - Abonné 25 janvier 2014 06 h 35

    Bonne question !

    Vous posez une bonne question, M. Djaout, toutefois votre réponse me laisse perplexe. Depuis la déconfessionnalisation de notre système scolaire public, je comprends mal que des écoles confessionnelles privées soient encore subventionnées, en fait, ces subventions constituent une manifestation d'incohérence. L'État n'a pas à se préoccuper de l'enseignement religieux de qui que ce soit, ce sont les parents qui veulent que leur(s) enfant(s) reçoive(nt) cet enseignement qui devraient s'en charger ou en défrayer les coûts. Si l'État subventionne un système parallèle d'éducation religieuse — pour certains jeunes —, il rentre en contravention directe avec ses propres principes de neutralité.

    M. Djaout, le rapprochement que vous faites, entre les subventions aux écoles religieuses et le financement d'activités culturelles, me semble toutefois fragile. Lorsque l'État subventionne une production cinématographique, ou autre, ce n'est pas l'éducation religieuse qui reçoit une subvention directe, c'est une "oeuvre d'art". Lorsque l'État subventionne une école confessionnelle, il subventionne directement l'enseignement religieux d'un groupe particulier.

    Je tiens à préciser que je ne suis pas un athée fanatique qui voudrait éradiquer les religieux du Québec, loin de là, mais la prétention de certains groupes allant dans le sens qu'ils seraient dépositaires de la Vérité et que les autres sont dans l'erreur me dérange profondément. Quand on voit dans les régions où la religion sépare les communautés, on devrait se questionner sur le danger d'élever les enfants dans une foi trop radicale et à l'écart des jeunes vivant d'autres croyances; en d'autres mots, la collaboration de l'État à la ghettoïsation religieuse m'apparait clairement une erreur.

    • Benoît Landry - Inscrit 25 janvier 2014 10 h 54

      Vous résumez bien ma vision des choses. J'ajouterais une reformulation, que la position gouvernementale en est une qui veut assurer l'apparence que l'État québécois est laïc. Et j'y vois moi aussi une incohérence quand, grâce à une discrimination économique certains groupes réussissent à pervertir les apparences laïques de l'État en soutirant à celui-ci des subsides qui peuvent servir subtilement à des dirigeants religieux pour prôner des idéologies qu'on considèrent condamnables dans une démocratie moderne.

      Donc dans ce débat, on constate que l'État paye d'une main des dirigeants religieux, probablement mâles, pour orienter le fonctionnement des écoles et de l'autre main se préoccupe des apparences en interdisant aux femmes de porter un voile.

      Belle manière de prôner l'égalité entre les hommes et les femmes que de laisser le poids de la condamnation publique sur les dos des femmes.

    • Marc Lacroix - Abonné 25 janvier 2014 11 h 07

      J'achète votre ajout M. Landry !

  • François Ricard - Inscrit 25 janvier 2014 06 h 50

    Culture et religion

    En soi, une oeuvre d'art n'a point de religion.
    Une pièce de théâtre, dont les personnages seraient religieux, ne vaut que par le suspense qui capte l'intérêt des spectateurs.
    Un film, prônant les vertus de l'agnosticisme, n'aura aucun attrait pour le public si c'est la seule dimension qu'il arbore.
    Et cela est vrai pour toute oeuvre d'art. Une oeuvre d'art n'est ni religieuse, ni athée, ni agnostique. Alors rien n'interdit à l'État de subventionner la culture. Bien au contraire.