Une motivation néoconservatrice

Photo: Illustration: Christian Tiffet - Le Devoir

Le passage de Stephen Harper en Israël et la nomination de Vivian Bercovici au poste d’ambassadrice en Israël confirment le parti pris du gouvernement Harper en faveur de l’État hébreu. Dans son discours à la Knesset, le premier ministre a une fois de plus pourfendu l’antisémitisme et affirmé la communauté de valeurs qui unit les deux pays. Quant à Madame Bercovici, il semblerait que son soutien à la cause israélienne, exprimé dans ses chroniques du Toronto Star depuis 2012, soit sa seule compétence pertinente. Or, ce voyage et cette nomination s’inscrivent dans un contexte beaucoup plus large que la politique canadienne au Moyen-Orient. Il convient en fait de les interpréter comme illustrant le projet politique fondamental des conservateurs canadiens : la lutte contre le « relativisme moral ».

 

En 2003, alors qu’il tentait d’unifier les forces conservatrices canadiennes sous sa houlette, Stephen Harper définit un programme qui tenait davantage de la rénovation morale que de la révolution économique. C’était non pas le socialisme qu’il fallait désormais combattre, mais plutôt le nihilisme, conçu comme la croyance qu’aucun mode de vie n’est supérieur à un autre, que le Bien et le Mal n’existent pas vraiment. Selon Harper, le nihilisme est la conséquence logique des prémisses philosophiques guidant le Parti libéral depuis les années 1960, entraînant des conséquences désastreuses pour la société canadienne : création d’une société « d’ayants droit » incapables de consentir à quelque sacrifice pour le bien de la nation, et division du corps social en une multitude de groupes identitaires. En politique étrangère, il se manifeste dans la « neutralité » qui caractériserait l’internationalisme de Lester B. Pearson et dans « l’antiaméricanisme » de Pierre Elliott Trudeau et de Jean Chrétien, qui culmina dans le refus de participer à l’invasion de l’Irak. De la même manière, les libéraux sont tenus pour responsables de l’asphyxie des Forces canadiennes, maintenues dans un état de sous-financement chronique par une idéologie qui les vouait à la seule mission de maintenir la paix par l’entremise de l’ONU.


Relativisme moral

 

Ainsi, le relativisme moral est tenu responsable de tous les maux politiques identifiés par les conservateurs, à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce constat de décadence est typique du néoconservatisme, et le remède proposé par Harper ne l’est pas moins : il cherche en fait à combattre le problème moral de la société canadienne par le truchement de la politique étrangère, en y faisant revivre le patriotisme. Contre le nihilisme, Harper se revendique de ce que les néoconservateurs américains, d’Irving Kristol à Robert Kagan, nomment la « clarté morale ». Par-dessus tout, cela signifie de distinguer ses amis de ses ennemis ainsi que le Bien du Mal, et d’être capable d’agir pour le Bien, militairement si nécessaire. C’est là le contexte idéologique dans lequel Stephen Harper élabore ses positions de politique étrangère et de défense : elles doivent servir à envoyer un signal à la population canadienne à propos des vertus qui ont fait sa grandeur, et sans lesquelles elle sombre dans la décadence.

 

En 2003, Harper a soutenu l’intervention américaine en Irak car les États-Unis sont un pays ami, et car ils représentaient le Bien contre le Mal incarné par Saddam Hussein. Devenu premier ministre, Harper augmenta radicalement le budget des Forces canadiennes et entreprit de rappeler aux Canadiens leur glorieux passé militaire, notamment lors des commémorations de la guerre de 1812-1814. Aujourd’hui, Harper et son ministre des affaires étrangères, John Baird, aiment à rappeler qu’ils ne soutiennent pas Israël par opportunisme électoral (selon Baird, sa circonscription compterait quatre fois plus d’électeurs d’origine arabe que d’électeurs juifs), mais par principe, parce qu’Israël est la seule démocratie libérale au Moyen-Orient et, de ce fait, un ami du Canada. Dans ses chroniques, Madame Bercovici adopte le langage de la clarté morale pour défendre Israël et attaquer ses adversaires palestiniens, iraniens ou à l’Assemblée générale de l’ONU. Elle va même jusqu’à comparer Baird à Winston Churchill, le plus grand héros du panthéon néoconservateur.

 

En politique étrangère comme dans les autres sphères de la vie politique, les idées comptent, même si elles ne se concrétisent pas toujours lorsqu’elles sont confrontées à la réalité matérielle. L’amitié canado-américaine, par exemple, est mise à mal par les tensions entourant le pipeline Keystone XL. Le néoconservatisme de Stephen Harper n’explique pas entièrement sa conduite en politique étrangère, mais cette idéologie constitue le fondement intellectuel de sa vision du monde. C’est ce qui sous-tend la définition si claire d’Israël et des États-Unis comme amis du Canada, la promotion d’un rôle plus musclé pour les militaires canadiens et la revalorisation des vertus martiales. En ce sens, comprendre la politique étrangère de Stephen Harper exige d’étudier son idéologie néoconservatrice et le projet de transformation de la société canadienne dont elle est porteuse.

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Manuel Dorion-Soulié - Doctorant en science politique à l’UQAM et chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ)

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