Le maintien du statu quo : une décision coûteuse

Le ministre Réjean Hébert a rendu publique sa décision de maintenir le statu quo de l’accès à la profession infirmière au niveau du diplôme collégial. L’opposition historique des syndicats infirmiers à un rehaussement au niveau universitaire ainsi que le lobby de la Fédération des cégeps ont cloué le cercueil à tout rehaussement. Quel est l’impact à moyen terme pour l’organisation des soins et services de santé au Québec?

 

L’amélioration de l’accès aux soins est compromise. L’OCDE a invité tous les pays à revoir le partage de responsabilités entre les médecins et les infirmières pour augmenter l’accès aux services et réduire les coûts liés au suivi des personnes souffrant d’une maladie chronique (cancer, troubles psychiatriques, toxicomanies, problèmes cardio-vasculaires, respiratoires, diabète, etc.). Les analystes les plus avisés, tel que M. Claude Castonguay pour le Québec, ont  déjà signalé que le Québec tarde à prendre ce virage

 

Toutes les provinces au Canada ont anticipé ces nécessaires changements. Alors qu’au Québec, en 40 ans, aucune heure de formation n’a été ajoutée à la formation des infirmières, les provinces canadiennes ont commencé à rehausser la formation de base au niveau universitaire, il y a déjà une quinzaine d’années. L’Ontario a emboîté le pas en 2005. Ainsi, on anticipe que dans le reste du Canada, ainsi qu’aux États-Unis, 80 % des infirmières en emploi auront un baccalauréat en 2020 contre 40 % auQuébec.

 

Il est dorénavant clair que le Québec ne donnera pas les mêmes services ou, encore, que l’efficacité ne sera pas au rendez-vous. On ne peut envisager demander aux infirmières qui n’ont pas la formation requise de coordonner le suivi de malades chroniques, d’ajuster et prescrire de la médication, d’appliquer à large échelle des ordonnances collectives, d’offrir des services de consultations sans rendez-vous, etc… Réformer l’organisation des soins vers des services ambulatoires ou dans la communauté sans une masse critique suffisante d’infirmières adéquatement formées devient peine perdue.

 

Ainsi, la recherche de performance budgétaire en santé continuera à s’acharner sur l’organisation des soins infirmiers hospitaliers, au lieu d’avoir une approche globale sur la complémentarité entre les professions, notamment entre les médecins et les infirmières. Les syndicats de médecins ne doivent pas être mécontents du statu quo. Curieusement, les syndicats, plus particulièrement la FIQ, préconisent de brasser encore la même soupe à savoir, une étude sur la répartition de tâches entre les infirmières cliniciennes et techniciennes, les infirmières-auxiliaires et le personnel de soins de soutien, sans égard au niveau de soins de l’établissement et à une vision du futur. Ils ont une vision en silo au lieu d’une approche à large spectre.


La protection du public en perte de sens

 

Le réseau collégial est triomphant. Les cégeps ne sont plus menacés ! Le programme de techniques infirmières perdurera en toute tranquillité.  Pourtant, la proposition de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) ne mettait pas leur avenir en péril et préconisait un programme DEC-BAC. Il semblerait que les cégeps sont le signe distinctif du Québec et que les programmes collégiaux valent bien l’université dans les autres provinces... pour les sciences infirmières seulement!

 

L’OIIQ a constaté un déficit d’au moins 2500 heures de formation comparativement aux autres provinces et à la France. Le ministre a déclaré qu’il est allé en France et que les infirmières diplômées des cégeps sont «meilleures», malgré les 3000 heures de formation supplémentaires ! Pourtant, les directions de soins infirmiers des établissements hospitaliers au Québec ne cessent de devoir investir dans des compléments de formation pour compenser et dans certains domaines cliniques, comme en santé mentale, c’est carrément impossible. Les syndicats disent qu’il est méprisant d’évoquer les déficits de formation. Le jeu de l’autruche quoi !

 

Au Québec, dans tous les domaines, on différencie les techniciens et les bacheliers. Le fondement même du système professionnel est basé sur l’adéquation entre la formation et les droits d’exercice. Le très large champ d’exercice consenti à la profession infirmière au plan légal avec les lois 90 et 21 dépasse de beaucoup les compétences acquises au collégial. Devant la situation de statu quo qui maintient deux niveaux de formation pour un même titre et un même cadre légal, l’Office des professions devrait exiger des permis de pratique différents pour les infirmières techniciennes et bachelières, comme c’est le cas dans tous les autres domaines réglementés. Le Québec peut être distinct, mais la cohérence doit être au rendez-vous, ainsi les malades n’auront  pas à payer le prix.


Gyslaine Desrosiers - Ex-présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (1992-2012)

5 commentaires
  • Nicole-Patricia Roy - Abonnée 11 janvier 2014 14 h 41

    Une seule formation : une décision coûteuse

    Dans le comité de travail, il manquait un représentant, celui des contribuables. Je vais donc donner à la présidente de l'OIIQ mon point de vue sur cette question qui est en discussion depuis longtemps.

    Je ne comprends pas cette manie que l'on a de vouloir réduire les choix. Il y a actuellement deux modèles de formation en soins infirmiers, pourquoi en avoir un seul, surtout dans un secteur en pénurie de main-d'oeuvre ? Comment pourrait-on assumer les coûts d'une rémunération à la hausse que cela produirait sur les finances publiques déjà mal en point?

    J'ai été hospitalisée ces dernières années et je ne vois pas en quoi un bacc. serait nécessaire pour prendre la pression, donner les médicaments, donner des piqures. Il y a une partie du travail en soins infirmiers qui est uniquement technique et une autre qui demande d'autres compétences. De plus, lorsque l'on invoque que les besoins changent avec le vieillissement de la population, ce sont uniquement des besoins de soins primaires que les soins infirmiers devront donner, là encore, il n'y a pas besoin de bacc. pour aller au domicile rencontrer les personnes âgées, prendre leur pression, etc.

    Les membres du groupe ne s'entendaient pas sur une question centrale, soit l'écart du nombre d'heures de formation entre les deux modèles actuels; l'OIIQ l'évaluait à 2500 heures alors que la Fédération des cégeps l'évaluait à 700 heures. Alors le ministre dans une grande sagesse a maintenu le statu quo et a retenu la manière la plus efficace pour prendre une décision, soit l'évaluation des tâches en soins infirmiers.

    Si le problème actuel est qu'il n'y a qu'un seul permis de pratique pour deux formations, vous avez trouvé la solution,donnons des permis de pratique différents pour les deux formations, cela ne coûtera pas un sou de plus aux contribuables qui ne sont plus capables d'en rajouter.

    • Michel Marceau Centre de Surdité Prof. de Montréal - Abonné 12 janvier 2014 10 h 13

      @Mme Royn

      Voici donc la meilleure manière de faire stagner une profession qui a plus que jamais besoin d'être rehaussée: lui coller une étiquette réductrice et l'amputer pour des raisons d'augmentation de coûts par ailleurs non justifiées. Mais que savez-vous au juste du niveau de connaissances, des compétences et de tout le processus de suivi des soins que requiert l'exercice de la profession infirmière en 2014? Certainement fort peu lorsqu'on vous lit.

      Vous savez, l'absence de prise de parole peut parfois être aussi précieux que de se faire entendre, surtout lorsqu'il s'agit de faire circuler des stéréotypes tels que ceux que vous émettez dans votre commentaire.
      Prière de mieux vous informer avant de vous prononcer la prochaine fois.

      Etes-vous vraiment contre le rehaussement de la formation des professionnels de la santé qui passent le plus de temps auprès des patients? En tant que bénéficiaire, vous ne pouvez vous tirer davantage dans le pied.

      Je vous souhaite tout de même de recevoir les meilleurs soins de santé possible dans le futur.

      Rémi Bélanger-L.

  • Luc Mathieu - Abonné 11 janvier 2014 15 h 42

    Les compétences infirmières

    Le baccalauréat en sciences infirmières est une nécessité pour être infirmière puisque c'est surtout à ce niveau de formation qu'est développé le jugement clinique de l'infirmière, en continuité avec ce qui été débuté au cégep.

    Le travail de l'infirmière comprend bien évidemment des gestes techmiques ou procéduraux, comme pour tous les autres professionnels de la santé, mais il va bien au delà de cela. L'évaluation de l'état de santé physique et mentale, la planification du plan de traitement et son évaluation, le travail en collaboration avec les autres professionnels de la santé, la gestion de l'équipe soignante, les liens avec les familles des patients sont notamment des rôles importants de la pratitque infirmière contemporaine.

    Il faut se rappeler que lorsque les parcours de formation DEC-Bac ont été développés au début des années 2000 entre les universités et les cégeps, il a été convenu que les compétences attendues d'une infirmière dans les domaines de soins critiques (urgence, soins intensifs, traumatologie), santé communautaire et une large part de la santé mentale étaient développées dans les programmes universitaires en sciences infirmières. À l'heure actuelle, seulement 40 % des diplômées des cégeps en soins infirmiers poursuivent leur formation à l'université. C'est préoccupant.

  • Roland Berger - Inscrit 11 janvier 2014 22 h 58

    Qui n'en veut pas ?

    Qui ne veut pas d'infirmières mieux et plus formées ? Est-ce que ça pourrait être les médecins qui n'aiment pas que leur compétence soit remise en question. Comme Monsieur Duchesneau, je ne fais que poser une question.

  • André Le Belge - Inscrit 12 janvier 2014 11 h 28

    Formation...

    Dans la plupart des pays européens, existe une double formation d'infirmières: technicienne et universitaire. Chaque formation a une définition de tâches bien spécifique. Alors qu'elle est le problème? Besoin d'un bacc pour les besoins primaires au patients?