L’unifolié, un drapeau né dans la douleur

L'Union Jack
Photo: La Presse canadienne (photo) L'Union Jack

La mort le 27 décembre dernier du principal instigateur de l’unifolié canadien, le colonel John Ross Matheson (1917-2013), permet de rappeler combien cet emblème fut adopté dans la controverse et au terme d’un débat déchirant. Qui plus est, si le Québec a pu proclamer son propre drapeau dès 1948, c’est largement parce que le Canada s’avérait incapable d’en faire autant, tant restaient profonds ses liens coloniaux avec la Grande-Bretagne.

 

Si la Confédération de 1867 n’a rien d’une déclaration d’indépendance, 100 000 Canadiens et Québécois morts au XXe siècle pour l’Angleterre représentent un lourd tribut payé pour l’indépendance du Dominion. Le premier ministre Mackenzie King s’engage donc en 1945 à doter le Canada d’un drapeau distinctif et à consacrer cette souveraineté chèrement acquise. En principe rassembleuse, la proposition provoqua pourtant un tollé au Canada anglais, qui demeurait fort attaché à la mère patrie. Le gouvernement King doit finalement reculer et faire adopter le Red Ensign, une pâle imitation de l’Union Jack anglais.

 

En s’enferrant ainsi dans ses racines britanniques, le Canada laissait le champ libre au Québec pour qu’il proclame son propre drapeau, le fleurdelisé, plongeant lui dans ses racines françaises, Les motions successives du député René Chaloult en 1946, 1947 et 1948 s’appuient toutes sur l’incapacité avérée du Canada à poser le moindre geste de souveraineté vis-à-vis de la Métropole. Si le premier ministre Duplessis hésite un temps à officialiser le nouvel emblème du Québec, c’est qu’il cherche à en tirer le meilleur parti possible en lui donnant une touche personnelle. Perspicace, le chanoine Lionel Groulx aurait alors suggéré de redresser les quatre fleurs de lys, qui pointaient vers le centre dans la «version de Carillon», de sorte qu’elles pointent vers le haut dans la «version Duplessis». Le texte officiel de l’arrêté en conseil du 21 janvier 1948 réfère d’abord et avant tout à l’échec du Canada anglais de se doter d’un drapeau national: Attendu qu’il n’existe pas actuellement de drapeau canadien distinctif; attendu que les autorités fédérales semblent s’opposer à l’adoption d’un drapeau exclusivement canadien et négligent en conséquence de donner à notre pays, le Canada, un drapeau qu’il est en droit d’avoir; [...] il est ordonné [...] que le drapeau généralement connu sous le nom de fleurdelisé, c’est-à-dire drapeau à croix blanche sur champ d’azur et avec lis, soit adopté comme drapeau officiel de la province de Québec et arboré sur la tour centrale des édifices parlementaires à Québec.

 

Des deux côtés de la Chambre, l’accueil est enthousiaste, les députés de l’Union nationale se pressant même autour de leur chef pour chanter : «Il a gagné ses épaulettes». La minorité anglophone sembla accepter de bon gré la situation. Quant aux électeurs, ils se montrent apparemment ravis puisqu’aux élections suivantes, en juillet 1948: ils donnent à l’Union nationale 82 sièges sur 90…

 

Le fanion de Pearson

 

Au Canada anglais, en revanche, c’est la consternation. Le geste sans précédent du Québec jette une lumière crue sur l’évanescence de l’identité canadienne, alors égarée entre la morgue britannique et l’arrogance américaine. À la suite du Québec, d’autres provinces allaient bien se doter de draùpeaux distinctifs, mais tous sont dérivés de blasons anglais. Quant à l’État fédéral, à la veille de son centenaire et de l’exposition Terre des Hommes de 1967 à Montréal, une métropole francophone, il n’a d’étendard à montrer au monde qu’un succédané du drapeau anglais. Le douloureux débat doit donc reprendre, l’un des plus déchirants des annales canadiennes.

 

Lester B. Pearson est alors à la tête d’un gouvernement libéral minoritaire (1963-1965) qui a désespérément besoin des voix du Québec pour se maintenir. En mai 1964, il dépose donc une motion afin de montrer que le Canada peut s’affranchir du drapeau britannique et faire adopter un pavillon typiquement canadien représentant trois feuilles d’érable entre deux bandes bleues. Le débat sera acrimonieux et durera des mois, les Communes y passant même l’été, un fait unique. Le principal opposant au projet, le chef conservateur John Diefenbaker, voyait un grand intérêt électoral à défendre bec et ongles les valeurs britanniques illustrées dans le Red Enseign et à dénoncer les deux bandes bleues du «fanion de Pearson» qui semblaient référer au Québec et au fait français. Sûr de l’emporter en isolant le Québec et en flattant le britannisme des Canadiens, Diefenbaker exige un référendum mais le premier ministre choisit d’en déférer à un comité du Parlement. Ce comité recevra des milliers de suggestions de Canadiens, mais l’exercice consiste d’abord à trancher le noeud gordien entre le nationalisme de Pearson et le britannisme des conservateurs.

 

À titre de héros de guerre se piquant d’héraldique, le député libéral John Ross Matheson jouera un rôle clé dans ce comité, reconnu depuis comme l’artisan du compromis final. On lui doit en fait que le drapeau adopté soit résolument exempt de référence au Québec ou à la dualité canadienne. Tandis que le PM Pearson tenait à ses deux bandes bleues, Matheson aurait répondu que «Blue is not a Canadian Color». Il s’appuyait en cela sur un avis juridique de 1921 ayant déjà consacré le rouge et le blanc comme couleurs officielles du Canada et la feuille d’érable comme emblème du Canada lors des foires coloniales.

 

Le comité choisit donc de recommander le dessin créé par George Stanley, inspiré du drapeau du Collège militaire royal du Canada à Kingston, en Ontario. L’unifolié fut proclamé par la reine du Canada, le 28 janvier 1965, puis massivement utilisé au Québec lors des célébrations du centenaire de 1967. Ne faisant allusion ni aux racines autochtones, françaises ou britanniques (initialement exprimées par les trois feuilles d’érable de Pearson), l’unifolié finit par faire consensus à force d’indifférence. Si les deux bandes latérales réfèrent aux deux océans (rouges?) de la devise canadienne, la feuille d’érable apparaît bien insipide: un arbre qui ne pousse que dans la partie est du Canada actuel. En somme, un drapeau qui ne souleva jamais l’enthousiasme, mais qui permit au moins au Canada anglais de sortir d’un de ses rares débats à propos de son identité.


Gilles Laporte - Historien et président du Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ)

29 commentaires
  • Baruch Laffert - Inscrit 11 janvier 2014 07 h 54

    La feuille d'érable, emblème des canadiens-français

    L'érable pousse partout en Amérique du nord (sauf dans le Grand Nord), en Europe et en Asie. L'auteur semble oublier (ou décide d'ignorer) le fait qu'il y a une dizaine d'espèces d'érable au Canada seulement. Bien sûr l'érable à sucre ne pousse que dans l'est, mais l'érable négundo pousse au Manitoba et en Saskatchewan et les érables grandifolié et nain poussent en Colombie-Britannique. Insinuer que la feuille d'érable n'est pas représentative du Canada est insensé.

    L'auteur s'indigne des liens gardés avec la mère-patrie britannique par les drapeaux provinciaux « dérivés de blasons anglais » mais ne s'offusque nullement des liens gardés avec la mère-patrie française par le drapeau du Québec. S'il est vraiment historien, il se rendra compte que le drapeau du Québec ressemble étrangement aux drapeaux militaires de l'Ancien Régime et au pavillion de la marine marchande française. Si la province de Québec peut avoir un lien avec la France, pouquoi les provinces anglophones ne pourraient-elles pas avoir un lien avec le Royaume-Uni?

    Enfin, la feuille d'érable est proposée par Ludger Duvernay lui-même comme emblème des canadiens-français, et même les Patriotes l'utilisent comme symbole. Dire que ce symbole, et que le drapeau du Canada, n'est pas inclusif du fait français est une absurde.

    • Florence Péloquin - Abonnée 11 janvier 2014 12 h 34

      Merci pour ces rappels, M. Laffert.

      Que voulez-vous, le MNQ a besoin d'y aller de sa dose régulière de "Canada-bashing" .....

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 11 janvier 2014 13 h 33

      La feuille d'érable a toujours fait partie de l'identité des Anciens Canadiens : « Tant par son utilité que par sa beauté, l’érable est l’emblème naturel des vastes étendues sylvestres de l’Amérique septentrionale et il figure, on le sait, comme emblème de la Nouvelle-France dans les armes du Canada »

      Sauf, que ces messieurs ont choisi la feuille d'érable... de Norvège, bien loin des nôtres. Le fleurdelysée est issu du drapeau de Carignan, lieu d'une glorieuse victoire des Anciens Canadiens. Ses lys nous ramènent aux racines du Québec. Vous avez beau protester, un pommier donnera toujours des pommes. Le lys possède une histoire antique. Les pharaons, les Grecs, et plusieurs autres civilisations l'ont porté bien avant la France. Il symbolise le pouvoir divin transmis à l'homme. Le Québec est le seul à arborer ce précieux symbole.

      Vous écrivez "Dire que ce symbole, et que le drapeau du Canada, n'est pas inclusif du fait français est une absurde".

      Vous avez omis de lire cette phrase du texte : «Blue is not a Canadian Color». Et je suis pleinement d'accord "Le rouge n'est pas une couleur québécoise".

    • Louka Paradis - Inscrit 11 janvier 2014 14 h 56

      «L'auteur s'indigne des liens gardés avec la mère-patrie britannique par les drapeaux provinciaux « dérivés de blasons anglais » : non, aucunement. Je ne vois pas de tel sentiment dans le texte de M. Laporte. S'agirait-il d'une projection ?

      Louka Paradis, Gatineau

    • Baruch Laffert - Inscrit 11 janvier 2014 18 h 31

      @Jean-Marie Francoeur
      La feuille d'érable norvégienne apparait sur le nouveau 20$, mais pas sur le drapeau où se trouve une feuille d'érable à sucre.

      Le fleurdelysé est issu du drapeau de Carillon, lui-même est issu de la bannière de Carillon, qui serait en réalité la bannière du marquis Charles de Beauharnois, gouverneur de la Nouvelle-France de 1726 à 1747.

      Plusieurs villes, provinces ou États à travers le monde utilise encore le lys, comme les villes de Lincoln en Angleterre, Lelystad aux Pays-Bas, la Nouvelle-Orléans, Detroit, Bâton-Rouge, Louisville et St-Louis aux É-U.

      J'ai bien lu la phrase « Blue is not a Canadian Color » et je suis totalement d'accord. De toutes façon le bleu ne réprésente pas le fait français non-plus, la couleur de la France monarchique à laquelle nous sommes attachés (nous n'avons jamais été sous la domination de la République) est le blanc.

      @Louka Paradis
      Lorsque l'auteur dit « À la suite du Québec, d’autres provinces allaient bien se doter de draùpeaux (sic) distinctifs, mais tous sont dérivés de blasons anglais » il précise que les autres (pas toutes) provinces canadiennes ont un drapeau dérivé des symboles britannique. J'y vois une indignation, mais peut-être est-ce de la projection.

  • Pierre Couture - Inscrit 11 janvier 2014 08 h 26

    Bravo pour cet excellent rappel

    Merci, Monsieur Laporte, pour cet opportun rappel, qui souligne à quel point le Canada nous rejette de toutes ses forces.

    J'aimerais ajouter, à l'incongruité des deux océans rouges, une phrase que j'ai déjà entendue, mais dont j'ai oublié le locuteur : «N'oublions pas qu'une feuille d'érable rouge est une feuille morte...»

  • Claude Smith - Abonné 11 janvier 2014 10 h 01

    C'est curieux

    Alors que le ROC voulait éviter toute référence au Québec ne serait-ce que par l'utilisation du bleu, il n'a pas hésité à s'emparer de l'hymne du O' Canada qui a été composé par un québécois, Calixa Lavallée, pour célébrer la fête de la Saint-Jean-Baptiste. Ayoye !

    Claude Smith

    • Louka Paradis - Inscrit 11 janvier 2014 15 h 00

      Et de la musique de M. Basile Routhier, autre Québécois, autrefois nommés Canadiens-Français. Ces Rocais (ou Roquets, je ne sais trop quel est le meilleur terme) ont un bien triste héritage.

      Louka Paradis, Gatineau

  • André Michaud - Inscrit 11 janvier 2014 10 h 58

    Références colonisatrices

    En effet, si le Canada a su se doter d'un drapeau sans références colonisatrices, hélas le Québec a un drapeau centré sur le colonialisme français!

    Pour moi la feuille d'érable est infiniment plus québécoise que les fleurs de lys françaises. Car c'est cela qui est imité, et non l'iris versicolore qui est une invention pour jeter de la poudre aux yeux et faire oublier la relation coloniale qui est dans le drapeau.

    Un Québec indépendant aurait-il un drapeau moins colonial? Aucun parti ne semble préoccupé à enlever le colonialisme du drapeau du Québec. C'est un débat qui n'est aucunement une priorité pour les citoyens qui sont plus préoccupés d'avoir à travailler 6 mois pour L'état, et voudraient garder plus dans leurs poches. Ce à quoi les politiciens doivent travailler en priorité.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 11 janvier 2014 14 h 10

      Il n'y a rien de "colonial" dans le drapeau québécois. Ce sont nos racines. D'ailleurs la France ne l'arbore plus depuis des lustres.

    • André Michaud - Inscrit 11 janvier 2014 15 h 03

      @ Gaétan Parent

      Au contraire les économistes en général s'accorde pour dire que nous recevons au minimum 10 milliards de plus que nous donnons..selon ce que l'on calcule.

      Le Québec a une des économies les moins performantes au Canada et par le fait même retire plus qu'il ne donne par la péréquation. Même Terre-Neuve donne maintenant au Québec!

      Mais j'aimerais bien qu'un jour on crée plus de richesse pour redonner à nos concitoyens canadiens..Je trouve un peu humiliant de vivre de la charité des autres provinces pour se payer des services qu'elles n'ont pas les moyens de se donner (garderie à 7$..)

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 janvier 2014 15 h 10

      Bizarrement, une source détaillant tous les comptes du fédéral montre que nous donnons plutôt deux milliards de plus que nous recevons. Quelles sont vos sources? Les miennes, c'est Un gouvernement de trop, chez VLB.

    • Pierre Couture - Inscrit 11 janvier 2014 15 h 33

      @ Monsieur Michaud,
      il ne faut pas oublier que la France a fondé la Nouvelle-France - et vous comme moi - sommes les descendants des premiers héros ayant décidé de braver l'inconnu, l'océan et un nouveau continent pour y établir une société nouvelle. Il ne s'agit pas de colonialisme, mais de continuité.

      Les colonisateurs, ce sont les Anglais qui continuent de nous occuper militairement via leur marionnette outaouaise et les Étatsuniens qui nous matraquent de toute la puissance de leur industrie.

      De grâce, Monsieur Michaud, ne vous trompez pas de cible.

    • Michel Vallée - Inscrit 11 janvier 2014 23 h 12

      @André Michaud

      <<Le Québec a un drapeau centré sur le colonialisme français!>>

      Quoi de plus normal : nous n'avons pas été colonisé ; au contraire, ce drapeau représente admirablement bien nos origines, c.-à-d. les colons français du temps de l’Ancien régime.

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 janvier 2014 10 h 01

      À Monsieur Parent:
      Date de parution, je vous prie. J'imagine que M. Gagné a tenu compte de TOUTES les dépenses du fédéral, et pas selement de la péréquation et de l'assurance-emploi. Il a donc dû passer plusieurs semaines, voire plusieurs mois, à éplucher des documents. Son article fait sans doute donc plusieurs dizaines de pages.

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 janvier 2014 18 h 52

      Les Affaires me font payer 3$ pour lire un article. Pas question. Le livre de M. Gobeil, je l'ai lu gratuitement.

      Alors, dites-moi, monsieur Parent: l'auteur de l'article a-t-il tenu compte de toutes les dépenses et de tous les revenus du gouvernement fédéral, en séparant le Québec des autres provinces, comme M. Gobeil l'avait fait?

  • Catherine Cecile DUBUC - Inscrite 11 janvier 2014 11 h 15

    Le projet Jean Dubuc

    Mon pere etait un original. Tout au long des annees 1950, il a fait la promotion d'un projet de drapeau pour le Canada: l' Union Jack Anglais le choquait.
    Au cente, une feuille d'erable verte a 11 pointes (pr les provinces et les teritoires du Nord) au milieu d'un cercle. Une croix blanche entre une croix bleue francaise et une croix rouge en dessous (pour les cent ans chacun de regime francais puis anglais) passaient sous le cercle blanc.
    Un projet minutieusement documente sur le plan historique. Pas fou, n'est-ce pas!
    Diefenbaker un autre homme de l'Ouest, n'aimait pas, lui non plus la part francaise ( vaincue) des origines du pays. Ce projet n'avait aucune chance ds ce contexte

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 janvier 2014 13 h 14

      Y a-t-il une image de cette proposition quelque part sur le web?