Pétrole: pour un contre-manifeste

Une torche brûlant au-dessus d’un puits de forage dans le Dakota du Nord. Il y a peut-être 40 milliards de barils sur l’île d’Anticosti, mais comme au Dakota, c’est environ 1,2 % qui est peut-être récupérable par les puits.
Photo: Andrew Burton / Getty Images/Agence France-Presse Une torche brûlant au-dessus d’un puits de forage dans le Dakota du Nord. Il y a peut-être 40 milliards de barils sur l’île d’Anticosti, mais comme au Dakota, c’est environ 1,2 % qui est peut-être récupérable par les puits.

Le texte « Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole » d’André Bisson, Bernard Landry, Joseph Facal, etc. propose quelques prémisses de nature économique, certaines vérifiables — dette du Québec, vieillissement de la population, etc. —, d’autres absolument non vérifiées et hautement spéculatives — « des milliards de barils seraient disponibles à l’Île d’Anticosti » — afin de lancer un appel en faveur de l’exploration/exploitation du pétrole au Québec.

 

Ce n’est pas là une analyse bien rigoureuse, car on y retrouve essentiellement le sophisme assez simpliste :

 

1. Le Québec a besoin d’argent (OK, rien à redire à ça) ;

 

2. Le pétrole génère de l’argent (dans des gisements rentables, pas automatiquement) ;

 

3. Le Québec dispose de pétrole (un peu vite en affaire ici !) ;

 

4. Ce pétrole va créer des retombées économiques majeures pour le Québec.

 

À l’appui de cette « démonstration », le manifeste a comme sources six références : 1 et 2 traitent de la dette du Québec ; 3, un texte sur le vieillissement de la population, une spécificité québécoise (ailleurs, on ne vieillit pas ?) ; 4 et 5, deux références sur le déficit de la balance commerciale ; finalement 6, un texte sur l’industrie pétrolière de l’Ohio, produit par deux auteurs fortement liés à cette industrie que le manifeste cite improprement comme « les autorités » de l’État : « En Ohio, pour une formation géologique similaire à celle de l’île d’Anticosti, les shales d’Utica, les autorités ont estimé… »

 

Or, ce texte de 2011 est écrit par:

 

l’Ohio Oil and Gas Energy Education Program. Or, sur oogeep.org, on peut lire que l’OOGEEP « est fondé, sur une base volontaire, par l’industrie du pétrole brut et du gaz naturel de l’Ohio en fonction d’une évaluation volontaire de la production de tout le pétrole brut et le gaz naturel produit dans l’Ohio. OOGEEP n’est pas une agence d’État » [traduction du Devoir].

 

… et un bureau privé de marketing : Kleinhenz Associates Ltd, Wealth Management.

 

On ne peut, à partir de cette source, confirmer l’existence de milliards de barils à Anticosti. On ne peut pas seulement parler de barils disponibles comme le font les auteurs du manifeste, sans aucune analyse des coûts. À la colonne des revenus, il faut ajouter la colonne des dépenses. Or à Anticosti, les coûts estimés dépassent de loin les revenus potentiels. Il y a peut-être 40 milliards de barils en place, mais comme au Dakota, c’est environ 1,2 % qui est peut-être récupérable par les puits. On récolterait donc à 100 $/baril un peu moins de 50 milliards, en supposant bien sûr que la totalité de l’île serait exploitée. Cela demanderait au minimum 12 000 puits d’extraction qui ont un coût unitaire de 10 millions chacun, ce qui donne des dépenses de 120 milliards. Personne ne va suivre les promoteurs avec ces estimations largement déficitaires. Personne n’investira 120 milliards pour espérer récupérer 50 milliards de production.


Hauts standards environnementaux

 

Le manifeste recommande que l’exploration et l’exploitation se fassent en fonction de hauts standards de protection de l’environnement. Il n’est même pas nécessaire d’en demander autant pour exclure la quasi-totalité de l’île d’Anticosti, car la structure géologique du gisement Macasty ne permet pas d’y fracturer le schiste en appliquant simplement les standards les plus ordinaires, notamment la norme de 1000 m entre le bas des nappes et le haut de l’extension de la fracturation hydraulique que l’industrie se vante de respecter aux États-Unis. Bien loin d’envisager de hauts standards, le ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs tente plutôt d’abaisser cette obligation à moins de 400 m dans une règle sur mesure pour contourner à Anticosti cet obstacle géologique.

 

Supposons (ce qui n’est pas le cas, mais admettons…) qu’il y ait d’immenses réserves de pétrole en Gaspésie par exemple, l’analyse rationnelle d’exploiter ou pas n’aurait rien à voir avec les prémisses du manifeste. Supposons a contrario que le Québec soit riche, sans dette, sans vieillissement de la population, etc. On prendrait aussi assurément la décision d’exploiter cette ressource indépendamment de toutes les raisons invoquées dans le manifeste ; mon petit neveu ado me dirait juste « ça n’a pas rap » ! Et il aurait raison. On pourrait aussi aligner les mêmes prémisses pour invoquer la nécessité d’exploiter n’importe quelle autre ressource (par ex. la forêt boréale). Ça n’aurait aussi « pas rap » avec les prémisses ; et on pourrait y accoler le même type de conclusion.

 

À la fin du manifeste, les auteurs écrivent : « Nous lançons un appel à l’ensemble des parties prenantes de la société pour qu’elles fournissent des informations vérifiées et qu’elles évitent d’entretenir ou de nourrir des craintes non justifiées uniquement pour contribuer à la défense de leur cause. » Fort bien ! Mais hélas, il faudra attendre encore un peu, car ce n’est certes pas leur document qui apporte des informations vérifiées !

 

Par conséquent, j’ajoute donc mon propre appel « à l’ensemble des parties prenantes de la société pour qu’elles fournissent des informations vérifiées et qu’elles évitent d’entretenir ou de nourrir des illusions économiques, basées sur des chiffres farfelus fournis essentiellement par des promoteurs pour contribuer à la défense d’intérêts financiers immédiats au détriment des générations qui suivront ».

34 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 10 janvier 2014 00 h 46

    Limpide et cohérent...

    Monsieur Durand, je vous suis à 100%!

    • J-Paul Thivierge - Abonné 10 janvier 2014 10 h 46

      Enfin les scientifiques commencent à prévenir la population à être plus réaliste !

      Cessez de rêver en couleur tant que vos perceptions ne sont pas validées !


      Écoutez et voyez cette conférence explicatives bien claires ...
      http://www.youtube.com/watch?v=ybJhXNZcZvQ&fea

  • Benoît Landry - Abonné 10 janvier 2014 07 h 00

    Merci M Durand

    J'aime bien votre finale. Les promoteurs de la filière pétrolière semble tellement croire au Père Noël. Ils ont la pensée magique de croire que cette ressource va nous rendre riche alors que la façon de faire suggérée ne change pratiquement en rien avec l'extraction actuelle de toutes les ressources naturelles du Québec, qui furent exploité pendant que le Québec était sous la gouverne des auteurs de ce manisfeste..... et pourtant nous avons une dette épouvantable. Leur passé est garant de l'avenir qu'il nous suggère

  • François Beaulé - Abonné 10 janvier 2014 07 h 36

    Enfin un ingénieur qui a à coeur l'intérêt général

    Les ingénieurs, mais aussi les architectes et les urbanistes, ne prennent généralement pas part à quelque débat public sinon pour défendre les intérêts privés qui les rémunèrent fort bien. Hélas, 3 fois hélas!

    Devant les défis qui confrontent l'humanité, il est impérilleux que les ingénieurs arrivent à se mettre au service du bien commun. Notre mode de vie doit changer et cela ne pourra pas se faire dans la soumission au marché. Nous n'y arriverons pas sans les ingénieurs et les urbanistes. Une révolution dans la mentalité des ingénieurs est nécessaire.

    Le Dr Marc Durand dans sa position de professeur retraité d'une université se permet de participer au débat public. Bravo! Mais cela ne suffit pas. Pourquoi les autres ingénieurs se taisent-ils? Ne se sentent-ils pas concernés par les enjeux, comme citoyens?

  • Richard Dupuis - Inscrit 10 janvier 2014 08 h 33

    Tiens donc, on change son fusil d'épaule!

    Il n'y a pas si longtemps, les enverdeurs, futur ex-ministre Daniel Breton en tête, parlaient du "vol du siècle" quand il était question du pétrole de l'île d'Anticosti, que le peuple québécois s'était fait voler des milliards de milliards! Mais maintenant que des personnalités connues disent qu'il faut éventuellement exploiter ce pétrole, voilà que les milliards de milliards que l'on se serait fait voler ne valent même pas le coût de l'exploration nécessaire à évaluer le potentiel pétrolier en question!

    C'est dire à quel point les enverdeurs n'ont aucune crédibilité! D'une part, on se fait voler, et d'autre part, le "butin" n'en vaut meme pas le coup! Faudrait qu'ils se branchent, un de ces jours!

    Quant à la "défense d'intérêts financiers immédiats au détriment des générations qui suivront", c'est drôle, parce que dès qu'il est question de la dette du Québec, les générations suivantes deviennent du coup moins préoccupantes; la dette peut attendre, disent habituellement les enverdeurs! Pourtant, le service de la dette est le 3e poste de dépenses du Québec, après la santé et l'éducation. À lui seul, le service de la dette coûte 4 fois le budget annuel d'investissements du Ministère des transports! Si l'on veut aider les générations qui suivront, faudrait peut-être penser à commencer à rembourser les arrérages, non?

    C'est clair que les enverdeurs ne s'enfargent pas dans les contrariétés!

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 10 janvier 2014 09 h 20

      Monsieur Dupuis est un expert! J'invite donc tous ceux et celles qui seraient portés à se montrer d'accord avec sa prose de visionner cette présentation de Marc Durant sur la supposée "rentabilité" du pétrole d'Anticosti

      http://www.ile-anticosti.ca/03_02.htm

      Évidemment pour notre apôtre du saccage à tout prix de la planète pour des motifs $$$, Marc Durand ne connaît rien, même s'il s'agit d'un doct-ing. en géologie appliquée...

    • Jean-Sébastien Ricard - Inscrit 10 janvier 2014 10 h 47

      Daniel Breton avait certes qualifié de «vol du siècle» le projet d'exploiter le pétrole d'Anticosti, mais bien que les environnementalistes sont presque unanimement contre celui-ci, ils/elles ne font pas tous sur la base de l'argument du «vol du siècle» comme vous l'avancez. Vous avez lu à quelque part M. Durand qualifier de «vol du siècle» le projet d'exploitation du pétrole sur l'ile d'Anticosti ?

      Parce que je me souviens surtout qu'il est celui qui avait produit une étude démontrant non pas que le projet d'exploiter le pétrole d'Anticosti était un «vol», mais bien qu'il ne serait pas rentable, justifiant d'y mettre un frein, non pas parce qu'il s'agirait d'un «vol», mais plutôt une destruction de l'équilibre d'un milieu naturel unique qui ne serait absolument pas rentabilisée économiquement, peu importe qui exploite la ressource (donc même si elle était totalement nationalisée). Sa position a toujours été cohérente: détruire l'environnement pour si peu de retombées économiques serait absurde.

      Vérifiez par vous-mêmes:
      http://www.lapresse.ca/le-soleil/affaires/actualit

      Évidemment, c'est beaucoup plus simple de mettre tous les environnementalistes dans la même catégorie, celle que vous qualifiez par une caricature simpliste (les "enverdeurs") témoignant de votre propre incapacité à faire preuve de nuance. Une chose est certaine, les propos que vous attribuez injustement à M. Durand vous excluent automatiquement de la catégorie des interlocuteurs crédibles et rationnels.

      C'est clair que les gens irrationnels comme vous ne s'enfargent pas dans la nécessité d'appuyer leur propos sur des faits, leurs grosses opinions simplistes leur suffisent!

    • Marc Durand - Abonné 10 janvier 2014 10 h 58

      Monsieur Dupuis. Je suis ingénieur, pas écolo. Vous avez de la créativité, ce terme "enverdeur" est rigolo et original ! Je tiens à vous préciser que j'ai toujours dénoncé cette expression "Vol du siècle". On ne vole rien dans uns coffre vide.

    • Benoît Landry - Abonné 10 janvier 2014 11 h 05

      M Dupuis , il n'est pas contradictoire de remarquer que nous nous faisons voler par des gens qui ne se soucient pas des conséquences de ce qu'ils laissent après leur passage. Bien au contraire cela peut s'additionner. C'est le genre de nuances qu'on peut percevoir quand on prend le temps d'analyser autrement qu'en opposant le noir et le blanc

    • J-Paul Thivierge - Abonné 10 janvier 2014 11 h 43

      Se peut-il que des citoyens quand ils sont informés de la réalité comprennent que les promesses des promoteurs sont des mystifications pour faire prospérer les placements boursiers ?
      Puis quand ils auront empoché les profits illusoires ils seront disparus quand la réalité des forages fera découvrir que le rendement d'à peine 25¢ dans une piastre ne valait la destruction de sites vierges ou touristiques pour des opérations de quelques années.
      Puis, quelqu'un s'est-il demandé combien couterait d'acheminer ce pétrole de fracturation vers les raffineries... les couts et les risques d'un oléoduc sous le golfe ou un port sécuritaire pour pétroliers ???
      Oui pour un débat rationel, mais à ce jour les scientifiques et enverdeurs ont plus de faits et d'arguments que les économistes ou les rêveurs !

    • Richard Laroche - Inscrit 10 janvier 2014 12 h 52

      Notre système politique s'articule autour d'un opinion public forgé surtout par les médias de masse. Pas surprenant que dès qu'une caméra se pointe, les positions politiques sont systématiquement exprimées avec exagération et démagogie. On s'adresse à l'animal-citoyen.

      Votre haine envers ceux que vous appelez les enverdeurs vous aveugle. C'est pas avec un esprit enragé qu'on évalue de manière pragmatique un tel projet.

      Il n'existe pas l'économiste ingénieur géologue omniscient et prophétique qui sera capable de calculer avec certitude l'effet papillon d'une telle exploitation à long terme. Tout se joue sur les lobbies et l'influence électorale. D'où la nécessité des mass médias pour jouer sur l'aliénation émotionnelle de monsieur madame tout le monde.