Un combat contre l’inertie en éducation

Utilisé dans les classes du Québec et des États-Unis (ci-haut, en Virginie), le iPad permet aux élèves de consulter les versions électroniques de leurs manuels scolaires.
Photo: Jacquelyn Martin - Associated Press Utilisé dans les classes du Québec et des États-Unis (ci-haut, en Virginie), le iPad permet aux élèves de consulter les versions électroniques de leurs manuels scolaires.
Au début du mois dernier, Thierry Karsenti, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et des communications (TIC) en éducation, a publié les résultats d’une enquête exhaustive sur l’intégration de l’iPad à la pédagogie québécoise. L’auteur et son équipe en sont venus à plusieurs conclusions. Bien malheureusement, plusieurs de ces dernières ont été ignorées.

[…] Les journalistes ont davantage extirpé du rapport les défis que les forces de l’outil en classe. Cela dit, il faut recentrer le débat autour d’une certaine logique pédagogique et éducative.

L’iPad est arrivé sur les tablettes des magasins canadiens en mai 2010. Il est évident que l’opinion des enseignants est mitigée ! La collecte des données des chercheurs dans les milieux scolaires a été effectuée à partir de l’automne 2012 (p. 8). Un an et demi s’est écoulé entre la mise en marché de l’appareil et cette mesure de son intégration en classe. Bien peu de formations ont été rendues disponibles entre mai 2010 et l’automne 2012 ! Apple elle-même me semble dépassée par le succès de son iPad en milieu scolaire. Bref, l’iPad est un nouvel outil et, à l’heure actuelle, bien peu d’enseignants peuvent se targuer d’en maîtriser totalement l’énorme potentiel.

Ces stéréotypes qui encouragent l’inertie

Bien évidemment, l’intégration des TIC à la pédagogie est un sujet chaud et qui comporte son lot de détracteurs, à commencer par les enseignants eux-mêmes. S’il semble valorisé socialement de s’opposer à un élan de nouveauté et d’en énoncer les moindres écueils, quitte à les glorifier, il n’en demeure pas moins que plusieurs enseignants ou autres acteurs du monde de l’éducation soutiennent l’intégration des TIC à l’éducation. Ces derniers sont souvent qualifiés de geeks, de technos ou d’autres sobriquets comparant cette nouvelle race d’éducateurs à ceux issus d’un film futuristes. Comme si l’utilisation d’un iPad relevait d’un exploit technologique hors du commun. Le propre de son intégration en milieu scolaire est justement d’en exploiter sa polyvalence, son aspect intuitif et, bien évidemment, sa convivialité.

[…] Voilà ce qui manque dans le monde de l’éducation : de l’enthousiasme pour la nouveauté en éducation, un milieu marqué trop longtemps par son conservatisme et son inertie. Cet enthousiasme doit déloger la peur du changement et, surtout, celle de l’échec. Certains enseignants craignent d’intégrer les TIC à leurs stratégies par peur d’échouer dans leur profession. Ce même échec doit pourtant être valorisé et transformé en occasion pour être ensuite partagé par une communauté d’enseignants qui existe bel et bien grâce, entre autres, aux médias sociaux. Le risque, calculé, doit être pris. Et s’il est vrai que l’iPad n’est qu’un outil parmi tant d’autres, il n’en demeure pas moins que l’Internet regorge de ressources didactiques ou pédagogiques d’une richesse incommensurable. Il ne manque qu’un pédagogue pour les exploiter et les adapter à la réalité de sa classe ou de son école.

Pourquoi évacuer l’aspect ludique de l’apprentissage?

Il est évident que la presque totalité des élèves trouve l’iPad distrayant. C’est le principe même de l’outil ! Avec son intégration à l’enseignement, on vise, entre autres, la combinaison d’un outil personnel d’un élève pour l’en faire découvrir les aspects « professionnels » qui lui seront utiles dans sa « profession » d’élève. On vise l’intégration du scolaire directement dans sa sphère personnelle d’élève.

Il est évident qu’il sera distrait ! Non seulement peut-il utiliser ses manuels scolaires sur son iPad en plus d’utiliser différentes applications propres à une matière, mais aussi, il peut aller sur Facebook, texter ses amis, etc. Nul besoin de rappeler que l’adolescence est particulièrement marquée par le besoin de socialiser chez les élèves […]. L’élève trouvera toujours un outil pour communiquer avec son voisin de classe. Il n’y a qu’à penser aux petits papiers qui circulaient à une époque pas si lointaine…

Malheureusement, les journalistes rapportent des statistiques dénaturées et aucun ne traite de l’importance de la formation des enseignants en gestion de classe avec un tel appareil, information pourtant omniprésente dans le rapport Karsenti.

Certains médias ont mis l’accent sur la statistique suivante : un tiers des étudiants du Québec sondés sur l’usage de l’iPad en classe ont admis pratiquer des jeux durant les heures d’école […]. Cette lapalissade met en relief la première utilisation que les élèves ont reconnue à l’iPad : le jeu. Il ne faut pas s’étonner du fait qu’ils veulent jouer avec l’appareil. Cependant, l’affirmation laisse fallacieusement croire que le tiers des élèves ne fait que ça ! Comme s’ils jouaient tout le temps de leur quotidien scolaire… Les heures d’école comprennent des pauses, et les élèves jouent principalement à ce moment. Cela ne veut pas dire qu’ils jouent en classe pour autant. Cependant, soyons réalistes. Il est évident que plusieurs élèves jouent pendant la classe et y perdent leur temps. Mais, dans les classes sans iPad, ces mêmes élèves crayonneraient ou dessineraient dans leurs cahiers, rêvasseraient ou perdraient leur temps de différentes façons. […]

Développer des compétences… qui n’existent toujours pas

[…] La cohorte d’élèves qui fera son entrée au secondaire l’an prochain sera sur le marché du travail autour de 2025, pour s’en retirer vers 2060. Nous devons former ces élèves à employer des outils qui n’existent toujours pas. À tout le moins, nous devons les éduquer à être ouverts au changement, à l’exploitation d’une pléthore d’outils TIC, mais surtout, nous devons leur permettre d’apprendre à trouver le bon outil et à en analyser et critiquer l’information qui s’y trouve. Car au XXIe siècle, la pire attitude que le monde de l’éducation peut adopter face aux défis qui se posent dans la société, c’est l’immobilisme.
9 commentaires
  • Max Windisch - Inscrit 9 janvier 2014 02 h 20

    à méchant ouvrier...

    ...point de bon outil.

    Livres, styles et crayons ont suffi à Sophocle, Newton, Bach, Gauss, Laplace et tant d'autres. Grâce à quel parcours scolaire les rattrape-t-on jamais, ne serait-ce que sur ces chemins qu'ils ont déjà tracés pour nous? Voilà le genre de question auquel j'aimerais voir le monde de l'éducation réfléchir humblement.

    Quel gain à suggérer à nos enfants qu'ils devraient désormais dépendre de béquilles et de muses électroniques, pour accomplir moins que leurs ancêtres, qu'ils connaîtront souvent à peine?

    Quel avantage à n'être plus capable de réfléchir sur papier? J'ai vu récemment une enfant brillante mais soumise (à son école) à beaucoup plus d'exercices à interface tactile qu'écrits à la main, et elle semblait peiner (physiquement) à écrire avec un crayon.

    "L'art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté."

    • Marc-André Girard - Abonné 9 janvier 2014 09 h 17

      Votre propos vient renforcer le mien. Le raisonnement sophiste du "c'était bien mieux avant" ou surtout le "on le faisait comme ça avant et ça fonctionnait. Pourquoi changer?" plombe les perspectives éducationnelles.

      Finalement, il n'est AUCUNEMENT question d'évacuer les stratégies pédagogiques traditionnelles et classiques. Les TIC ne doivent pas empêcher un élèves de réfléchir ou d'écrire sur un papier.

      Autre temps, autre moeurs ! Il n'est plus question d'être nostalgique et de vouloir "rattraper" nos illustres ancêtres mais bien de fixer nos propres objectifs et découvrir autre chose que ces derniers n'aurait pas pu explorer, faute d'outils ou d'époque.

    • Francine La Grenade - Inscrite 9 janvier 2014 12 h 32

      @MA Girard

      Pour découvrir ce que nos ancêtres n'ont pas exploré, encore faut-il connaître et comprendre ce qu'il ont exploré. Vous voulez réinventer la roue?

    • Marc-André Girard - Abonné 9 janvier 2014 17 h 57

      @Madame La Grenade

      Pas du tout. Simplement explorer de nouvelles routes !

  • Cyril Dionne - Abonné 9 janvier 2014 07 h 57

    Contrairement aux tableaux blancs interactifs, la technologie des iPad n'apporte rien de nouveau sous le soleil dans la salle de classe à part de l'ajout d'un autre ordinateur. Cette technologie est presque superflue et très coûteuse à l'heure où on resserre l'étau sur les budgets éducationnels.

    Comme pédagogue, j'essaie toujours exploiter les nouvelles technologies afin de maximiser l'apprentissage des élèves dans la salle de classe. Mais cet outil est plus souvent qu'autrement, une distraction ou un jouet pour les étudiants.

  • Marie-Michelle Poisson - Inscrite 9 janvier 2014 10 h 52

    Publireportage pour la "grosse pomme"...

    La rigueur et l'objectivité attendue d'un professionnel de l'éducation commanderait l'usage de termes génériques pour parler des outils d'enseignement. Vous auriez dû employer le terme "tablette numérique" et avoir une petite gêne à répéter le nom commercial d'un produit à la mode à toutes les dix lignes.
    Voilà déjà un premier motif de circonspection envers ces nouvelles technologies; les écoles sont prises d'assaut par des compagnies dons la stratégie de marketing est de fidéliser les clientèles le plus tôt possible, dès la maternelle s'il le faut! Nos enfants devraient être à l'abri de ces manoeuvre publicitaires indécentes. Au Québec, nous avons des lois qui devraient s'appliquer pas seulement pour les petits gâteaux. Les procédés actuels déployés par l'industrie nous apparaîtront bientôt grotesques, tout comme ceux de l'industrie du tabac dont le cynisme ne cesse de nous abasourdir.
    La tablette numérique dont vous chantez les louanges n'a pas été conçue par des pédagogues pour des fins d'enseignement mais par une industrie d'abord et avant tout destinée au divertissement et à la consommation rapide et éphémère de diverses applications aux vertus addictives savamment étudiées.
    Écran minuscule sur lequel on ne peut faire aucune mise en page décente, absence de clavier ( clavier dans l'écran ), c'est avant tout l'acquisition de capacité psychomotrices et cognitives de base qui sont mises en péril (lire Nicholas Carr)
    La logistique imposée par la tablette est très contraignante; recharge des batteries, mise à jour des logiciels, stylets perdus ou oubliés. Les produits "de la grosse pomme" sont incompatibles avec la plupart des outils pédagogiques électroniques déjà développés à grand frais à partir de systèmes concurrents, le professeur doit tout convertir ou refaire!
    Pire, les tablettes ne peuvent être câblées contrairement aux ordinateurs portables; une aberration sanitaire au moment où partout dans le monde on réclame le retrait du WiFi des écoles www.c4st.o

  • Jean Richard - Abonné 9 janvier 2014 12 h 48

    Technologie éphémère

    Le côté le plus agaçant de ce déluge technologique, c'est que cette technologie est éphémère et que sa durée de vie est courte. L'impact de cette éphémérité, c'est qu'on consacre beaucoup de temps et de ressources à l'apprentissage d'un savoir volatile, temps et ressources qui pourraient ne plus être disponibles pour faire évoluer ce qui est la raison d'être d'une école, l'éducation.

    L'emprise de l'industrie de l'informatique sur notre société est énorme. La façon de faire de cette industrie n'est pas vraiment différente des autres : pour assurer son expansion (la religion de la croissance), elle choisit de maîtriser ce qu'on appelle l'obsolescence planifiée. Les ordinateurs ont une durée de vie d'environ 5 ans, ce qui est très court. Les tablettes ne sont pas différentes. Le iPad en est déjà à sa troisième génération.

    S'il n'y avait que le matériel, mais en plus il y a le logiciel. Il y a 30 ans, les écoles primaires avant-gardistes ne juraient que par le Logo. Ce langage de programmation devait rendre les élèves plus intelligents. Au cegep, on n'en avait que pour le Turbo-Pascal, modulable et structuré. Combien de professeurs ont été formés au Logo ou au Pascal ? Leur précieux savoir est aujourd'hui parfaitement inutile car qui utilise encore ces langages ?

    Se réfugier dans le passé est une réaction malsaine, mais inévitable pour ceux qui hésitent à investir dans un savoir volatile, dans une technologie qui sera mise aux rebuts avant même qu'ils aient pu commencer à la maîtriser. Mais la réaction opposée, celle qui consiste à plonger les deux yeux fermés dans le piège technologique, n'est peut-être pas moins malsaine.

    Enfin, il faudrait garder à l'esprit la dérive de ceux qui mélange outils et objectifs. Quand l'outil devient une fin en soi, il cesse d'être un outil. Ça devient parfois une religion, avec ses croyances, en particulier celles qui font croire aux miracles.

  • Jacques Gagnon - Abonné 9 janvier 2014 13 h 31

    Distraction

    Tout ça comporte un bon lot de distractions qui font perdre l'essentiel de vue.

    Je n'ai pas été éduqué avec ces technologies et je n'en souffre pas du tout et ça ne m'empêche pas de les utiliser aujourd'hui et même de faire partie des créateurs de technologies.

    En tant qu'ingénieur en technologies de l'information, je peux certes vous affirmer qu'elles n'en sont qu'à leurs premiers balbutiements. Actuellement, elles ne sont pas prêtes et font perdre un temps précieux. Les technologies seront au point quand nous n'aurons plus à nous battre sans cesse pour les faire fonctionner. Une des figures connues du domaine, Scott McNealy ancien CEO de Sun Microsystems, a dit un jour que les logiciels seront à point quand nous ne les verrons plus, quand ils seront cachés et offriront des services accessibles comme on ouvre la porte du réfrigérateur.

    Ce sont des bébelles en classe, qui ell est faite pour l'interaction avec les autres et non pas avec son bidule.