Identité nationale - La faute de l’Autre

Dans Le Devoir du 3 janvier, les membres du Regroupement citoyen le Moulin à paroles pose une question qui se nie elle-même : Sommes-nous un peuple ? Une lecture attentive de la définition même du mot « peuple » leur aurait fourni une réponse rapide : le peuple n’a pas à douter de son existence, et surtout pas au nom d’une idéologie nationale en manque de visibilité, qui s’appuie sur une faute originelle héritée de la mentalité catholique qui renie l’invention de la liberté pour la transformer en une libération de l’Autre. Car si la liberté n’a plus droit de cité, comme les auteurs de ce texte l’affirment, c’est moins en raison d’une tragédie historique que de cette théologie de la chute qui nous projette encore et toujours vers un passé raté dont on accuse l’Autre d’avoir profité.

 

Rien n’est plus nocif à la liberté que le retour à l’essence qui caractérise ce genre de discours apitoyés sur le sort prédestiné d’un peuple qui aurait à se libérer d’un ennemi ancestral pour pouvoir être libre lui-même. C’est aux chaînes de mon peuple lui-même que je dois mon aliénation permanente, et non à un Autre. Ces chaînes ont été posées sur mes yeux, en travers de mes mains, autour de mes pieds, par son incapacité à formuler, à inventer cette liberté dans ses actes mêmes ; dans ses paroles brouillées par la pollution des idéologies, des raccourcis sémantiques dont tant de pseudopenseurs se servent pour abuser la foule de leurs obsessions.


Rébellion

 

Vous dites que la pensée républicaine s’est éteinte pour un siècle après la rébellion des patriotes de 1837 ? Le révisionnisme historique ne vous étouffe donc pas ! À elles seules, les figures de Joseph Guibord, d’Arthur Buies et de Jules Fournier suffisent à vous donner tort. Au-delà de cette amnésie, ce que je subodore dans cette manière de présenter la réalité, c’est d’insuffler à ceux qui vous lisent une révolte alimentée par le ressentiment et le reniement du passé. De passer outre aux Lumières du Canada français qui, si elles ne sont en rien comparables à celles de l’Europe du XVIIIe siècle, arrivaient quelquefois à allumer une lanterne au coeur de cette obscurité. Vous connaissez la chanson. Si on est dans son lit sans lumière, la meilleure manière d’y voir plus clair est de demander l’aide d’un ami. Ici, on a tendance à accuser la nuit de sa noirceur, l’Autre de sa différence. On se découvre des plaies et on accuse l’Autre d’avoir inventé la douleur.

 

Le dieu Janus, chez les Romains, présidait à tous les passages, à tous les commencements. Un de ses visages était tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir. Il est parvenu jusqu’à nous sous l’appellation de « janvier » dans le calendrier julien. On doit son origine au Chaos initial de la mythologique grecque, à cet ensemble d’éléments disparates qui précèdent le commencement de tout. Au lieu de chercher l’origine de cet accident initial qui nous priverait du droit à l’autodétermination, de cette tare originelle qui nierait notre liberté, ne devrions-nous pas saisir le commencement de cette année nouvelle pour prendre la parole et exhorter notre peuple à cesser de faire porter l’odieux à l’Autre pour notre propre manque de vision politique ?


Maxime Catellier - Écrivain, auteur du blogue monsieurchristie.blogspot.ca. Dernier ouvrage paru : Perdue (L’Oie de Cravan, 2013)

 

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30 commentaires
  • Michel Richard - Inscrit 9 janvier 2014 06 h 49

    Bien sûr nous sommes un peuple


    Et oui nous avons le droit à l'autodétermination. Ce droit ne nous a jamais été enlevé, nous l'éxerçons même tous les jours !
    Simplement, ensemble, par deux fois, nous avons choisi de rester associés à un autre peuple, à ce que vous appelez l'Autre.
    Je ne vois pas là de manque de vision politique, au contraire.

    • Claude Smith - Abonné 9 janvier 2014 08 h 42

      M. Richard, il faudrait savoir pourquoi en 1995, la moitié des Québécois ont choisi de demeurer au sein du Canada. Je serais curieux de savoir combien l'ont fait par conviction de se sentir canadien et combien l'ont
      fait guidés par un sentiment de peur.

      Claude Smith

    • Michel Richard - Inscrit 9 janvier 2014 10 h 22

      M Smith,
      Peu importe la raison. Et dans la vaste majorité des cas, les raisons sont sans doute multiples et complexes.
      Ce qui compte, c'est que le vote est secret, et que tous les votes sont égaux, peu importe les raisons qui les ont motivés.
      Ce qui compte, c'est le résultat. Pas seulement en 1995, mais aussi en 1980.

    • Marc Provencher - Inscrit 9 janvier 2014 12 h 38

      @ C. Smith: «Combien l'ont fait par conviction de se sentir canadien et combien l'ont fait guidés par un sentiment de peur?»

      Excellente question. Chronologiquement, en effet, les gens qui sont nés ou ont grandi ou sont arrivés au Québec après 1995 ne savent pas toujours que le second référendum des séparatistes se passait avant que le Canada n'adopte la stratégie grand-serbe du partitionnisme - stratégie fondée, précisément, sur la peur - peur des bruits de bottes - et sur le chantage au chaos.

      Depuis ce moment bien précis, quand on dit "les séparatistes", il faut toujours préciser: séparatistes québécois ou séparatistes canadiens?

      De même pour le nationalisme. "Les nationalistes", expression usuelle dans la presse canadienne, est affreusement imprécise: on nous parle du nationalisme québécois ou du nationalisme canadien ? De la confusion entre citoyenneté (fait politique) et identité (fait culturel et historique) à l'échelle du Canada ou à celle du Québec ?

      Ce qui m'amène à cette histoire de "se sentir" canadien. Plus vous faites du fait d'être canadien une affaire de prétendue "identité nationale" - donc "se sentir" ceci ou cela, plutôt que le fait de la citoyenneté - plus il est évident que le nationalisme québécois n'est que la moitié du problème nationaliste que nous avons ici. Puisque nous vivons dans un bloc géopolitique où les frontières culturelles et les frontières politiques ne se correspondent pas, je vous conseille fortement de ne pas essayer de les faire se correspondre ; de laisser aux nationalistes ce marécage lyrique de l'identité soi-disant "nationale".

      Ça devrait aller de soi. Car les Canadiens, on le sait - nos ennemis séparatistes sont bien placés pour le savoir - sont de fiers antifascisses. Donc, ils comprennent d'emblée, comme l'antifasciste historique Carlo Sforza l'écrivait en 1944, que

      «rien n'est plus insensé et dangereux que de substituer exclusivement l'idée abstraite de Nation à la réalité de la vie sociale».

    • Marc Provencher - Inscrit 9 janvier 2014 14 h 11

      @ Michel Richard: «Ce qui compte, c'est que le vote est secret, et que tous les votes sont égaux.»

      Bien sûr. Tous les votes sont égaux. Alors si un vote Non signifie se séparer du Québec quel que soit le résultat du référendum, de même un vote Oui signifie forcément se séparer du Canada quel que soit le résultat du référendum : ou alors, tous les votes ne sont pas égaux.

    • Marc Provencher - Inscrit 9 janvier 2014 15 h 48

      @ Claude Smith

      Bonjour monsieur Smith, c'est encore moi. J'ai lu trop vite, et vous ai pris pour l'option contraire, ce qui risque de vous laisser perplexe en lisant ma réplique ! J'aurais dû m'adresser à votre interlocuteur, monsieur Richard. Mais bon, vu ma position, mes messages sont souvent réversibles, applicables aux Deux Turpitudes...

    • Michel Richard - Inscrit 9 janvier 2014 16 h 56

      En fin de journée : - )

      M Provencher, j'ai de la difficulté à vous suivre ! vous dites : "si un vote Non signifie se séparer du Québec . . . "
      Mais un vote Non, en 1980 et en 1995, signifiait qu'on ne voulait pas se séparer du Canada, donc qu'on voulait y demeurer. Je ne comprend pas où vous voyez une inégalité dans les votes.

      Par deux fois la majorité a choisi de rester au sein du Canada ! J'y vois un plein éxercice du droit à l'autodétermination.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 9 janvier 2014 21 h 51

      Monsieur Richard, un référendum n'est que l'amorce d'un très long et douloureux processus de séparation, en fait il n'est qu'un vote d'intention. Croyez-vous vraiment que le Canada laissera le Québec se séparer du Canada aussi facilement. Désolée, mais je trouve cela très naïf... Regarder ailleurs dans le monde et à travers l'histoire pour connaïtre comment l'indépendance a été obtenue... On ne voit que feu et sang partout. Non, nous n'avons pas cette autodétermination, et les droits que nous avons acquis après de longs et durs combats dans l'arène politiques... Et ces droits peuvent nous être retirés, car nous ne sommes pas souverains.

    • Marc Provencher - Inscrit 9 janvier 2014 22 h 45

      @ M. Richard:

      En 1995, tous les votes étaient égaux. Mais depuis, ce n'est plus le cas. S'il y avait un référendum aujourd'hui, tous les votes ne seraient pas égaux : car dans l'immédiat après-1995, alors que l'hystérie post-référendaire battait son plein, le fédéralisme "mainstream" a légitimé la stratégie de sa frange démentoïde : le partitionnisme, c'est-à-dire la partition du Québec en cas de victoire séparatiste. Stratégie avalisée depuis par notre Cour suprême, honorable institution s'il en fut, mais qui voit plus la carte que les gens qu'il y a dessus.

      Depuis lors, mon Non à un éventuel troisième référendum signifie, que je le veuille ou non, deux choses : 1) Non à l'indépendance du Québec, comme d'hab ; mais aussi 2) si le Non est majoritaire dans mon comté, alors ce comté reste dans le Canada, autrement dit se sépare du Québec. Amusant, n'est-ce pas ? Alors tant qu'à nager dans le délire, eh bien je dis que chaque vote dans un processus démocratique devant être égal, la seule façon de faire ça, c'est d'étendre la même logique grand-serbe à tous les votes, pas seulement au vote Non.

      D'où ma formule: si le Non majoritaire dans tel comté signifie rester dans le Canada quel que soit le résultat du référendum, de même le Oui majoritaire dans tel comté signifie se séparer du Canada quel que soit le résultat du référendum. Évidemment, je ne prône pas vraiment une chose pareille: il s'agit plutôt d'une démonstration de l'absurde par l'absurde.

      À noter que toujours dans l'hystérie militante de l'après-1995, surgit une métastase encore plus cinglée, le cri de ralliement "Partition Now!": carrément l'équivalent dans notre conflictualité séparatisme-fédéralisme de ce qu'un certain Turati appela en 1922 "contre-révolution préventive et posthume".

      Je crois que s'il y avait un autre référendum, le processus devrait être organisé et supervisé de A à Z par un consortium amical de puissances étrangères, de préférence ni francophones ni anglophones.

  • François Aubry - Abonné 9 janvier 2014 06 h 54

    L'AUTRE

    Nous sommes tous l'autre de quelqu'un d'autre. Au nombre que nous sommes, plus de sept milliards d'autres, on peut dire que c'est effarant, que cela donne le vertige.

    Je considère que ces proses et ces argumentaires construits autour de ce concept fumeux et très Zeitgeist sont tout à fait futiles et insignifiants.

    • Benoit Genest - Inscrit 9 janvier 2014 10 h 16

      Bien dit, bien formulé. Et vous n'avez pas eu besoin d'avoir recours aux dieux et aux expressions grandiloquantes qui impressionnent un cercle de plus en plus restreint d'adeptes d'interprétations fumeuses qui mystifient leurs discours en les éloignant toujours davantage de la clarté et de la simplicité. Plus on s'éloigne de ces critères, moins il faut s'étonner de rater sa cible. Faut-il s'étonner qu'un grand pan de la philosophie portée par les Derrida, Foucault, phénoménologues théologiens et cie demeure restreint aux murs de quelques départements universitaires? Peut-être faut-il plutôt accuser l'Autre de l'Autre, cette «Masse inculte» qui se ferme à la Vérité et qui se complait dans l'éternelle ignorance et l'éternelle tyrannie?

      Vaine érudition, quand tu nous tiens!

  • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 9 janvier 2014 07 h 18

    Tout à fait

    En outre, l'Autre est aussi l'accusé principal pour expliquer le statut provincial. On esquive vite le fait qu'il aurait suffit que 60% des francophones votent pour le Oui. Mais c'est que tout le monde est aliéné, n'est-ce pas?

    Enfin, l'incapacité de la souveraineté ne fait qu'étirer cette posture traumatisée, éternellement appelée à raviver le souvenir d'un possible dépassé. La fédération devient la cause principale de tous nos échecs, et le fait de demeurer en son giron permet de renvoyer la culpabilité à l'Autre sans jamais nous remettre en question (ce qui serait de l'"autoflagellation" pour les pénitents de la nation sans terre).

    Habitués que nous sommes à la critique émanant du Maître, nous sommes devenus allergiques à la critique. Habitués que nous sommes à faire rimer le pouvoir avec le mépris culturel, pour l'avoir subi, nous traitons avec arrogance ceux qui ont quitté leur monde pour le nôtre.

    Ah! la souveraineté pourrait au moins nous forcer à prendre nos responsabilités et nos blâmes. Encore faudra-t-il l'atteindre par nous-mêmes...

  • Cyril Dionne - Abonné 9 janvier 2014 07 h 43

    Comme le disait si bien Claude Gagnière : « Un homme qui parle trois langues est trilingue. Un homme qui parle deux langues est bilingue (pour ne pas dire francophone au Canada). Un homme qui ne parle qu'une langue est anglais ». Et ce n'est pas l'inoubliable Yves Thériault, dans son roman « L'île introuvable », qui mentionnait que : « Un Canadien comme il faut, doit être bilingue s'il est Canadien français et impérialiste s'il est Anglais ».

  • Rafik Boualam - Inscrit 9 janvier 2014 08 h 01

    tout à fait

    et pour commencer, il faudra avoir un regard clair et assumé sur soi-même comme le dit l'auteur, plutôt que de déléguer la faute aux autres. De la même façon, l'identité ne se forge pas en réaction à l'autre, elle se vit pas l'intériorisation de son histoire, le dépassement des traumatismes, l'identité, c'est arrêter de la rechercher, de pleurnicher et de se morfondre.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 9 janvier 2014 16 h 52

      "Pleurnicher et se morfondre"... cela est bien loin d'être l'âme québécoise. Les québécois forment un peuple en tout point, mais sans la souveraineté de milliers d'autres, et de là à les traiter de lâches pour ne pas yêtre parvenu (à la souverainté) c'est de trahir son ignorance sur la politique canadienne et l'histoire du Québec. Cet article, comme tant d'autre, est unvain effort de dénigrer le peuple québécois et une triste séance d'auto-flagellation.