Zéro marge d’erreur

Celles et ceux qui adoptent le métier de policier savent pertinemment, dès leurs premières heures de formation, que la marge d’erreur qu’on leur octroiera socialement est pratiquement nulle.
Photo: La Presse canadienne (photo) Benjamin Shingler Celles et ceux qui adoptent le métier de policier savent pertinemment, dès leurs premières heures de formation, que la marge d’erreur qu’on leur octroiera socialement est pratiquement nulle.

Et si on créait des robots pour agir comme policiers ? Pas de congé de maladie ou de maternité, pas d’heure de lunch à prévoir, pas de vacances à payer… Un bris ? On change la pièce défectueuse et on reprend le boulot, ni vu ni connu… Sûrement des économies à faire pour les organisations policières, en ces temps de fortes compressions budgétaires.

 

Mais, attendez… Qui souhaiterait avoir affaire à des robots policiers lorsqu’on compose le 911 ? Personne, bien entendu. On a besoin d’humains, capables de ce qu’un robot ne pourra jamais offrir à une société : savoir agir avec empathie, humanité et nuance, être capable de vibrer émotivement face à la détresse humaine, aux réactions traumatiques événementielles. Mais aussi capable de faire preuve d’autorité, d’user avec discernement du pouvoir discrétionnaire que lui accordent certaines législations, voire d’agir de façon répressive lorsque nécessaire… Et heureusement.

 

Si ma meilleure amie, votre soeur, notre grand-père ou votre enfant est un jour victime de violence familiale, d’agression sexuelle, d’intimidation ou de négligence, nous espérons qu’un être humain se présentera, en uniforme, et qu’il saura écouter, soutenir, faire preuve de compassion, d’empathie, de flexibilité. Qu’il saura au besoin conseiller, rassurer, guider, diriger. Aucun robot ne peut offrir à notre société ce que des milliers de policiers lui offrent chaque jour : un rapport humain sensible, adapté aux circonstances et professionnel.


Faute policière

 

Mais les humains commettent aussi des erreurs. Dans nos vies personnelles et professionnelles, nous manquons tous parfois d’empathie, de patience, de nuance, de tolérance, de jugement, de recul, d’objectivité, de réserve… Nous sommes humains, après tout, n’est-ce pas ?

 

Cependant, celles et ceux qui adoptent le métier de policier savent pertinemment, dès leurs premières heures de formation, que la marge d’erreur qu’on leur octroiera socialement est pratiquement nulle. Je fais ici référence à une véritable marge d’erreur, cet espace plus ou moins étendu où il est possible, voire permis, de commettre une faute sans réelle conséquence, pour soi comme pour autrui.

 

Il n’existe pas vraiment de zone manoeuvrable pour la faute policière. Pourquoi ? Parce que ce métier de hautes responsabilités et de grandes exigences en est aussi un de haut pouvoir, de forts privilèges, de puissante symbolique autoritaire et sociale. Mesdames et messieurs qui nous servez et nous protégez, voici l’implacable destin de la profession que vous avez sciemment et librement choisie : celui d’une inexistante marge d’erreur. C’est parfois injuste, souvent irréaliste, presque toujours incohérent avec les exigences croisées du boulot au quotidien, mais c’est la fatalité du métier de policier. Rien ni personne ne pourra y changer quoi que ce soit, c’est comme ça.

 

En somme, vous incarnez le plus kafkaïen des paradoxes : notre société souhaite des policiers humains ET infaillibles. Conséquemment, des humains plus que parfaitement humains. Piles non comprises.

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