Réactions disproportionnées, mais problème réel

La vidéo du jeune itinérant et du policier a fait le tour de la Toile.
Photo: Capture d’écran La vidéo du jeune itinérant et du policier a fait le tour de la Toile.

La vidéo de l’itinérant et du policier a fait le tour de la Toile et des médias de masse. Plusieurs débats ont été déclenchés à la suite de la parution de cette vidéo où l’on voit le policier menacer un itinérant. Que faut-il en retenir ? Nous désirons ici faire le point sur ladite vidéo et les raisons qui nous ont poussés à publier celle-ci sur les réseaux sociaux, geste que nous avons fait sans nous douter de la portée qu’il allait avoir.

 

Dans un premier temps, nous voulons montrer du doigt un problème de société qui se veut malheureux et qu’on relègue aux oubliettes dans notre routine quotidienne, c’est-à-dire l’injustice que les populations marginalisées affrontent tous les jours. La classification sociale regroupe des personnes et les divise en deux catégories de citoyens : « citoyens de seconde zone » et « citoyens exemplaires ». Il n’en demeure pas moins qu’avec la conjoncture économique et ce qu’on appelle en sociologie la « gentrification » des quartiers pauvres, l’itinérance gonfle à une vitesse inacceptable.

 

Plan d’action pour les plus démunis

 

Il y a donc ce problème qui se pose à nous : alors que plusieurs organismes exigent la construction de logements sociaux, puisque les prix des loyers dans la métropole augmentent à vue d’oeil, on construit des condos de luxe dans des quartiers défavorisés. Le maire de Montréal, Denis Coderre, veut faire de Montréal une ville internationalement respectée. Pour ce faire, il doit absolument définir un plan d’action pour les plus démunis de cette ville. Il nous a répété, à la suite de la diffusion de la vidéo, que la lutte contre l’itinérance est une priorité pour lui. Et il a tenu à nous rappeler à quel point, tout au long de sa carrière politique, il avait été proche des gens. De notre côté, nous n’allons le croire que lorsqu’il y aura des résultats et des propositions concrètes qui ne se limitent pas aux 140 caractères sur Twitter.

 

Le deuxième problème qui se pose à nous, visible dans cette vidéo de 51 secondes, c’est le rapport entre les policiers et les itinérants. Rappelons-nous ici que, dans les années 1980, le criminologue George L. Kelling et le politologue James Q. Wilson ont développé la théorie de la « broken window » (« vitre cassée »). Celle-ci, essentiellement, prétend que, pour éradiquer la criminalité à une plus grande échelle, les gouvernements doivent mettre en place un plan radical de répression intensive des espaces où les petits délits sont commis. Cette théorie a grandement été popularisée par la Ville de New York dans les années 1990 et a influencé tous les services de police dans les métropoles mondiales, dont Montréal. Ici, pour le bien de l’analyse, faisons abstraction de ladite vidéo afin de nous pencher sur un sérieux problème, c’est-à-dire l’appel à la répression comme outil privilégié dans la lutte contre l’itinérance et les marginalités.

 

Ce qui en résulte, ce n’est pas un problème individuel, c’est un problème de société. Celui-ci découle non pas du zèle d’un individu, mais de la culture, non seulement policière, mais sociétale, d’une génération qui prône la violence comme outil de dissuasion massive. On nous rappelait, dans un rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, qu’au Québec, on n’échappe pas à cette doctrine criminalisant des populations marginalisées puisque, « depuis environ cinq ans, le SPVM tend à faire de la lutte contre les incivilités et autres désordres urbains un objectif stratégique prioritaire ».

 

Le désordre urbain est ici causé dans la plupart des cas par les itinérants. Comment les policiers s’y prennent-ils le plus souvent pour dissuader ces individus dans le besoin ? En usant de violence. Il ne s’agit pas de faire sensation dans le cas présent, mais de rappeler que la violence ne se limite pas à la seule violence physique.

 

Répression orientée

 

C’est justement le troisième point que nous voulons ici soulever. Certains ont tenté de banaliser la violence qu’on pouvait observer dans la vidéo. Nous faisons référence évidemment ici au chroniqueur de La Presse Patrick Lagacé, qui a préféré développer son idée de façon admirablement métaphorique, mais qui perd la raison en cautionnant l’attitude policière : « C’est ce qu’on voit ici. On voit un flic essayer de convaincre un poqué de la vie de cesser un comportement qui est nocif pour lui-même, d’abord et avant tout. Rentre au chaud. Pis arrête d’achaler le monde, sinon je vais me fâcher. » C’est exactement ce à quoi on faisait référence en parlant de l’influence de la théorie de la « vitre cassée ». Une répression orientée ; mais qui reste une répression et conduit à une violence inouïe qu’on banalise trop souvent, mais qui est pourtant la plus répandue dans les rapports entre les policiers et les itinérants.

 

Le débat est lancé et se poursuivra à l’Assemblée nationale. Espérons qu’il aboutira à des résultats favorables dans la recherche de solutions afin d’encadrer le phénomène. C’est une bonne chose de dénoncer le comportement d’un individu en position de pouvoir qui en abuse, mais la vraie question est de savoir comment on peut non seulement aider les itinérants, mais aussi ces individus en uniforme qui se retrouvent avec peu d’outils à leur disposition et une formation inadéquate pour faire face à ce genre de situations…

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14 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 8 janvier 2014 05 h 56

    Nous?

    Cette cause est juste, votre «je» peut convaincre sans ses supporters virtuels.

    • Guy Berniquez - Inscrit 8 janvier 2014 06 h 34

      Tout à fait juste Mme Marcotte.

    • Michel Harvey - Inscrit 8 janvier 2014 08 h 11

      Un peu de culture. Voici un extrait du guide Antidote:

      « Le pluriel de modestie (ou « pluriel d’humilité ») est employé quand l’auteur d’un ouvrage parle de lui-même. Le pluriel de modestie constitue notamment la norme dans les ouvrages de nature scientifique, où il permet l’expression d’une plus grande objectivité. »

      Ceci est manifestement le cas ici.

    • Jean-Sébastien Ricard - Inscrit 8 janvier 2014 12 h 18

      Peut-être aussi que le fait que le texte soit signé par deux auteurs explique ce «nous». Je dis ça comme ça...

    • Jacques Gagnon - Inscrit 8 janvier 2014 18 h 16

      Bien sûr madame Marcotte que l'on puisse convaincre sans les supports de toute espèce, virtuels ou non. Mais avec le seul support de la valeur et de la justesse de la cause, vous ne convaincrez pas grand monde. Peut-être découvreriez-vous, à votre grande déception, qu'une majorité ne pense pas que ce soit une cause prioritaire ? Et vous seriez déprimée devant la mesquinerie de votre peuple.

      Alors Simidzija et Azzabi, qui sont des activistes, eux ils passent aux actes et choisissent une moyen de toute évidence efficace pour faire connaître la cause des démunis. Un support plus puissant leur donne accès à beaucoup plus de monde.

      Ils auront même réussi à faire la leçon à ce prétentieux Patrick Lagacé, en lui montrant que l'on éradique ce que l'on ne veut pas voir en donnant de l'aide et non pas en pratiquant la violence contre eux.

    • Omar Azzabi - Inscrit 9 janvier 2014 07 h 57

      Nous sommes deux à avoir rédigé cet article, aucune fausse modestie Madame Marcotte dans la rédaction, je vous rassure...Des médias sociaux, à la radio, la prochaine étape que nous attendons avec impatience, c'est la médiatisation du débat à la télévision (là où les enjeux de la société québécoise prennent une dimension réellement provinciale et qui surtout permet vraiment d'atteindre les Québécois de tout bord). Vous pouvez continuer à suivre le débat sur twitter avec le "#poteaugate", au plaisir de continuer à vous lire!

  • Cyril Dionne - Abonné 8 janvier 2014 07 h 50

    Les forces policières ne font que de protéger les riches des pauvres. Ce sont eux qui assurent la zone tampon entre l'opulence des riches et la misère des pauvres. En retour, ils reçoivent des salaires démesurés combinés à des avantages sociaux et des pensions qui font rêvés le plus commun des mortels.

    Et malheureusement, ce cas ici n'a rien d'unique que dans le fait qu'il a été filmé.

    • Pierre Langlois - Inscrit 8 janvier 2014 10 h 49

      Non M. Dionne, ce sont justement d'autres pauvres qui sont le plus souvent les premières victimes de l'incivilité, du vandalisme et de la petite criminalité, c'est-à-dire les résidents de Centre-Sud, Hochelaga, Saint-Henri, etc. Ceux d'Outremont ou de Westmount par exemple ont moins besoin de protection policière dans leur quotidien puisque leurs quartiers sont moins facilement accessibles.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 janvier 2014 18 h 43

      @ Pierre Langlois

      Je suis d'accord avec vous que ce sont les autres pauvres qui écopent toujours avec les intransigeances et les caprices des riches. Mais vous avez tord de dire que ce sont les itinérants qui sont les criminels et qui commettent les crimes puisque cela est archifaux. La plupart de ceux-ci souffrent d'une affliction mentale et ils ont été tout simplement remis dans la rue à cause du phénomène de la désinstitutionalisation.

      Et pour le reste, je ne suis pas tellement d'accord avec votre commentaire. Vous vous contredisez lorsque vous dites que les quartiers d'Outremont ou de Westmount sont moins facilement accessibles et donc ont moins besoin de protection policière. Ils le sont parce que justement, il y aurait un bras de fer de la part des policiers pour qu'ils n'atteignent jamais et n'errent pas des ces quartiers opulents. Ce qui revient à dire que la police protège les riches des pauvres. Nous avons besoins de plus de travailleurs de rue pour aider ces gens que des policiers à gros salaire qui « tapochent » entre autres, sur les enfants lors de conflits étudiants (et ceci, même si je n'étais pas d'accord avec la position des étudiants lors du dernier printemps étudiant).

      Et ce sont ces mêmes riches qui préfèrent donner de temps en temps à une quelconque œuvre de charité au lieu de payer plus d'impôts. Qu'arrive-t-il lorsque l'économie se porte moins bien et que les riches décident de ne rien donner aux différentes œuvres de charité ? Et la charité ne remplacera jamais une vraie justice sociale et économique.

  • Yvon Bureau - Abonné 8 janvier 2014 10 h 42

    Sagesse oblige

    Les fondements de la sagesse ont souvent comme piliers : D'un côté...; d'un autre côté...». Le «ET aussi» fait partie de ces fondements.

    Sans cela, un article devient vite boitant, boiteux.

    Le vrai et le réel sont si vastes et si complexes. Nos études à l'université, vous et moi, nous y invitent constamment, toujours, intensément.

    Une saine distance semble souvent la plus approriée.

  • Pierre Langlois - Inscrit 8 janvier 2014 13 h 15

    Le message ne s'est pas répandu?

    M. Simidzija, vous affirmez que la théorie du Broken window s'est répandue dans tous les services policiers métropolitains, incluant à Montréal. Alors comment expliquez-vous que cette ville, où règne supposément une répression impitoyable, attire comme un aimant tous les marginaux des autres régions du Québec et des autres provinces de l'est du Canada ? Et ce dans une des villes les plus pauvres du Québec et du Canada?

    • Omar Azzabi - Inscrit 10 janvier 2014 05 h 48

      Monsieur Langlois, les marginaux et les pauvres n'effectuent pas une étude rigoureuse de la brutalité policière avant d'entreprendre un voyage ou une installation, ils pensent en termes d'argent et de "potentiel bien-être". Montréal représentant le centre économique de la province avec "le plus haut revenu potentiel provenant de la mendacité", la ville représente une destination de choix. De plus, il faut dire que Montréal détient un réseau d'aide sociale (hébergement, services d'assistance, etc.) plus étendu qu'ailleurs au Québec, il est donc un peu "moins difficile" pour les plus marginalisés et les plus pauvres de choisir Montréal pour "survivre"! Parlant des autres provinces du Canada, il est certain que le Québec et en particulier Montréal offre une palette (toujours insuffisante) de services sociaux supérieurs au reste du Canada, il est donc logique que ces populations défavorisées y migrent.

  • Jean Lengellé - Inscrit 8 janvier 2014 16 h 19

    L'enfer et les bonnes intentions...

    Le langage du policier était peut-être, aux dires de bien pensants, un peu raide, mais il tentait de convaincre l'individu en T-shirt d'aller s'abriter, pour son propre bien!
    Essayons de penser à la réaction populisto-populaire qui se serait produite si le policier avait empoigné le sans-abri de force pour le mettre à l'abri.
    Eh bien, on aurait hurlé à l'abus, voire au coup de force au nom de la liberté ce qui équivaudrait à faire en sorte que le sans-abri meure de froid, mais en toute liberté.
    Plus absurde que ça, tu meurs.... et pas seulement de froid!