Le voile et la pureté

Pendant de nombreuses années, j’ai travaillé auprès de nouveaux arrivants, dans les Centres de francisation et d’intégration des immigrants du gouvernement du Québec. J’ai été en contact avec beaucoup de femmes voilées et avec leurs familles. Ce que j’entends et lis aujourd’hui dans les médias ne correspond que rarement aux témoignages des principales intéressées.

 

En général, les femmes voilées ne choisissent pas de porter le voile. Il leur est imposé par le milieu familial. Ces femmes, voilées contre leur gré, on ne les entend pas à la télévision et on ne les entendra jamais, car si elles parlent, elles seront amèrement punies.

 

Le voile n’est pas une obligation inscrite dans la religion musulmane, pourtant, il est incontournable chez les intégristes. Les hommes sont là et surveillent, menacent, sévissent. J’en ai vu faire les cent pas à la porte des classes, donner des coups de poing sur les tables, guetter par les fenêtres. Les jeunes filles sont chaperonnées par les frères, les pères, les oncles ou les cousins, les femmes par les maris. La plupart d’entre elles n’ont même pas choisi leur conjoint ; elles ont été mariées par leur famille, avant leur arrivée au Québec ou après.

 

Il y a loin de la réalité au mythe du voile comme symbole de pureté. En l’absence d’hommes, les langues se délient : les étudiantes en francisation parlent de l’obligation de porter des vêtements sexy à la maison, de la polygamie, de petites filles violées au vu et au su de la famille. Des femmes sont frappées, ébouillantées ou séquestrées si elles ripostent.

 

La pureté des intégristes

 

En public, le voile les identifie comme inaccessibles à certains, réservées à d’autres. Ce n’est pas la femme qui est considérée comme pure, c’est le groupe intégriste qui se considère comme devant rester pur. Un mariage à l’extérieur de ses rangs est impensable. Les intégristes ne sont pas contre l’exclusion : ils sont tout à fait pour.

 

J’ai aussi rencontré dans le cadre de mon travail des musulmans qui ont quitté leur pays d’origine pour donner la chance à leurs filles de vivre dans une société égalitaire, des hommes qui ont fui l’intégrisme et se retrouvent ici surveillés, dénoncés à la communauté pour le simple fait d’avoir bu de l’alcool, mangé durant le ramadan ou laissé les femmes sortir tête nue. Ces hommes seraient bien heureux que la laïcité soit inscrite dans une charte.

 

D’aucuns prétendent que la Charte retournerait les femmes voilées à la maison, leur ferait perdre leur emploi dans la fonction publique. Pourtant, des intégristes exigent actuellement de recevoir des services publics exclusivement d’hommes ou de femmes voilées ; selon eux, le contact avec les femmes serait « impur » : ne briment-ils pas ainsi le droit au travail de la majorité des femmes ?

 

Jamais dans la fonction publique je n’ai eu la permission d’afficher ouvertement mes convictions politiques ; pourquoi cette autorisation serait-elle donnée à ceux et celles qui font la promotion de l’intégrisme ? Rien dans le Coran n’oblige à porter le voile. Si la femme le porte de plein gré et refuse de l’enlever, elle appuie l’intégrisme. Si elle le porte contre son gré, la société n’a pas à soutenir les hommes qui l’y forcent.

 

Partout à travers le monde, des femmes voilées cherchent à se libérer, parfois au péril de leur vie. Ici, certaines femmes voilées se présentent comme libérées et prétendent que la Charte de la laïcité violerait leurs droits : cette perversion de la réalité est scandaleuse, car elle nie l’enfer réel que vivent la majorité des femmes voilées, ici comme ailleurs.


Colette Provost

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104 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 6 janvier 2014 00 h 18

    Il y a un problème

    C'est que les bien pensants entortillés dans le multiculturaliste et la rectitude politique ne liront pas votre lettre.

    Et soyez patiente, vous allez voir tantôt comment certains ici même prétendront que vous avez tout faux.

    Quant à moi, je vous crois. Merci de dire les choses comme elles sont vraiment.

    • Louka Paradis - Inscrit 6 janvier 2014 11 h 47

      En effet, vous avez raison, M. Théberge, il y a des gens qui ne veulent pas voir ce qui pourtant crève les yeux, par idéologie, partisanerie ou par une faiblesse morale qu'ils confondent avec l'ouverture d'esprit. Merci à Mme Provost de son courageux témoignage !

      Louka Paradis, Gatineau

    • Patrick González - Inscrit 6 janvier 2014 12 h 23

      Les bien pensants, comme vous dites, comprennent que ce n’est pas parce que quelque chose nous déplaît qu’il faut l’interdire.

    • Gilles Théberge - Abonné 6 janvier 2014 14 h 05

      Monsieur Gonzales, en tout respect permettez-moi de dire que ce n'est pas non plus parce qu'une chose nous apparaît plaisante qu'elle est souhaitable.

      Ici en l'occurence il faut être capable de faire une analyse pertinenente de la question pour décider si des mesures sont appropriées à une situation donnée.

      Or, selon toute vraisemblance, le témoignage de madame Provost s'ajoute à une multitude d'autres, émanant des communautés immigrantes elles-même, qui inclinent à agiter le drapeau jaune à tout le moins par rapport à ce symbole d'une part, et une foule d'autres aspects de la question.

      S'intégrer monsieur Gonzalez ça suppose un geste vers la communauté d'accueil. C'est-à-dire considérer soigneusement les valeurs et les modes de vie de cette communauté d'accueil.

      Or ici monsieur Gonzales, les symboles religieux ostentatoires, on a réglé ça depuis presque 50 ans. On ne va pas revenir en arrière. Les mariages forcés ça n'a pas cours dans notre société. La polygamie c'est interdit dans notre code civil. Etc...

      C'est de ça qu'il est question dans la lettre de madame Provost. C'est ce qu'elle a observé au cours de sa pratique pédagogique.

      Il me semble que ça devrait vous interpeller et vous porter à réfléchir à lensemble de la situation.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 6 janvier 2014 14 h 20

      Monsieur Gonzalez, la raison d'une éventuelle interdiction du voile dans la fonction publique n'est pas qu'il déplaît à des gens, mais qu'il est contraire au devoir de réserve des agents de l'État, à la neutralité de l'État.

    • Patrick González - Inscrit 6 janvier 2014 16 h 31

      Mme Collin,

      Le lien entre la neutralité de l’État et l’interdiction des signes religieux ostentatoires n’est au mieux qu’au niveau des apparences. Les interdire ne rend pas l’État beaucoup plus neutre qu’il ne l’est déjà. D’un autre côté, il y a beaucoup de gens au Québec qui sont payés par l’État. Cela veut dire qu’on restreindrait les libertés individuelles de beaucoup de monde pour un résultat faible. Cela n'en vaut pas la peine.

      Si on est pour malgré tout, c’est qu’on pense qu’il est « bien » que les individus concernés n’affichent pas de signe religieux ostentatoire, à tout le moins pendant les heures de bureau. Alors, si c’est bien de l’interdire pendant les heures de bureau, pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas, par exemple, interdire le port du voile aux jeunes filles qui fréquentent un camp de vacances ? Pourquoi ne pas exiger d’une patiente dans un hôpital qu’elle retire son voile si elle veut recevoir des soins ? C’est pour son bien...

      Pour paraphraser M. Théberge, interdire aux gens de se vêtir comme ils l’entendent, on a réglé ça depuis presque 50 ans. Le Québec est un pays où les libertés individuelles comptent. Espérons qu’il le demeure. Les défenseurs des libertés individuelles ne trahissent pas une faiblesse morale, comme le suggère Mme Paradis : ils se méfient d’expérience et à bon droit de ceux qui cherchent à imposer leur vision de la morale aux autres en jouant de la majorité pour faire voter des lois en ce sens.

  • Jean-Marc Drouin - Abonné 6 janvier 2014 01 h 36

    Viser juste

    Il y a des textes que certains écrivent qui me touchent plus que d’autres, peut-être parce qu’ils sont simples et qu’ils vont droit au but, peut-être parce qu’ils dépeignent une réalité qui me fait mal. Je ne sais à quelle flèche vous avez attaché votre stylo Madame Provost, mais vous avez atteint le centre de la cible, le cœur du débat, le mille du jeu de fléchettes.

  • Guy Chicoine - Abonné 6 janvier 2014 03 h 02

    Merci

    Merci de ce témoignage qui confirme d'autres avis similaires faits dans les conversations privées d'enseignants et enseignantes à l'éducation aux adultes.

    Croire que celles qui sont "obligées" viennent témoigner est une aberration loufoque.

    Vivement, une position claire affirmant la laïcité dans nos institutions!

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 6 janvier 2014 08 h 24

      Madame Colette Provost,

      Merci pour ce témoignage bien exprimé, courageux et dénué de toute forme de xénophobie.

    • Nicole Moreau - Inscrite 6 janvier 2014 08 h 41

      je tiens, moi aussi, à vous remercier de votre témoignage.

      il s'appuie sur une expérience "terrain" qui me semble très importante à prendre en considération.

      l'affirmation de la laïcité dans nos institutions se veut, à mon point de vue, un signal clair aux communautés quelle que soit la religion pratiquée et c'est ce signal qui pourrait aider les femmes "obligées" à porter ce voile à s'en défaire et supporter un peu les jeunes à ne pas le porter.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 6 janvier 2014 03 h 08

    Une mise au point salutaire et nécassaire.

    À la lecture de ce texte magistralement écrit, un seul mot me vient à l'esprit: Bravo!

    Voilà qui devrait clouer le bec aux trudeauistes, couillardistes et mouranistes de tout poil et de tout acabit. La Charte fédérale des soi-disant "droits et libertés" ne fait qu'avaliser et banaliser, sous couvert de libéralisme, toutes les dérives sectaires des nostalgiques du Moyen-Âge. Il y a là de quoi faire méditer sérieusement tous les opposants à la future Charte québécoise. Encore une fois merci, Madame Provost.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 janvier 2014 10 h 11

      Je tiens a me joindre a votre commentaire M.Morin et a tous les precedents pour souligner ce beau texte et en remercier l auteure.Oui en plein dans le mille. J-P.Grise

  • Pierre Labelle - Inscrit 6 janvier 2014 05 h 03

    L'intégrisme!

    Que ceux et celles qui se prononcent contre la charte regardent l'avancée des intégristes dans d'autres pays. Les quelques "accomodements", supposément raisonnables, que notre société a accordé à certains groupes et qui ont tellement faient jaser ne sont qu'un début. Regarder ce qui se passe ailleurs, regarder toutes ces guerres de religions qui laissent dans leur sillage mort et désolation. Tous ces biens-pensants, ces supposés grands défenseurs de la démocratie, ont-ils un voile devant les yeux... S'intégrer à son pays d'adoption est une chose, mais vouloir intégrer les citoyens(es) de ce même pays à ses délirent scabreux, là c'est aller trop loin. Que les Couillard et autres supposés grands défenseurs de la liberté réfléchissent bien, demain peut-être sera-t-il trop tard....

    • J-F Garneau - Abonné 6 janvier 2014 14 h 11

      Donc M. Labelle on devrait l'appeler "La Charte Québécoise Contre l'Avancée des Intégristes dans d'autres Pays" ?

    • Yves Côté - Abonné 6 janvier 2014 14 h 42

      Monsieur Labelle, partout où ce genre de solution a été ou est tenté, le résultat est toujours de donner plus d'avantages aux intégristes.
      Ceux-ci savent si bien se servir du rejet qui ne cesse de les frapper plus, que leurs nombres augmentent partout où ils installent une "base" en justifiant son renforcement à cause du rejet dont ils sont la cible.
      Aller voir ce qui se généralise au Moyen et Proches-Orients, intéressez-vous aussi à ce qui se passe au Pakistan et en Malaysie. De même que dans les banlieux d'Europe et vous verrez.
      Traiter les intégristes en les frappant de manière particulière sur leurs tenues vestimentaires ne fait qu'accroître la certitude des autres pratiquants que l'intégrisme ne peut qu'avoir raison...
      Pratiquer la force contre eux ne fait que leur donner à croître. Le combat qu'il faut mener pour les vaincre est celui de l'intelligence et de l'humanisme. Celui-là ne leur donnera jamais de "preuves" de leur sainteté... S'en suivra alors une désafectation progressisve de leurs rangs extrémistes, sans mépris toutefois pour ceux qui pratique une religion.

    • Hélène Paulette - Abonnée 6 janvier 2014 16 h 51

      M.Côté ce qui se généralise, comme vous dites, n'est pas le fait d'une interdiction du port du voile mais d'une réaction à l'impérialisme occidental et de la misère qu'il engendre... Partout où la misère sévit en Orient l'intégrisme fleurit... Pourquoi a-t-on toléré les prêcheurs intégristes dans l'Angleterre de Tatscher (et ça continue encore aujourd'hui)? Parce qu'avec eux arrivent les millions des Alaouites qui suppléent aux coupures du filet social. Les mosquées intégristes sont largement subventionnées par ces derniers ainsi que les porteuses de voile. Inutile de dire que ce sont les hommes qui en profitent, les femmes n'étant qu'accessoirement admises dans les mosquées....