Pour en finir avec la « cage aux phobes »

Islamophobie, xénophobie, francophobie : la pathologie est à la mode dans les débats de société. Une dérive que l’auteur français Philippe Muray dénonce.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Islamophobie, xénophobie, francophobie : la pathologie est à la mode dans les débats de société. Une dérive que l’auteur français Philippe Muray dénonce.

Vous rappelez-vous quand Céline Dion avait été qualifiée « d’islamophobe » après que la chanteuse eut l’audace de se prononcer pour la Charte des valeurs, tout en ajoutant que les immigrants devraient « s’adapter à leur pays d’accueil » ? En cette fin d’année 2013, cet évènement en apparence anodin est pourtant représentatif de notre approche au discours contemporain. L’écrivain français Philippe Muray avait déjà observé en 2002 dans Exorcismes spirituels III cette tendance à qualifier certains points de vue et opinions dits controversés de phobie et de « névrose » qui nous mèneraient à enfermer les malfaisants dans une « cage aux phobes ».

 

La « cage aux phobes » de Muray fait référence à tous ces suffixes phobiques qu’on attribue à ses opposants politiques, à ceux qui sont en désaccord avec nous et qui pensent de façon différente. Elles sont bien connues, ces phobies : homophobie, islamophobie, xénophobie, anglophobie, francophobie, pour ne nommer que celles-ci.

 

Muray observait qu’une « opération de médicalisation systématique » de la société, en parlant de la France, était en cours, que toute opinion contraire à « la juste ligne » d’une certaine élite bien-pensante était régie par la rectitude politique et par les tribunaux dans plusieurs cas. Cette « médicalisation », applicable pleinement au Québec, transforme un débat démocratique ouvert et nourri par une pluralité d’opinions et d’analyses dans toute sa splendeur en une psychothérapie nationale qui cherche à guérir les causes d’une psychose qui serait au coeur des divergences d’opinions. Cette psychose collective expliquerait la réticence d’un Québec irrationnel à suivre le progrès par la soi-disant justice sociale inévitable dont on nous chante les louanges sans cesse.

 

La scène politique québécoise n’a pas manqué à fournir des occasions propices au débat et aux accusations de phobie ces dernières années. De la crise des accommodements raisonnables en 2007, du mépris de la presse anglophone canadienne envers le Québec et ses accusations « d’anglophobie » lors des élections provinciales de 2012, jusqu’au présent débat sur la Charte des valeurs, la « médicalisation » de nos pensées semble bien en cours.


L’inévitable division

 

Dans cette ère politique trouble, le débat ne peut que s’enflammer et les opinions ne peuvent que diverger. La division et la confrontation sont inévitables. Les discours et des textes passionnés en choqueront certains, alors que d’autres s’y reconnaîtront. Les vieilles divisions linguistiques, politiques, idéologiques et sociales des Québécois refont surface, car, que cela nous plaise ou non, elles font partie de nous, de notre histoire et de notre identité.

 

Mais certains sont exaspérés par le débat et par les divisions qu’il crée. Ces mêmes personnes voudraient trop souvent remplacer le débat public par une solution technocratique et administrative, comme si la discorde et la dialectique n’étaient que le résultat d’une mauvaise gérance des esprits, comme on peut parfois donner le mauvais dosage à ses patients dans un institut de santé et en perdre le contrôle.

 

Une telle médicalisation du discours public et du débat n’est pas sans conséquence, car elle finit par nous transformer tous en patients potentiels dans un Québec devenu un grand centre de traitement pour la santé mentale à ciel ouvert. Comme Muray l’explique, « une phobie, c’est une névrose : est-ce qu’on va discuter, débattre, avec un névrosé au dernier degré ? Non, on va l’envoyer se faire soigner, on va le fourrer à l’asile, on va le mettre en cage. Dans la cage aux phobes. »

 

Gérance technocratique

 

Les symptômes de cette « névrose » qui se manifestent chez les individus et collectivement seraient détectables par nos idées et opinions politiques qui oseraient contester non seulement les moyens utilisés, mais les objectifs d’un projet de société dessiné et décidé d’avance pour nous. En médicalisant le discours public, on en vient à concéder que la politique est réduite à la gérance technocratique de la société et que tout différend philosophique, théorique ou normatif sur la fondation même de notre société ne peut qu’être la manifestation d’un déséquilibre mental qui se doit d’être traité.

 

En 2007, quand le premier ministre Jean Charest lançait sa grande commission Bouchard-Taylor, ce n’était pas pour comprendre, interpréter et décoder le message que les Québécois envoyaient à leur gouvernement, mais pour diagnostiquer et mieux soigner le Québec. La conclusion du rapport Bouchard-Taylor recommandait bien une rééducation du peuple québécois par l’école, où le multiculturalisme serait engravé dans le cerveau de nos plus jeunes comme une sorte de vaccin qui protégerait contre le désordre psychologique identitaire québécois. On ne discute pas avec un névrosé comme dit Muray, on le soigne.

 

Ces jours-ci, alors que fait rage le débat sur la Charte des valeurs, plusieurs ont accusé les Québécois de « racisme », de « xénophobie », « d’islamophobie », que ce soit dans les médias, dans certains cercles académiques ou dans le milieu communautaire et activiste. Enfin, Impératif français et le Mouvement Québec français ont répliqué à la campagne de salissage des médias anglophones envers le Québec par une campagne contre la « francophobie », histoire d’être différent.

 

Si nous ne pouvons échapper à « la cage aux phobes » en 2014 et dans les années suivantes, nous risquons l’aplatissement, la fatigue généralisée, l’abandon de tout débat public. La conséquence sera (ou l’est-elle déjà ?) la mise en tutelle de notre liberté de penser notre société et la politique.

 

On peut se poser la question : un peuple sous tutelle qui finit par accepter le diagnostic de sa névrose peut-il survivre longtemps ?


Philippe Labrecque - Montréal

25 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 janvier 2014 06 h 34

    C'est compliqué.

    C'est compliqué. Parce que tous les messages unificateurs sont par le fait même opposés aux autres messages unificateurs différents. Être «pro» quelque chose nous définie par le fait même «contre» son contraire, c'est la nature de la bête.

    Et les «malades» sont toujours dans l'autre groupe. Nous, on a raison et on a raison d'avoir raison ! Et qui est ce «nous» ? Ceux qui ne lâchent pas prise, ceux qui ne plient pas devant personne, ceux qui ont la foi profonde, les 144 milles sauvés de la bible, les intolérants, les indignés, les protestataires, les acharnés, les crois ou meurt, les justiciers, (ais-je oublié quelqu'un ?) Bref... les esti de têtes dures !!!

    Et que faire devant ces têtes dures ? S'opposer ou perdre ! Les «tolétants» perdont toujours devant les «intolérants» quelque soit le nombre des uns v-à-v les autres !

    On en sortira pas !

    PL

    • Gilles Théberge - Abonné 6 janvier 2014 11 h 24

      Et vous soulevez même une autre question intéressante, qui est ou non intolérant?

      Et quand la norme à été établie, qu'elle l'aie été sous l'empire de la tolérance ou de l'intolérance, ça ne change pas grand chose à l'affaire.

      C'est fou mais ça me ramène à Brassens. Quand tout le monde aura fini de s'étriper, on pourra philosopher comme lui, quand il écrivait :

      S'il est une chose amère et désolante en rendant lâme à Dieu, c'est bien de constater qu'on a fait fausse route, qu'on s'est trompé d'idée. Mourir pour des idées d'accord, mais de mort lente...

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 6 janvier 2014 07 h 16

    Réponse à votre question : NON

    Parlant de névrose, le déni de soi et la photo choisie (psychose, dans ce cas) pour cet article en sont de très bons exemples. Les québécois, tout comme de nombreux peuples occidentaux, ont été amenés à se mépriser et à s'auto-flageller... vivement les politiques de multiculturalisme qui n'ont pour unique but que de faciliter l'immigration massive et la mondialisation de l'économie. Car les financiers et gouvernements à leur service n'ent ont rien à cirer de la culture et de la souveraineté des peuples.

  • Jacques Dumont - Inscrit 6 janvier 2014 07 h 50

    Intelligenge

    Joshua Bengio prof et chercheur en intelligence artificielle Université de Montréal
    dit" que l'erreur est de penser que l'intelligence c'est quelque chose d'individuel
    en réalité pour devenir intelligent on a besoin des autres et c'est grace a la diversitée des opinions,a la confrontation des idées,a l'acceptation des différences que l'on progresse collectivement

    • Gilles Théberge - Abonné 6 janvier 2014 11 h 28

      Et comme disait un autre : "soit dit entre nous, braves gens, pour reconnaître, que l'on est pas intelligent...... il faudrait l'être".

  • Jean Lapointe - Abonné 6 janvier 2014 08 h 00

    Il ne faut pas utiliser le terme «francophobie».

    J'ai sursauté quand j'ai vu qu' Impératif français et le Mouvement Québec français utilisaient le terme «francophobie» dans leur campagne contre le salissage des médias anglophones contre le Québec.

    Ce n'est pas que je sois contre cette campagne mais je me suis dit que les responsables de ces mouvements étaient tombé dans un piège en utilisant cette expression.

    Ce sera donc à savoir maintenant quels sont ceux qui sont les plus "malades". Est-ce que ce sont les Québécois à cause leur «xénophobie» comme le pensent bien des gens ou bien est-ce que ce sont les médias anglophones à cause de leur «francophobie» ?

    On voit bien qu'une telle façon de voir les choses ne peut mener nulle part sinon à de nombreux affrontements?

    Pourquoi ? Parce que, comme le souligne avec raison Philippe Labrecque d'après moi, c'est là chercher à évacuer les débats politiques.

    Qui va soigner qui ? Comme nous serions tous des «névrosés» ce serait donc à ceux qui occuperont le pouvoir politique de voir à «soigner» leurs adversaires.

    Bref, ce serait un peu la guerre étant donné qu' il n'y aurait plus d'échanges entre les représentants des deux clans.

    Je suis donc d'avis qu' Impératif français et le mouvement Québec français devraient renoncer à utiliser le terme «francophobie» dans leur campagne.

    C' est que je ne pense pas que ce soit la guerrre contre nos adversaires politiques que veuillent les représentants de ces deux mouvements.

    En tout cas je l'espère.

    • Jean Richard - Abonné 6 janvier 2014 10 h 50

      Il n'y a pas de francophobie chez les anglophones car la phobie implique une notion de crainte – et les anglophones n'ont aucune crainte. Par contre, l'anglophobie existe et elle n'est pas totalement injustifiée.

      Historiquement, les Espagnols, les Français et les Anglais ont été des peuples colonisateurs. C'est la raison principale pour laquelle ces trois langues se retrouvent dans les Amériques. La situation a changé. L'esprit colonisateur ne fait plus partie des cultures hispanophone et francophone sur ce continent. Il en va autrement pour les anglophones, un explication plausible étant la puissance d'un rejeton de la colonisation anglaise, les États-Unis. Les hispanophones ne jouissent pas d'une telle puissance malgré leur nombre, et c'est encore pire pour ce qu'il reste de francophones.

      Politiquement, le Canada est une colonie britannique. Culturellement, elle est purement américaine (avec des différences que seuls les Canadians semblent voir). Face aux autres groupes, les anglophones sont encore guidés par leurs instincts colonisateurs. Leur rêve secret : que toute cette Amérique (du Nord) soit anglophone – avec tolérance contrôlée des autres langues qu'ils considèrent comme dialectes. Mis à part quelques régions des États-Unis où l'espagnol s'entend un peu trop à leur goût, ils n'ont visiblement rien à craindre de ces langues perçues comme dialectes (pour un Canadian, le français, l'inuttitut ou le cri, c'est du pareil au même : c'est inoffensif et ça ne doit pas occuper trop d'espace.

      L'attitude qui en résulte va surtout de la condescendance à l'ignorance. Mais plus rarement va-t-elle jusqu'à la haine ou la crainte. Devant l'anglicisation fulgurante de la métropole québécoise, les Canadians savent bien que la partie est pratiquement gagnée et qu'il n'y a rien à craindre. Tout au plus se sentent-ils un peu contrariés devant la résistance, même si celle-ci est de plus en plus faible. Et l'attitude colonisée de nombre de francophones ne leur échappe pas

    • Gilles Théberge - Abonné 6 janvier 2014 11 h 31

      Monsieur Richard à sans doute raison. Ce n'est pas la crainte qui est la racine des propos parfois haineux à notre sujet qui sont tenus trop souvent dans les médias anglophones.

      Non ce n'est pas la peur. C'est bien pire, c'est le mépris.

    • Sylvain Auclair - Abonné 6 janvier 2014 11 h 39

      Notion de crainte? Pas nécessairement.

      Wikitionnaire: -phobie
      2. Utilisé pour former un nom correspondant à une notion de mépris, d’aversion, de haine, de rejet voire de discrimination envers quelque chose ou quelqu’un.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 janvier 2014 17 h 10

      @ Jean Richard

      Vous errez M. Richard. Il y a bel et bien francophobie de la part des anglophones hors Québec.

      Je suis en très bonne position pour en parler puisque je suis Franco-Ontarien qui est né et qui a toujours vécu en Ontario. Ce que vous ne comprenez pas, c'est que lorsqu'un francophone assimile les deux langues parfaitement tout en gardant la langue de Molière comme sa langue maternelle, les anglophones n'apprécient pas tellement cela puisqu'ils ne peuvent pas concurrencer avec lui. Le peu d'anglophones qui parlent le français hors Québec, le parle tellement mal que même parfois, on préférerait qu'ils nous parlent en anglais afin de comprendre ce qu'ils nous disent lorsqu'ils essaient de dialoguer avec nous.

      La francophobie hors Québec a été, est et sera toujours omniprésente et systémique dans toutes les sphères de leur société. Ceci est devenu à la longue, une deuxième nature pour eux. Plusieurs ne se rendent même pas compte que leurs propos sont racistes et francophobes. Et la plupart des francophones hors Québec ont été assimilés il y a longtemps et les acceptent sans renchérir.

      Pour le reste de votre commentaire, je suis d'accord avec vous. Lorsque vous parlez la langue de Don Cherry et que vous êtes complètement assimilé, là, ils font exception à la règle en autant que vous entrez dans leur jeu de diatribes francophobes envers les Québécois. Tous les anglophones, par leur classe sociale et leur niveau de vie de colonisateurs, ont, de fait, intérêts à ce que cette situation d’injustice demeure pour continuer à avoir ce qu'ils ont. Ils sont, de fait complice de l’oppression faite aux francophones, qu’ils en soient ou non conscients, qu’ils en soient ou non personnellement responsables.

      Et de quelle anglophobie parlez-vous ?

      Non merci pour moi en Ontario. Je préfère de loin me tenir debout que de renier ma langue, ma culture et même si cela implique des répercussions réelles tant professionnelles que personnelles.

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 6 janvier 2014 08 h 16

    Les débats sur le projet de loi 60

    Je vois ces débats comme un test pour le peuple québécois quant à la confiance en ses valeurs dans le contexte d'un affrontement entre celles-ci et celles des multiculturalistes bien pensants.

    Si l'on passe notre temps à se demander : « Qu'est-ce que les autres vont penser de nous si on ne pense pas comme eux ? », on devient l'esclave et le colonisé des autres.

    Je suis pour le projet de loi et ne me perçois pas du tout comme raciste ou xénophobe. Je vis sur un territoire où mon gouvernement souhaite laïciser l'État et ses services sans nier en aucune sorte la liberté de pratique religieuse en société et en communauté.

    La spiritualité est une quête intérieure. Elle ne devrait pas être une opération de relation publique comme elle l'est beaucoup aux ÉUA avec plusieurs des sectes issues du christianisme ou ailleurs avec l'affichage des signes et habillements dits ostentatoires (dans l'esprit du : « Je suis ce que je porte »).

    Pour citer le pape François : « L'Église ne grandit pas par prosélytisme mais par attraction. »