Des Idées en revues - Se séparer ou pas? Le dilemme moderne

Le divorce me semble l’un des grands tabous de notre époque. Même si l’événement est souvent vécu comme un drame personnel, un échec très difficile à encaisser, on en parle assez peu, même entre amis proches. Le discours officiel des divorcés est le plus souvent jovialiste. On se vante publiquement d’avoir « réussi son divorce », on minimise les conséquences pour les enfants, on présente fièrement sur Facebook sa liberté retrouvée, on dédramatise un peu en suivant les mésaventures des personnages de La galère… Mais tout cela masque, le plus souvent, une grande solitude intérieure et beaucoup d’incertitude. Une bouteille de vin suffit pour sentir les peines refoulées, les rêves brisés, les blessures à peine cicatrisées. Les plus désoeuvrés, souvent des hommes incapables de survivre à la décapitation de leur famille, déraillent complètement, commettent l’irréparable.

 

Selon ce que j’ai pu observer, la perception du divorce varie selon que l’on a été soi-même l’enfant d’un couple séparé ou non. Celles et ceux qui ont vécu le divorce de leurs parents baby-boomers, souvent plus éduqués que la moyenne, savent qu’au lendemain de la séparation, la vie continue, que l’on peut s’en remettre. Ceux-là parlent de« résilience » pour justifier leur propre choix.

 

Celles et ceux qui, comme moi, ont grandi dans des familles ouvrières, souvent plus conservatrices culturellement, pour lesquelles le divorce n’était une option que s’il y a avait eu violence ou sévices graves, ont beaucoup plus de mal à se séparer. Ils seraient en effet les premiers de leur lignée à poser ce geste grave, définitif et combien marquant pour les enfants.

 

Et pourtant, nous sommes tous aujourd’hui, à un moment ou à un autre de notre vie de couple, confrontés à cette possibilité. Une possibilité quasi inexistante autrefois. On se le répète d’ailleurs sans arrêt comme pour magnifier notre époque.

 

Un bon parti…

 

La famille d’autrefois, plusieurs historiens l’ont montré, était conçue comme une « institution » très hiérarchique et souvent étouffante pour les individus qui la composaient. La famille n’était pas ce lieu de communion fraternel, ce cocon où les enfants se lovaient dans l’affection des parents ; elle avait davantage les allures d’une cellule d’entraide ou d’une citadelle qui protégeait les plus faibles contre un monde hostile. Dans un tel contexte, « détruire » une famille était très grave ; c’était se retrouver seul, sans protection, démuni.

 

Les ménagères canadiennes-françaises des milieux ouvriers qui s’étaient mariées durant la Crise des années 1930 ne cherchaient pas le « grand amour », mais un « bon parti ». Au moment de se choisir un époux, l’amour, ou l’affection, pesait bien peu dans la balance. Interrogée par l’historienne Denyse Baillargeon, l’une d’elles, au soir de sa vie, vante les qualités de son défunt mari : « C’était pas un courailleux de jupons, c’était pas un buveur, c’était pas un homme de taverne… Un bon mari. Sévère un peu, mais un bon mari » (Ménagères au temps de la Crise, 1991). Convenons que les attentes étaient assez basses…

 

L’État-providence et la révolution culturelle des années 1960 ont transformé la famille. Au plan matériel, on peut désormais fort bien se débrouiller sans elle. Comme le montre l’explosion de la construction des condos, de plus en plus de gens vivent seuls. L’État social et thérapeutique voit désormais à nos moindres besoins ; pour se faire réélire, nos politiciens nous promettent constamment de meilleurs « services ». Plus besoin de sa famille pour survivre, un bon CLSC peut désormais faire l’affaire. Quant aux chantres de la révolution culturelle, ils nous ont convaincus qu’il fallait cesser de « souffrir » et de se « sacrifier ». Le bonheur vrai, on devait le vivre aujourd’hui et maintenant.


Amour-communion

 

Mais ce qui a surtout changé, c’est la place accordée à l’amour. Non pas l’amour des enfants ou des parents, l’amour filial, mais bien l’amour d’une femme ou d’un homme, l’amour-passion, l’amour-communion. Jamais autrefois n’aurait-on invoqué une baisse de l’intensité amoureuse, ou la découverte subite d’un nouvel amour, pour se séparer. Cette « révolution de l’amour » a bouleversé le couple au cours des dernières décennies. Comme le fait remarquer Pascal Bruckner, c’est paradoxalement au nom de l’amour qu’on se sépare. L’amour serait même devenu un idéal trop exigeant selon lui, une « religion du salut terrestre », un « substitut de l’idéologie politique » (Le paradoxe amoureux, 2009).

 

[…] Nos drames intimes sont à mon avis le symptôme d’une époque sans horizon transcendant. À l’instar de Bruckner, il m’arrive de penser que l’éclipse du religieux et du politique provoque un surinvestissement du sentiment amoureux. Puisque nous n’attendons plus rien de l’au-delà, plus rien de la politique, nous espérons trouver dans la relation amoureuse une sorte de plénitude existentielle. Je constate cependant que cette quête incessante, et souvent belle à voir, provoque plus de douleurs que de bien-être. L’idéalisme de l’amour peut nous rendre insensibles aux êtres concrets, imparfaits. En amour comme en politique, peut-être faut-il accepter plus sereinement notre condition tragique, apprivoiser cette insatisfaction.


Marc-Hubert D’Avignon

1 commentaire
  • MH D'Arcy - Inscrit 3 janvier 2014 23 h 19

    Une histoire divertissante et pleine de rebondissements jusqu’au dernier jour de l’année! MH D’Arcy