«Recapitation» de Robespierre - Quand la science perpétue l’imagination monstrueuse

Philippe Froesch et sa reconstitution en 3D de la tête de Robespierre
Photo: Agence France-Presse (photo) Anne-Christine Poujoulat Philippe Froesch et sa reconstitution en 3D de la tête de Robespierre

Un peu plus de deux ans après la mise en vente de manuscrits inédits de Robespierre, des spécialistes de la reconstruction faciale en 3D viennent d’annoncer avoir reconstitué le « vrai visage » de celui qui, dans la mémoire nationale, incarne toujours le sanglant dictateur de la Terreur. Massivement diffusé depuis quelques jours à l’occasion d’une grande opération médiatique, le visage numérique s’offre au regard des Français, invités à enfin juger par eux-mêmes, d’un coup d’oeil, de la « vraie nature » de celui qui fut appelé l’Incorruptible. En théorie parée de toutes les garanties scientifiques, l’équipe de Philippe Froesch, déjà responsable de la reconstruction du visage d’Henri IV, inspire spontanément confiance et laisse croire qu’il est possible, grâce à la technique numérique la plus pointue, d’accéder à une réalité du passé jusqu’ici cachée.

 

Pourtant, de nombreuses raisons nous incitent à garder la tête froide devant cette « découverte scientifique ». Ce visage a été reconstitué à partir d’une copie d’un masque mortuaire moulé par madame Tussaud, masque dont l’authenticité a depuis longtemps été mise en cause ou rejetée. À la fin du XVIIIe siècle, les vrais, les copies et les faux moulages pullulaient d’ailleurs dans toute l’Europe tant ils étaient une source de profit, jusqu’à se confondre, rendant leur authentification aujourd’hui extrêmement difficile.

 

D’autre part, le visage ici dévoilé est bien surprenant : ni l’épaisseur des traits, ni la largeur de l’ossature, ni la profondeur des marques de la petite vérole ne concordent avec l’extrême majorité des dizaines de descriptions, de dessins, de gravures, de peintures ou de sculptures dont nous disposons depuis très longtemps et qui évoquent, au contraire, un visage plutôt longiligne, voire anguleux et légèrement ponctué de trous. De ce point de vue, ce visage en 3D, décrit avec horreur dans les commentaires laissés sur Internet, s’inscrit clairement dans une iconographie monstrueuse de Robespierre.

 

Ainsi, malgré le battage médiatique, l’intérêt historique de cette modélisation numérique a toutes les chances d’être bien faible… sauf si l’on s’intéresse aux fantasmes que cette figure continue d’inspirer : « Lorsque j’ai ouvert les yeux de Robespierre, son regard était glaçant, inquiétant. Pas de doute, cet homme faisait peur », explique Philippe Froesch dans Le Parisien du 13 décembre. On ne saurait mieux avouer que des procédés de moulage de la fin du XVIIIe siècle à la biométrie actuelle, les techniques les plus sophistiquées des époques successives restent discrètement et puissamment guidées par les imaginaires politiques et sociaux que charrient les individus qui les utilisent. C’est d’ailleurs ici que se situe probablement le plus grand intérêt de cette vraie fausse découverte : montrer à quel point, plus de deux siècles après sa mort, la figure de Robespierre reste une source d’erreurs historiques et de fantasmes négatifs dans l’imaginaire collectif.


Guillaume Mazeau - Historien, Institut d’histoire de la Révolution française

6 commentaires
  • Michel Mongeau - Inscrit 21 décembre 2013 08 h 49

    Une question

    Merci monsieur Mazeau pour votre mise en garde. Y aurait-il cependant d'autres sources ou témoignages qui pourraient nous rendre avec plus d'exactitude le faciès du terrible révolutionnaire?

  • - Inscrit 21 décembre 2013 11 h 33

    Un bel exemple...

    ...de manipulation orientée idéologiquement. Il y a deux traditions dans l'appréciation de Robespierre. Il y a le "terrible révolutionnaire" et il y a le révolutionnaire rousseauiste idéaliste et démocrate radical.

    Manifestement, la "construction" photoshopé qui est révélée ne correspond en rien aux centaines de gravures, peintures et dessins qui nous sont parvenues et des nombreux témoignages faits par ses contemporains. Le vrai Robespierre avait plutôt l’apparence d’un dandy au traits fins, même un peu féminins.

    On voulait un "révolutionnaire terrible", on en a dessiné un. On croirait se retrouver il y a un siècle passé alors que la phrénologie tentait de dresser une typologie d’apparence des criminels des fous, des pauvres, puis des « races ». La bêtise humaine n’a pas d’âge.

    • Daniel Gagnon - Abonné 21 décembre 2013 17 h 40


      Oh! « Un dandy aux traits fins »?

      On fantasme un peu là aussi, non?

      Cette tête de robineux, cette tête horrible de tueur, piquée de petite vérole, cette tête du Robespierre sanguinaire, cette tête de sans foi ni loi, cette tête de vandale est parfaitement de mise et tout à fait vraisemblable.

      Le problème c’est qu’on rêve encore à la Révolution française comme à un grand bal où il n’y aurait eu que chants de la victoire et grandes cérémonies.

      La Révolution a été plutôt conduite par des malfrats et des bandits qui ont pris le pouvoir et qui s’y sont assis comme aux cabinets.

      Cette tête dégoûtante du chef des Montagnards me semble convenir parfaitement au régime de terreur et d’excès que Robespierre a institué, régime qui a finalement eu raison de sa peau vérolée.

    • Roland Berger - Inscrit 21 décembre 2013 18 h 13

      Je gagerais ma chemise que les élites post-Robespierre ont tout mis en oeuvrre pour cacher son adhésion au rousseauisme, une position pour elles effrontément gauchistes.

  • Danièle Fortin - Inscrite 22 décembre 2013 23 h 41

    L'Incorruptible fait peur mais pas pour les raisons évoquées

    À l'heure du réveil des souverainismes en Europe, évidemment pour les héritiers et apôtres des thermidoriens ( les oligarques ) la reconstitution de la tête de Robespierre, on ne peut plus biaisée, est providentielle. Car ne nous y trompons pas, l'ennemi du système actuel n'est ni la gauche ni la droite mais bien l'État-nation, celui de la souveraineté des peuples pris en masse, sans distinctions d'ethnie ou de religion. C'est bien là la cause, qui jusqu'à sa fin, a défendue Robespierre et tous les moyens sont bons pour le calomnier à partir de ce qui a tout l'air d'une supercherie.
    Comment le "spécialiste en reconstitution faciale" peut-il, sans rire, déclarer : « Lorsque j’ai ouvert les yeux de Robespierre, son regard était glaçant, inquiétant. Pas de doute, cet homme faisait peur. »
    Non mais on nous prend pour qui ?! Qu'est-ce qu'un masque peut révéler des yeux et du regard après 210 ans ?!
    Oui, pour la classe mondialiste, les discours et les écrits de Robespierre, comme ceux de son maître Jean-Jacques Rousseau, ont de quoi faire trembler les ennemis des peuples et de leur souveraineté nationale. Heureusement, parce qu'ils sont bien protégés, les agents du système ne peuvent pervertir les textes dont certains sont d'une effrayante actualité comme ici, où Robespierre parle du 99% :

    « Jusqu'ici je me suis prêté au langage de ceux qui semblent vouloir désigner par le mot peuple une classe d'hommes séparée, à laquelle ils attachent une certaine idée d'infériorité et de mépris. Il est temps de s'exprimer avec plus de précision, en rappelant que le système que nous combattons proscrit les neuf dixièmes de la nation,[...]. »

    11 août 1791

    Un peu de sérieux simpose, retournons aux textes :

    http://onlinebooks.library.upenn.edu/webbin/gutboo

    -

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 22 décembre 2013 23 h 53

    Une nécessaire interdisciplinarité...

    L’impossibilité d’authentifier avec certitude le masque qui a servi à la reconstruction faciale de «l’Incorruptible» est sans aucun doute une difficulté non négligeable. D’autre part, vous écrivez M. Manzeau qu’aucunes descriptions, gravures, dessins et peintures ne concordent avec le «vrai visage» de Robespierre réalisé par l’équipe de Philippe Froesch.

    Les représentations iconographiques réalisées du vivant de Robespierre furent sans aucun doute soit embellies soit enlaidies par les différents artistes-portraitistes, dépendamment de leur admiration ou dénigrement dû à leur couleur politique. On ne saurait donc se fier non plus aux portraitistes du XVIIIe siècle.

    Par contre, on ne saurait mettre en doute les conclusions du paleopathologiste et anatomopathologiste Philippe Charlier (de l’équipe de Philippe Froesch) lorsqu’il affirme, que Robespierre avait le visage grêlé par la variole contractée dans l’enfance (que l’iconographie de l’époque n’indique pourtant jamais) qu’il souffrait, bien avant l’âge de sa mort à 36 ans, de multiples problèmes de santé dont des hémorragies nasales fréquentes et répétitives, des éruptions cutanées, de la fatigue chronique et peut-être aussi de jaunisse. Autant de signes qui pourraient, selon Charlier, être reliés à une sarcoïdose (d'où le port de lunettes vertes).

    Il n’est pas impossible que le piètre état de la santé de Robespierre ait des répercussions néfastes sur ses prises de décisions et l’ensemble de son jugement.
    Il est souhaitable que les sources écrites et iconographiques utilisées par les historiens soient confrontées par d’autres sciences autres que sociales. Le but de l’interdisciplinarité est de confronter justement diverses approches complémentaires afin de mieux cerner différents problèmes que l’histoire ne peut à elle seule résoudre.

    Jeanne Mance Rodrigue