Retour sur le parcours de Chomsky

Noam Chomsky est né en 1928 à Philadelphie, ville qui était au XVIIIe siècle le foyer de la révolution. « Je suis un enfant des Lumières », répète-t-il souvent. Quelles sont les racines de l’oeuvre de cet intellectuel et militant ?


Le rationaliste

Chomsky a étudié la philosophie et la linguistique à l’Université de Pennsylvanie. Sa pensée est caractéristique de cette tradition de philosophie analytique enseignée dans les universités états-uniennes. Cette tradition considère que le but de la philosophie est l’analyse logique du langage et la clarification logique de la pensée. Née en réaction à l’obscurité de l’idéalisme allemand, la philosophie analytique accorde beaucoup d’importance à la mise en évidence des erreurs de raisonnement et des concepts vagues et obscurs que l’on retrouve trop souvent chez les penseurs inspirés par la philosophie allemande.

On retrouve donc chez Chomsky un profond dégoût de la vanité des intellectuels. Ces derniers, selon lui, « se parlent entre eux, et le reste du monde est censé les admirer, les traiter avec respect et ainsi de suite. Mais traduisez en langage simple ce qu’ils disent et vous trouverez bien souvent ou bien rien du tout, ou bien des truismes, ou bien des absurdités ».

Le linguiste innéiste

En 1966, Noam Chomsky publie un livre intitulé Cartesian Linguistics : A Chapter in the History of Rationalist Thought, où il se réclame du patronage de René Descartes. Descartes appartient à la tradition de l’innéisme, cette doctrine platonicienne selon laquelle l’âme contient des idées qui ne proviennent pas des sens. Chomsky va s’inspirer de cette tradition pour postuler l’existence de structures linguistiques fondamentales, innées et universellement partagées par tous les êtres humains. Un être humain n’apprend jamais à parler, il sait toujours déjà parler, car l’aptitude à la parole fait partie de la nature humaine. Comme Descartes, l’intellectuel croit que le langage humain est créatif et que cette liberté le distingue de tous les autres animaux. Sa grammaire générative est l’une des théories qui ont exercé le plus d’influence sur le domaine de la psychologie au XXe siècle. On lui doit la naissance du cognitivisme.

Chomsky a approfondi sa théorie au point qu’elle relève aujourd’hui davantage de la philosophie que de la linguistique. En effet, il remet en cause radicalement la conception traditionnelle du langage, héritée d’Aristote, lorsqu’il affirme que le phénomène du langage s’apparente davantage à celui de la pensée qu’à celui de la communication. Et lorsqu’il décrit la pensée comme une sorte de « dialogue intérieur », on ne peut que remarquer l’affinité de Chomsky avec Platon.

Le militant pour la liberté

À ses yeux, grâce à son simple bon sens, l’ouvrier peut comprendre et critiquer le monde dans lequel nous vivons. Chomsky a fréquenté dès l’âge de douze ans le kiosque à journaux de son oncle de New York, là où se rassemblaient chaque jour pour discuter de politique des ouvriers de la classe moyenne. C’est là qu’il entre en contact avec les idées anarchistes, celles qu’on retrouve dans les journaux ouvriers états-uniens dès la première moitié du XIXe siècle. Tout le militantisme de Chomsky repose sur l’hypothèse que l’être humain aspire naturellement à la liberté et sur le principe moral selon lequel un intellectuel a la responsabilité de dénoncer les injustices dans la mesure où il a accès plus facilement à l’information. Dès 1964, il va prendre publiquement position contre la guerre du Vietnam en déclarant que la mort de civils pendant la guerre fait partie d’une stratégie pour permettre aux États-Unis de s’imposer géopolitiquement.

Depuis, en plus de s’attaquer avec virulence à des organismes comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, Chomsky n’a jamais cessé de critiquer très sévèrement la politique étrangère son pays, dont il compare les actions à celle du crime organisé. Les États-Unis sont loin d’être les défenseurs de la démocratie qu’ils prétendent être, car « selon les principes des procès de Nuremberg, chaque président américain depuis lors aurait été pendu ».

Cependant, malgré la prétendue liberté d’expression, les critiques de Chomsky de la politique étrangère états-unienne n’ont presque jamais été présentées dans les médias de masse. Pour tenter d’expliquer ce phénomène, il a développé avec l’économiste Edward S. Herman une théorie sur les médias. Le fonctionnement même des médias impose des filtres à travers lesquels l’information doit passer avant d’atteindre le public. Ne se retrouvent dans les médias de masse que les informations qui ne nuisent pas aux intérêts du monde des affaires. Ainsi, les médias de masse états-uniens servent leurs intérêts comme le fait n’importe quelle entreprise, tout en collaborant avec les gouvernements d’une façon qui plairait aux pires dictateurs.

Chomsky considère les grandes multinationales comme étant de « vastes institutions de tyrannie privée ». Structurées de façon très hiérarchique, ces tyrannies privées exercent une très grande influence sur les politiques de l’État tout en échappant à tout contrôle démocratique. L’État-nation se transforme progressivement en État-entreprise.

Chomsky ne prétend pas savoir comment organiser tous les aspects d’une société juste. On peut associer sa pensée politique à l’anarchisme, car il croit que c’est en remettant le pouvoir économique entre les mains des travailleurs et des travailleuses qu’il serait possible d’organiser une société plus juste. Le pouvoir de tyrannies privées doit être combattu par la prise en charge de la direction des entreprises par les ouvrières et ouvriers eux-mêmes.

Si l’on retourne aux racines de la pensée de cet intellectuel, on découvre que les deux volets de l’oeuvre de sa vie reposent sur l’hypothèse qu’il existe une nature humaine qui rend possible la créativité. Le respect de cette nature est nécessaire à l’organisation d’une société juste. Digne fils des Lumières, Chomsky se fonde sur l’espoir que l’humain est né pour être libre et il milite pour briser ses fers.

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Ce texte a été modifié après publication.

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11 commentaires
  • Dominique Lavoie - Inscrite 17 décembre 2013 08 h 27

    Et la tyrannie religieuse?

    Chomsky considère les grandes multinationales comme étant de « vastes institutions de tyrannie privée ». Structurées de façon très hiérarchique, ces tyrannies privées exercent une très grande influence sur les politiques de l’État tout en échappant à tout contrôle démocratique.

    Dommage que lors de son passage au Québec, l'automne dernier, M. Chomsky n'ait pas eu le même désir de dénoncer la tyrannie religieuse et qu'il en fait une affaire de "liberté individuelle"! On est loin, très loin, dans le domaine religieux de libertés "individuelles" ne serait-ce que parce que la presque totalité de ces institutions n'accordent pas le même traitement à une certaine moitié de l'humanité, consentante ou non. C'est la démocratie - oui, oui, rassurons ses détracteurs gauchistes - imparfaite, qui peut garantir une certaine liberté d'être et de pensée et nous prémunir des prophètes de tout acabit qui n'ont qu'un désir: "exercer une très grande influence sur les politiques de l’État tout en échappant à tout contrôle démocratique." Pire, ils la nient!

    • France Marcotte - Inscrite 17 décembre 2013 09 h 31

      «Chomsky ne prétend pas savoir comment organiser tous les aspects d’une société juste.»

      Mais on peut se concentrer sur ce qu'il a su dire et en tirer beaucoup d'enseignements.

    • Yvon Giasson - Abonné 17 décembre 2013 10 h 40

      Il y a là, en effet, un sujet que Chomsky ne semble pas avoir abordé sérieusement. Si je me trompe, j'apprécierais que quelqu'un me mentionne la référence.
      La tyrannie religieuse est, pour moi aussi, un sujet de grande tyrannie des masses.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 décembre 2013 16 h 52

      On vas-tu en finir de louanger Noam Chomsky ? Peut-être que sa critique du néolibéralisme est convaincante mais il n'en demeure pas moins que notre érudit linguiste innéiste et militant pour la liberté fait preuve du même paternaliste qu'on retrouve chez les Américains et les Anglo-Saxons du Canada.

      Dans son livre, « Comprendre le pouvoir », il nous livre sa pensée vis-à-vis l'émancipation des Québécois qui sont pris dans ce carcan fédéraliste Anglo-Saxon en Amérique du Nord :

      « Je ne connais pas la situation dans le détail, mais je devine qu’il est dans l’intérêt du Québec de rester rattaché au Canada parce que l’alternative est d’être rattaché aux États-Unis. Le Québec ne sera pas en mesure de rester indépendant, donc il peut soit devenir américain, soit rester canadien. Étant donné ce choix, je crois qu’il vaut mieux pour lui qu’il reste canadien. Si le Québec devenait indépendant, on ne le nommerait pas nécessairement « membre » des États-Unis – il ne serait pas de la même couleur que les États-Unis sur la carte, mais il serait tellement intégré à l’économie américain qu’il serait effectivement une colonie. »

      Quel est la différence avec sa vision de gauche, pour ne pas dire altermondialiste, et celui des anglophones néolibéralismes à la Stephen Harper du Canada ? Il n'y en a aucune à part, et selon Chomsky, d'avoir l'opportunité de choisir son poison si vous êtes francophone d'Amérique.

      Désolé, je ne souscris pas à cette vision rationaliste de Chomsky. C'est comme dire que les francophones ne sont pas capables d'assumer leur propre destinée et qu'ils ont toujours besoin d'un grand frère pour s'émanciper. Cette tendance, qui est typiquement anglo-saxonne (pour ne pas dire américaine), de penser que le degré d'humanité qu'ils ont atteint est supérieur aux autres et que celle des Québécois ne pourrait être que considérée comme subversive. Et Chomsky incarne bien cette idéologie américaine de gauche.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 décembre 2013 17 h 18

      Erratum

      Quelle est la différence...

  • Gilbert Troutet - Abonné 17 décembre 2013 09 h 25

    Excellent article

    La deuxième partie de l'article (Le militant pour la liberté) est un excellent résumé de la pensée et de l'action de Noam Chomsky. En quelques paragraphes, on comprend comment fonctionne le néo-libéralisme et l'oligarchie internationale, et pourquoi il faut combattre ce système. Même le pape François a l'air de vouloir s'en inspirer, mais les néo-conservateurs n'ont pas tardé à le traiter de marxiste.

    • Richard Laroche - Inscrit 17 décembre 2013 12 h 28

      Ceux intéressés par le militantisme politique de Chomsky devraient aussi s'intéresser à Stiglitz.

      Chomsky a étudié le langage (transmission de l'information) et Stiglitz a fait le premier pas pour intégrer l'effet des asymétries d'information (mauvsises transmissions) dans les fondations de l'économie. Ceci permet de comprendre le phénomène de complexes oligo-financier et militaire.

      En intégrant la dynamique de l'information aux mécanismes de l'action humaine, on rapproche drôlement l'école autrichienne de la pensée keynésienne, pour éclairer un courant minarchiste qui motive actuellement de nombreuses études sur la gouvernance.

  • Denis Paquette - Abonné 17 décembre 2013 10 h 48

    Le langage, le miroir de notre esprit angoissé

    Je ne suis pas tout a fait sur que l'esprit humain est un outils de liberté, savoir et liberté ne vont pas de pair et ne sont pas synonymes, ce que je crois c'est que l'esprit est fait pour découvrir voire d'apréhender de nouvelles formes, mais parler de liberté est abusif. Ce que le langage va nous permettre c'est de découvrir des systemes dans des systemes et comme beaucoup d'autres espece qu'il y a un collectif au-dela du fameux je de hursel, vous savez ce bruit de fond a laquelle nous sommes toujours confrontés, que nous arrivons difficilement a décoder . Le langage le miroir de notre esprit angoissé

  • Gilbert Talbot - Abonné 17 décembre 2013 13 h 00

    Comment situer la penése politique de chomsky

    « On peut associer sa pensée politique à l’anarchisme, car il croit que c’est en remettant le pouvoir économique entre les mains des travailleurs et des travailleuses qu’il serait possible d’organiser une société plus juste. Le pouvoir de tyrannies privées doit être combattu par la prise en charge de la direction des entreprises par les ouvrières et ouvriers eux-mêmes.» C'est pas loin de la Commune ça, de l'anarco-syndicalisme et même du marxisme pré-léniniste, mais ce n'est pas encore la dictature du prolétariat. Chomsky critique, mais ne préconise aucune autre forme de gouvernement que la démocratie que nous connaissons. Il serait peut-être près d'un Chavez, de cette gauche latino américaine regroupée autour de l'Alba et pas loin non plus du pape François. On est dans la même famille politique là. Chose sure, c'est un anti-capitaliste reconnu par les capitalistes eux-mêmes.

    Pour ce qui est de sa linguistique, Chomsky n'a jamais, ni voulu, ni tenté de faire le pont avec sa pensée politique. Le cognitivisme et la pensée analytique sont loin du marxisme ou même de l'anarchisme. Ils ne sont tout simplement pas du même domaine disciplinaire. Un peu comme Hubert Reeves, Chomsky est un scientifique-philosophe, qui s'est engagé politiquement. la piste Platon- Descartes est intéressante à suivre en linguistique, mais ne peut pas vraiment expliquer ses prises de positions politiques, qui relèvent d'autres influences théoriques, mais surtout d'autres expériences de vie, comme ces discussions avec les ouvriers autour du kiosque à journaux.

  • Jean-François Allard - Inscrit 17 décembre 2013 22 h 05

    Que sommes-nous devenus depuis ce printemps érable ?

    À tergiverser comme ça sur les prémices, intentions, influences et distorsions des uns et des autres, on en arrive dans ces lieux de discussion à ressembler aux capharnaüms que sont devenus l’assemblée nationale et son pendant outaouais. Chomsky, Falardeau, Courtemanche et autres courtes mèches - omettons-en délibérément pour cause de bus à attraper - nous offrent des pistes de réflexions humaines, donc imparfaites. Elles ont en commun ce message, simple: l’économie asservit l’homme, l’homme aimerait être plus libre. Foin de nos bibliothèques et autres aléas pointilleux, il serait temps de réagir...