Les périls de l’instantanéité

Les médias sociaux et leur instantanéité ont prouvé leur puissance mobilisatrice dans des événements comme le printemps érable de 2012, mais ils sont une arme à double tranchant. Ici, le grand rassemblement du 22 mai 2012.
Photo: - Le Devoir Les médias sociaux et leur instantanéité ont prouvé leur puissance mobilisatrice dans des événements comme le printemps érable de 2012, mais ils sont une arme à double tranchant. Ici, le grand rassemblement du 22 mai 2012.

Cent vingt minutes. C’est la durée de vie maximale de 95 % des mots clés et des sujets de discussion dans l’ensemble des médias sociaux. Ce chiffre illustre bien un aspect de l’environnement médiatique dans lequel évoluent nos débats de société : un contexte bouillonnant de nouvelles où l’instantanéité est reine.

 

Plusieurs voient les différents médias sociaux et électroniques comme des avancées démocratiques sans précédent. Ainsi, jamais n’aurions-nous été aussi bien informés qu’aujourd’hui. Ces nouveaux médias permettraient à la démocratie directe d’émerger et aux citoyens de dire ce qu’ils pensent à tout moment et sans le moindre filtre.

 

Or, sommes-nous vraiment mieux informés ? Ces médias améliorent-ils réellement la qualité de notre démocratie ? Quels sont les impacts de cette quête d’instantanéité sur les citoyens, les journalistes et les élus ?

 

La qualité compromise

 

Cette quête d’instantanéité a commencé à émerger avant l’avènement des réseaux sociaux. La création de LCN et de RDI dans les années 1990 visait ainsi à permettre aux téléspectateurs avides d’information d’y avoir accès à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit ; ces nouveaux venus ont changé nos rapports avec les questions d’actualité. Il y a 10 ans, 25 % des nouvelles duraient de 24 h à 72 h, alors qu’aujourd’hui, ce ne sont plus que 10 % des nouvelles qui ont une telle longévité.

 

La diminution de la durée de vie des nouvelles a ainsi été compensée par une augmentation de leur quantité. Loin de ralentir, cette tendance s’accélère avec les réseaux sociaux et le développement de nouveaux outils technologiques. Ce phénomène est si puissant qu’il ébranle même les géants du monde médiatique. Voyant leurs revenus diminuer, plusieurs journaux ont mis fin à leur publication dominicale alors que d’autres ont tout simplement mis la clé sous la porte.

 

Pour générer ce flot incessant d’information qui abreuve nos multiples téléphones, tablettes et téléviseurs chaque jour, les journalistes se doivent de rapporter toujours plus de nouvelles, parfois au détriment de la qualité et de l’exactitude de leur contenu. Lors d’un colloque sur les médias et la démocratie qui s’est tenu à l’Assemblée nationale du Québec en octobre 2011, Alex S. Jones, journaliste émérite et enseignant à l’Université Harvard, abondait en ce sens et constatait que cette nouvelle conjoncture avait entraîné une diminution de la qualité de l’information dans plusieurs journaux, dont le New York Times, quotidien pour lequel il a travaillé pendant plusieurs années.

 

Cette pression en faveur d’un traitement accéléré de la nouvelle se transpose sur les décideurs, qui sont sans cesse sollicités pour nourrir cette bête médiatique insatiable. Très souvent, quelques minutes voire quelques secondes après un événement, on exige déjà des politiciens qu’ils fassent connaître leur réaction. Les élus sont amenés à se prononcer, alors qu’ils n’ont pas toujours bénéficié d’un temps de réflexion suffisant pour analyser adéquatement la question.

 

Cette quantité impressionnante d’information se retrouve inévitablement sur les réseaux sociaux où le citoyen, autrefois confiné au rôle de spectateur, peut désormais être un acteur du débat et même interpeller directement les élus. Des soulèvements populaires de la trempe du printemps arabe ou les protestations étudiantes québécoises du printemps 2012 ont permis de constater la puissance incroyable de ces outils. Ce sont des lieux d’échanges où les idées peuvent circuler librement. Toutefois, ceux-ci ont également leurs effets pervers. La rapidité et le peu de mots avec lequel on doit s’exprimer forcent le citoyen à prendre des positions tranchées où les nuances n’ont pas toujours leur place. Comment résumer un enjeu aussi complexe que le droit de mourir dans la dignité en 140 caractères ? Mission impossible. Il faut que ça « punch » pour générer le maximum de clics et de « retweets ». Et s’il faut prendre quelques raccourcis pour y arriver, tant pis !


«Techno-scepticisme»

 

Je suis parfois empli d’un certain « techno-scepticisme » lorsque je constate la piètre qualité des échanges sur le Web et l’impact de ce culte du moment présent sur notre démocratie. Ces outils peuvent certes être bénéfiques, mais, trop souvent, ils sont mal utilisés et mènent à des débats stériles où les positions ne cheminent pas : on se rentre dedans à grands coups de points d’exclamations et de MAJUSCULES ! Les meilleurs exemples se trouvent dans le phénomène des « tweets fights », où deux pugilistes numériques s’affrontent sur le débat du jour. Comment apprivoiser ces outils ? Comment les élus et les citoyens doivent-ils agir dans cet environnement où le temps de réflexion est de plus en plus court ?

 

À mon avis, on doit prendre du recul et se garder du temps pour la réflexion. Les élus doivent accepter le fait qu’ils n’ont pas réponse à tout. À titre d’exemple, ils pourraient réduire le nombre de points de presse imprévus et privilégier des conférences de presse moins fréquentes, mais plus étoffées où on passe en revue différents sujets. Une telle pratique permettrait de limiter les phrases creuses qui sont régulièrement utilisées pour offrir un « clip » au téléjournal, tout en évitant de se prononcer sur un sujet épineux.

 

Les élus se plaignent parfois du faible temps d’antenne dont ils disposent pour exprimer leur point de vue. Pourquoi ne pas profiter du potentiel d’outils comme YouTube ou encore des blogues pour étayer davantage les projets sur lesquels ils travaillent ? Si le Web est souvent associé à l’instantanéité comme cela a été illustré précédemment, il peut également héberger des contenus plus étoffés qui permettraient aux citoyens d’approfondir leurs sujets d’intérêt et aux élus d’exposer une autre facette de leur travail.

 

Du côté médiatique, il faut éviter que cette soif d’instantanéité qu’on tente d’étancher à travers les différents médias sociaux et électroniques ne mène à une disparition des journaux et des publications spécialisées qui misent sur le contenu et qui prennent un certain recul sur l’actualité. L’information ne doit pas être transformée en simple objet de consommation qu’on jette presque immédiatement après usage. Les divers médias m’apparaissent complémentaires et essentiels. Si les uns nous permettent de connaître la surface de l’actualité, les autres nous aident à comprendre, à analyser et à nous forger une opinion critique. Je ne cherche pas ici à être défaitiste. Je souhaite plutôt contribuer à une réflexion que journalistes, élus et citoyens devront faire ensemble face aux enjeux démocratiques que soulèvent les mutations rapides de l’univers médiatique afin que nous n’en venions pas à sombrer dans la dictature de l’instantanéité.

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