La Réplique › Programme d’histoire - Le renforcement annoncé est-il celui de l’enseignement?

Le gouvernement souhaite renforcer l’enseignement de l’histoire nationale dans les écoles primaires et secondaires du Québec.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le gouvernement souhaite renforcer l’enseignement de l’histoire nationale dans les écoles primaires et secondaires du Québec.

La ministre de l’Éducation Marie Malavoy a mis sur pied un comité de consultation quant au « renforcement de l’enseignement de l’histoire nationale » dans les écoles primaires et secondaires du Québec. Il s’agit essentiellement d’un comité qui devra faire rapport à la ministre quant à la « réécriture » des programmes d’histoire.

 

Nous déplorons que le processus de consultation ait dû se faire dans la précipitation eu égard à l’importance des questions soulevées : un mois pour la consultation de nos membres et la rédaction d’un mémoire. Cela étant, nous nous interrogeons quant au sérieux du gouvernement, sachant que le comité de consultation proposait de nous entendre le 19 décembre alors qu’il est prévu que ledit comité doive remettre son rapport à la ministre le 1er janvier… Entre dinde et tourtière, le comité peut-il réussir le tour de force de produire une synthèse crédible des mémoires reçus ? S’agit-il d’un réel exercice démocratique ou est-ce simulacre ? Accordons quand même le bénéfice du doute à ses auteurs.

 

Réécriture de l’histoire à enseigner : mais pourquoi donc ?

 

Désormais au Québec, appartiendra-t-il aux politiques de réécrire les programmes d’histoire au gré de leurs volontés ou des élections, ou est-ce encore une tâche qui incombe à l’État québécois ? La question se pose… Dans une entrevue au journal Le Soleil en octobre 2012, la ministre Malavoy avait tenu des propos inquiétants : « On a un peu noyé le poisson de la souveraineté. Dieu sait [qu’il faut que] le débat national au Québec […] soit vu avec du relief et non pas à travers une succession de thèmes qui ne sont pas forcément aussi importants et moins en lien avec notre propre identité. » Plus tard, le titre même d’un communiqué émanant des ministres Malavoy et Duchesne était sans ambiguïté quant à l’objectif de la réécriture du programme : « Renforcement de l’identité : cours d’histoire nationale — [une] démarche pour renforcer l’enseignement de l’histoire nationale » (2 septembre 2013).

 

Le sens de la réécriture annoncée était d’ores et déjà très clair. Et c’est sans surprise que les auteurs du document produit aux fins de consultation sur le « renforcement de l’histoire » annoncent leurs couleurs : le programme d’histoire actuel est critiqué, car il « minimise » et « néglige » la « dualité nationale » en la « délestant des singularités du parcours québécois ».

 

Étant donné l’insistance des auteurs sur cette question, il est légitime de demander si le récit national d’un programme réécrit selon la commande du gouvernement du Parti Québécois serait réduit aux seuls temps forts ainsi qu’aux affrontements de cette dualité. La ligne narrative du récit sera-t-elle tracée par le dialogue ou l’affrontement des deux nations ? Est-ce là le « consensus mémoriel scientifique » qui aurait été rompu par l’actuel programme d’État, ou plutôt une ligne directrice à laquelle devront s’attacher les rédacteurs du programme renforcé ?

 

La lecture attentive du document de consultation permet de répondre à cette question. Ainsi, on y annonce : un recentrage vers une histoire essentiellement politique, reléguant histoire sociale et économique en filigrane de la « trame nationale » (ex. : histoire des femmes) ; la mise au rancart de l’éducation à la citoyenneté ; l’adoption d’une approche de l’histoire nationale par un récit événementiel, une « histoire racontée » ; la remise en cause de la perspective historique ainsi que de la méthode historique ; l’exclusivité au seul passé dans l’étude de l’histoire plutôt qu’une approche permettant d’établir des liens entre présent et passé quant aux questions et faits historiques à étudier.

 

Notre association rassemble plus de 400 membres, dont plus de 90 % sont des enseignants et des enseignantes en histoire, en géographie et en monde contemporain au secondaire, ainsi que des enseignants et enseignantes du primaire. Le 6 décembre, elle a déposé un mémoire à l’attention du comité consultatif ministériel (texte disponible sur notre site). Nous y précisons notre vision de l’histoire qui est d’abord considérée comme une discipline d’enseignement visant, à la lumière du passé, une compréhension du monde et de la société pour les citoyens en formation. L’histoire enseignée ne saurait donc être réduite au seul récit factuel. Avant toute chose, elle est matière à un travail d’interprétation, une construction qui permet à l’élève de se situer dans le temps, mais aussi, et surtout, d’appréhender la réalité avec une distance — la perspective historique —, qui rend signifiante et compréhensible l’expérience du présent. Les élèves ne peuvent être limités pour l’essentiel de leur temps à la réception d’un récit transmis, récit essentiellement politique et laissant en plan les aspects géographique, culturel, social et économique. Un programme national ne saurait être réduit à un chapelet, le fil étant la narration et les grains les connaissances ! Les études sont nombreuses qui démontrent que des connaissances mobilisées par l’élève s’inscrivent davantage dans la mémoire que la mémorisation d’un récit narré. La position de l’AQEUS est donc très claire à cet égard. À la lumière des apprentissages réalisés en classe d’histoire, un programme d’État devrait essentiellement contribuer à former des citoyens et citoyennes mieux cultivés, outillés et éclairés, et ainsi plus aptes à prendre les décisions politiques, sociales et économiques qu’ils et elles jugeront les meilleures.

 

Précisions

 

Quant à Antoine Robitaille, il y est allé d’un éditorial où il a choisi avec soin des passages d’une entrevue de notre présidente au Devoir (30 novembre). Les citations sont justes, là n’est pas la question. La manière dont l’éditorialiste aligne les propos cités ainsi que le choix des passages relevés fait toutefois en sorte de laisser paraître que notre association serait opposée à l’apprentissage de connaissances historiques. Disons-le clairement : cela est absolument faux. La connaissance de faits, dates et événements historiques est partie intégrante de l’apprentissage et de l’enseignement de l’histoire. Nous en convenons et cela a d’ailleurs toujours été notre position à cet égard. Nous maintenons par contre que de cantonner les élèves à la seule mémorisation comme processus d’apprentissage est contre-productif. Comme le disait d’ailleurs monsieur Andreas Schleicher, chef de la division des indicateurs et analyses à la Direction de l’éducation de l’OCDE, en parlant du système scolaire français et de ses piètres résultats (PISA) : « C’est un des systèmes les plus rétrogrades. On y fait beaucoup d’apprentissage par coeur » (Le Monde, 4 décembre). Pour nous, opposer démarche d’apprentissage (ex. : compétences) à acquisition de connaissances (savoirs factuels) est erroné. Incidemment, ni la démarche ni l’apprentissage de savoirs factuels ne sont antérieurs l’un à l’autre : ces deux aspects vont de pair et sont pratiquement indissociables. Quant aux accusations d’avoir exagéré le risque d’une récupération du politique sur le contenu d’un programme d’État, nous croyons avoir très bien expliqué notre position dans notre texte.

 

Cependant, et, contrairement aux auteurs du document sur le « renforcement de l’enseignement de l’histoire » nommés par le Parti québécois, nous croyons qu’il est inexact de prétendre que « les dernières refontes de l’enseignement de l’histoire » reposent sur « certaines fausses évidences », dont « l’une d’entre elles réside dans l’obsolescence présumée du cadre national en tant qu’espace d’intelligibilité du parcours historique ». Mais que doit-on entendre par « cadre national » et « trame nationale » ? Au-delà de sa défense ou de sa déconstruction, il nous semble clair que l’actuel programme est national. Pour nous, cette conception de la nation — la nation civique — est en droite ligne avec l’héritage intellectuel de René Lévesque. Qu’en est-il pour les promoteurs du « renforcement de l’enseignement de l’histoire » ? Que signifie donc « cadre national » au juste ? Nulle part dans leur document, ses auteurs ne le définissent…


Lise Proulx - Conseillère pédagogique et présidente de l’Association québécoise pour l’enseignement en univers social (AQEUS), Pierre Beaudoin - Enseignant et vice-président de l’AQEUS, Daniel Rouillard - Enseignant et vice-président de l’AQEUS et Sylvain Decelles - Enseignant et directeur de l’information et des communications

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