Hélène Pedneault 1952-2008 - Vue de la troisième rangée

Hélène Pedneault
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Hélène Pedneault

Hélène. La plus belle voix du monde. Une voix mémorable, aussi fastueuse que celle de nos grandes comédiennes. Je voudrais encore entendre sa voix.

 

On n’était pas intimes. Mais on s’aimait. Notre lien tenait d’un type fort sous-estimé : la camaraderie. La troisième rangée, pourrions-nous dire, puisque ce n’était ni « amour » ni amitié, mais ce câble puissant qui unit des personnes qui militent ensemble, travaillent ensemble, affrontent des épreuves ensemble, confrontent un adversaire ensemble et ne se trahissent jamais. Hélène et moi partagions ce qu’il convient sans doute de nommer de grandes causes, mais j’ai vu les mêmes liens entre voisins d’une même rue pour verdir la ruelle. Saisir chez l’autre cette capacité d’agir est à la fois calmant et stimulant. On comprend qu’on n’est pas seule. On s’allume à sa flamme.

 

On se côtoyait surtout lors de réunions ; la plupart du temps des assemblées que je présidais et qu’elle chavirait comme « conférencière-invitée ». Je voyais la salle changer, au fur et à mesure qu’elle parlait. Elle était connectée à une vision tout à fait singulière du réel ; elle nous ouvrait les yeux, littéralement : Mon enfance et autres tragédies politiques, un univers complet dans un titre. Elle lisait toujours un texte, préparée comme une vraie pro, mais elle ne le « lisait » pas. C’est difficile à expliquer : elle parlait à chaque groupe comme à une personne, à partir d’un texte. Sauf que cette personne était un village complet à électrifier. Hélène devenait la Manic à elle seule. Sa déconstruction de faits banals pour les montrer dans tout leur sens, voire toute leur monstruosité, était phénoménale. Ses mots de feu, toujours justes, galvanisaient ; son fabuleux sens de l’humour, toujours juste, reposait. Elle pouvait faire monter et descendre une foule au gré de sa pensée, sans la manipuler. Hélène était sincère. Elle était aussi peu démagogue en public qu’elle pouvait l’être en privé.

 

Angles morts

 

Dans la vie quotidienne, Hélène arborait fièrement ce que je considérais plutôt être ses deux angles morts : l’anglais et la cigarette. On marche rue Saint-Denis. En passant devant une terrasse, on n’entend que de l’anglais. Elle grogne et regrogne sur l’envahissement des anglophones dans les quartiers francophones. Je dis : « Hélène, c’est peut-être juste des touristes… » Elle répond : « J’m’en sacre ! » Dans une salle non fumeur : « Hélène, le monde ne fume plus, ça les dérange que tu leur fumes au nez. » Elle répond : « Tiens, la montée de la droite ! » Mauvaise foi totale. Un refus radical d’amener à la conscience l’ombre de l’ombre de la remise en question de certains de ses penchants. C’était son côté enfant, bébé même. Littéral. Elle aimait être littérale en matière de passion. Je ne dirais évidemment pas la même chose de son engouement obstiné pour les frites et le macaroni puisque je le partageais…

 

S’ajoutait à la camaraderie une admiration troublante. Suis-je la seule à avoir été jalouse de sa puissance ? Quelle force, quelle vigueur ! Comme les courants à l’entrée du fjord de son Saguenay natal (courants appelés « le boeu’ » par les marins du coin), elle réussissait à nous brasser dans tous les sens d’un coup sec.

 

Amour de l’indignation

 

L’outil principal de l’écriture, ce sont les mots. Et les mots forment des images qui finissent par faire des histoires. Mais comme vous le savez, le masculin a avalé le féminin il y a quelques siècles. Il a donc fallu réusiner la langue pour l’ajuster à l’apparition des femmes dans le monde et dans l’écriture. Jusque-là, nous étions écrites à l’encre sympathique peut-être, mais (justement) invisible ! Il a fallu frotter pas mal fort pour que nos mots apparaissent. Quand on parlait de « l’Homme » au sens large, on nous disait de ne pas nous en faire, que les hommes embrassaient les femmes et que nous étions incluses. Combien de mensonges de ce genre a-t-il fallu pour faire taire la moitié de la planète ?

 

Sa puissance tenait de son indignation et de son amour de l’indignation. C’est la source du militantisme, bien sûr, mais Hélène dépassait de loin la rhétorique qui s’écoute parler. Et, mystère des mystères, sa capacité d’indignation n’était pas affectée par sa lucidité. Elle savait parfaitement que dans un monde devenu fou du pouvoir et de l’argent, il fallait bien s’attendre à l’injustice, aux mesures à courte vue, à la fièvre du profit immédiat, voire aux crimes crapuleux. Mais chaque fois sa révolte jaillissait comme d’un geyser inépuisable. Ce n’était pas parce que c’était prévisible que c’était admissible ; elle n’était pas surprise, elle était choquée. Cette connaissance des choses qui désamorce tant de contestation chez la plupart des gens n’agissait pas sur son émotivité militante. Hélène n’était pas rejoignable quand elle se plaçait dans l’axe de résistance. Sa volonté de justice et de beauté la recouvrait comme une bulle d’air pur, et rien ne pouvait l’atteindre. Je me la représentais comme un brassage de Jeanne d’Arc, de Louise Michel et d’Emma Goldmann. Passionnée du pays, de son peuple et de liberté. Femme inspirée, secrète, hardie. Féministe en public, féministe en privé.


Nicole Lacelle - Extrait de l’ouvrage collectif « Qui est Hélène Pedneault ? », fragments d’une femme entière, éditions Remue ménage, 2013

8 commentaires
  • Hélène Paulette - Abonnée 12 décembre 2013 08 h 19

    Elle nous manque beaucoup.

    Cette manière qu'elle avait de nous remettre en perspective nous manque en ces temps d'indécision... Je me surprend souvent à ma demander ce qu'elle en penserait et je m'ennuie de ses fameux coups de gueule...

  • Johanne St-Amour - Inscrite 12 décembre 2013 09 h 02

    Merci!

    Merci Mme Lacelle pour ce magnifique témoignage. Je m'ennuie aussi des coups de gueule de Hélène Pedneault. J'ai très hâte de lire les autres témoignages.

  • Gilles Gélineau - Abonné 12 décembre 2013 10 h 10

    Et de son astrologie?

    Bien écrit avec des mots coup de poing. J'ai aimé l'entendre à la radio et la lire parfois. Mais un jour, à Radio CAN., elle a dévoilé sa croyance dans l'astrologie avec sa force habituelle, et en plus avec la force d'une croyante qui y trouve explication de la réalité et perception de l'avenir. De l'autodestruction avec coup de poing! Quelqu'un peut situer cette égarement dans sa trajectoire?

    • France Marcotte - Abonnée 12 décembre 2013 19 h 28

      En tout cas pour vous cela semble prendre beaucoup de place, toute la place.

      On peut toujours trouver matière à discréditer quand on cherche bien.

      La violence ordinaire, quoi.

    • Hélène Paulette - Abonnée 13 décembre 2013 11 h 22

      M.Gélineau, vous seriez surpris du nombre de grands hommes qui consultaient leur astrologue.....

    • France Marcotte - Abonnée 13 décembre 2013 12 h 54

      Intéressant ce que vous dites, madame Paulette.

      Chez une femme, cela devient impardonnable, comme si on avait désespérément cherché à lui reprocher quelque chose, ne pouvant simplement l'admirer.

  • Pierre Samuel - Inscrit 12 décembre 2013 16 h 45

    La bouillante Hélène...

    C'était en juillet 1996 à Radio-Can, une série ayant justement pour thème l'indignation qu'elle animait avec sa fougue habituelle entourée, entre autres, des non moins regrettés Albert Jacquard qui affirmait que «l'indignation doit grandir avec l'âge, car il nous reste de moins en moins de temps pour réagir aux injustices» et de Madame Léa Roback qui «incitait à être toujours aux aguets». Etait aussi parmi les invités un merveilleux personnage âgé de 85 ans du nom de André Dupont, dit Mouna, vieil anarchiste français...

    Absolument jubilatoire d'entendre ces passionnés de justice sociale, aiguillonnés par l'infatigable Hélène Pedneault, se relancer sur la nécessité de rester en vie jusqu'au dernier souffle...

    Propos et réflexions qu’on ne risque plus de savourer depuis la disparition de la chaîne culturelle remplacée par le soporifique Espace Musique...où rien ne risque guère de déraper.

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 12 décembre 2013 23 h 18

    Sublime Hélène

    Mon admiration va pour sa force créatrice. Ces idées nouvelles et vivifiantes me mesmérisait. Écrire sur un panneau d'autoroute "Vous êtes à 1000 milles de l'arrivée de Jacques Cartier en 1534", me paraît une idée merveilleuse. Ce n'était pas la seule.
    J'espère que quelqu'un les a confiné cette mine de richesse.