Majestueusement, adieu Mandela!

Si la vie a quitté Nelson Mandela, celui-ci est loin de quitter notre vie commune.
Photo: Agence France-Presse (photo) Si la vie a quitté Nelson Mandela, celui-ci est loin de quitter notre vie commune.

L'histoire du monde n’a pas toujours réservé la meilleure des places et des performances politiques aux Africains. Voilà qu’en la personne de Nelson Rolihlahla Mandela, le « Madiba », un solide pied a été mis dans la porte pour empêcher que le récit collectif des événements, et particulièrement la mémoire universelle des faits, ne soit si cruel et oublieux de tout un continent. C’est en mettant en perspective certaines dimensions du contexte de la lutte anti-apartheid que l’humanisme de Mandela ressort, suffisamment, pour éclairer la personnalité devant laquelle l’univers entier reste toujours en admiration… Hommage ultime à celui dont la famille humaine reste sa propre famille ; hommage majestueux à celui qui a su trouver solution à l’un des problèmes sociaux de son temps.

 

L’émotion qui traverse le monde entier pour honorer autant la personnalité que l’oeuvre universellement acclamée du « Madiba » est à la hauteur de la dignité et de la conviction avec lesquelles le souci inébranlable du bien commun, dans l’espace public, a été démontré chez cet homme. Il voulait abolir et éradiquer l’apartheid — l’odieux système de brutalité raciale qui consacrait sur la terre sud-africaine de l’Azanie le développement des personnes de race blanche dans les villes séparées et protégées des autochtones de race noire ou d’ascendance métisse et indienne, toutes confinées à des ghettos. D’ailleurs, toutes ces personnes discriminées étaient considérées comme des moins que sauvages, porteurs d’aucun soupçon d’humanité. L’horreur et la cruauté ainsi nommées n’ont plus besoin d’aucune autre description pour être comprises de partout et combattues ouvertement.

 

Nelson Mandela, une fois sa conscience aiguisée par les effets quotidiens d’un tel degré de racisme d’une minorité contre la majorité des citoyens, et qui sévissait dans son pays depuis 1948, se dédia complètement à cette lutte contre l’apartheid pour n’en sortir que victorieux, digne et humble : abolir l’odieux système de l’apartheid et, sans vengeance, réconcilier tous les citoyens d’Afrique du Sud, loin des faciles tentations de règlements de comptes. Une Afrique du Sud multiraciale est depuis née, le 27 avril 1994, malgré tous les tâtonnements d’une nation en construction fragilisée par tant d’années de récrimination.

 

Et des tâtonnements, le monde en avait connus dans sa dénonciation timorée du système de l’apartheid ; les plus célèbres de ces hésitations nous sont venues du président américain Ronald Reagan (1981-1989) et de la première ministre britannique Margaret Thatcher (1979-1990), deux conservateurs très amis par ailleurs. De toute son autorité, Mme Thatcher traitait inlassablement le « Madiba » de vulgaire « terroriste », enlevant par les moyens de son influence toute valeur et noblesse à la lutte que menaient les Sud-Africains, ainsi qu’une partie importante des États progressistes tout comme de nombreux citoyens indignés du monde, dans le but de mettre fin à l’apartheid. Les avancées de Margaret Thatcher contre le système de l’apartheid seront considérées comme tardives même par ses partisans et rapportées par le journaliste Richard Dowden (actuellement directeur de la vénérable Royal African Society londonienne) comme une protection du commerce mondial plutôt qu’un noble rejet du crime visible contre l’humanité (« She opposed apartheid more on the grounds that it was a sin against economic liberalism rather than a crime against humanity. »)

 

De l’isolement de l’Afrique du Sud ségrégationniste dans les rencontres internationales à la formation des alliances de « Pays de front », en première ligne desquels les fragiles États africains décidés à combattre le régime de l’apartheid et ses alliés, jusqu’aux boycottages spectaculaires des Jeux olympiques, dont ceux de Montréal en 1976, tout était mis en oeuvre pour que l’apartheid prenne fin au profit de la valorisation de la dignité humaine bafouée dans le traitement infligé à la majorité des citoyens d’Afrique du Sud.

 

Le don de Mandela

 

Loin d’être un saint homme, Mandela se reconnaissait volontiers comme un « pécheur qui essaie de s’améliorer », et en tant que tel, il participa à toutes les formes de luttes contre l’apartheid et assuma avec une dignité communicative toutes ses années passées en prison pour transformer positivement son pays et nullement sa situation propre. Désespéré par une telle force de caractère, le régime de l’apartheid organisa même des conditions favorables à la fuite de Mandela de certains lieux de sa détention et se donner probablement plus de temps pour perpétuer un système resté totalement déraisonnable.

 

Icône du dialogue et de la réconciliation de ses concitoyens, Mandela possédait aussi le rare don de considérer la liberté comme un souffle vital aussi utile à l’autre qu’à pour lui-même : « Je savais parfaitement que l’oppresseur doit être libéré tout comme l’opprimé. Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de sa haine, il est enfermé derrière les barreaux de ses préjugés […] Quand j’ai franchi les portes de la prison, telle était ma mission : libérer à la fois l’opprimé et l’oppresseur ». Nadine Gordimer, Prix Nobel de littérature 1991 et infatigable militante anti-apartheid, celle qui donna au monde cette sublime réflexion dans L’arme domestique (1998) : « Les formules qui semblent avoir perdu tout leur sens à force d’avoir été répétées trop souvent sont celles qui contiennent le plus de vérité », déclara un jour que son ami Mandela était de cette rare espèce « pour qui la famille humaine est sa propre famille ». Une si grandiose mission de vie ne pouvait que conduire Mandela par monts et vallées, des prisons aux plus grands palais de ce monde, avant de le voir aboutir, triomphe collectif après défaites et humiliations personnelles, comme premier président de l’Afrique du Sud post-apartheid, sans vengeance ni haine. Et même là, Nelson Mandela a plutôt joué de la vie que de ses adversaires et de ses concitoyens, se contentant d’un seul mandat présidentiel, symbolique et annonciateur de la réconciliation d’un peuple aux mille et une ethnies que tout divisait.

 

Le jour de la proclamation de ce nouvel État, « Madiba » donnait le gage d’une nation nouvelle à la face du monde : « Nous avons triomphé dans notre effort pour insuffler l’espoir dans le coeur de millions de nos concitoyens. Nous prenons l’engagement de bâtir une société dans laquelle tous les Sud-Africains, Blancs ou Noirs, pourront marcher la tête haute sans aucune crainte au fond de leur coeur, assurés de leur droit inaliénable à la dignité humaine — une nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et avec le monde. »

 

L’importance de sa présence

 

On comprend aujourd’hui non pas le deuil universellement exprimé et partagé, mais la manifestation et les réprobations mondiales contre la mort de Nelson Mandela. L’un de ses compagnons de prison, Ahmed Kathrada, a su bien traduire ce sentiment général, ambivalent et paradoxal, en confessant que Mandela représentait tant de choses qu’en n’importe quel état physique, sa seule présence vaut bien plus que l’épreuve de sa disparition : « Nous prions pour qu’il puisse rester avec nous aussi longtemps que possible, parce que nous avons besoin de lui, nous avons besoin de sa présence, de sa simple présence, parce qu’il demeure une inspiration pour notre pays, et au-delà de nos frontières. »

 

Et voilà que désormais, l’éternité ne sera accordée qu’à l’exemplarité de la vie de Mandela ; une vie écrite en actes de pardon et de réconciliation certes, mais des actes inlassablement érigés contre toutes les oppressions indues de notre temps. À l’heure des technologies de l’information et des médias sociaux, disparaît-on vraiment, lorsque l’on s’appelle Nelson Rolihlahla Mandela et que Google, le Temple de la vie médiatique mondiale, consacre un Mémorial électronique unique à l’ensemble de votre vie, et de votre vivant même ?

 

Si la vie a quitté Nelson Mandela, celui-ci est loin de quitter notre vie commune dont il féconde de nombreuses et vertueuses aspirations. Mission accomplie pour cet homme au nom évocateur de Rolihlahla, le « fauteur de troubles », « celui par qui les ennuis arrivent », celui-là même qui a su trouver solution à l’un des problèmes de son temps, notre époque moderne, en empêchant le monde de tourner en rond autour de l’apartheid.

 

Majestueusement, adieu Mandela !


Pierre S. Adjété - Chargé de cours, École nationale d’administration publique, Gatineau

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