L’itinérance n’est pas un crime, rappelons-le

Depuis près de 20 ans, la judiciarisation et la pénalisation sont apparues comme des réponses utiles et nécessaires pour mettre fin à la présence des personnes en situation d’itinérance dans les rues.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Depuis près de 20 ans, la judiciarisation et la pénalisation sont apparues comme des réponses utiles et nécessaires pour mettre fin à la présence des personnes en situation d’itinérance dans les rues.

À quelques jours de l’adoption d’une politique sur l’itinérance par le gouvernement québécois et au regard des événements des derniers mois, les enjeux entourant la question de l’itinérance sont plus que jamais d’actualité.

 

L’itinérance demeure un phénomène complexe alimenté par des causes sociales profondes et par des trajectoires individuelles marquées par des ruptures, des difficultés, des vulnérabilités de différents ordres. Depuis près de 20 ans, la judiciarisation et la pénalisation sont apparues comme des réponses utiles et nécessaires pour mettre fin à la présence des personnes en situation d’itinérance dans les rues. Nos travaux ont démontré à quel point ces pratiques répressives sont coûteuses, contre-productives, inefficaces et discriminatoires. Ainsi, en 2010, les constats d’infraction remis aux personnes en situation d’itinérance concernent le plus souvent la consommation d’alcool dans l’espace public et l’ébriété publique. Ces personnes reçoivent plus de 25 % de toutes les contraventions délivrées en vertu des règlements municipaux par les policiers de la Ville de Montréal, alors qu’elles ne comptent que pour 1 à 2 % de la population montréalaise. Ces constats ont été relayés depuis 2009 par la Commission parlementaire sur l’itinérance et par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, qui ont démontré que ces pratiques étaient attentatoires aux droits fondamentaux et relevaient d’un profilage social.


Améliorations importantes

 

Certes, des améliorations importantes ont été proposées : réduction du nombre de contraventions délivrées, création d’équipes multidisciplinaires d’intervention, adoption d’une politique contre le profilage racial et social au SPVM, mise en place de procureurs et de percepteurs désignés à la Cour municipale de Montréal, projet IMPACT à la Cour municipale de Québec, la Clinique droits devant.

 

Pourtant, les mentalités semblent avoir peu changé. Il y a quelques semaines, la Fraternité des policiers de Montréal commandait un sondage sur le sentiment d’insécurité vécu par les Montréalais. Or, ce sondage mettait l’itinérance sur le même pied que des comportements criminels comme les actes terroristes ou les voies de fait, ce qui semble sous-tendre que l’itinérance est un crime. Certes, il est heureux de constater que (seulement) 4 % des personnes sondées ont déclaré se sentir menacées par l’itinérance. Mais le simple fait de poser la question dans ces termes est révélateur.

 

De plus, comment considérer qu’il y a eu changement de mentalités et de pratiques quand plus de 4000 contraventions ont été délivrées auprès des personnes en situation d’itinérance, et ce, sans compter les nombreuses interpellations, contrôles d’identité et autres interventions, alors même que le rapport annuel du SPVM indique que celui-ci n’a reçu que 10 000 appels sur une totalité de 425 000 appels portant sur la question de l’itinérance.

 

Réprimer des personnes en situation d’itinérance, c’est d’abord et avant tout soumettre ces personnes à un profilage en raison de leurs conditions sociales de vie. Un changement de cap s’impose, et ce, de façon urgente. L’itinérance n’est pas un crime, les personnes en situation d’itinérance ne paraissent pas menacer la sécurité des Montréalais, alors qu’attendons-nous pour interpeller et mobiliser d’autres acteurs que les policiers ? Ceux-ci n’ont ni les outils ni la formation pour apporter l’aide et le soutien nécessaires aux personnes en situation d’itinérance ; ni même le mandat, d’autant plus que les mentalités et les pratiques répressives demeurent, tout comme l’impunité en regard des pratiques discriminatoires, et ce, malgré l’adoption de politiques contre le profilage social et racial. L’itinérance n’est pas une urgence criminelle, elle est une urgence sociale.

 

Créons de nouvelles réponses soucieuses de bâtir une réelle solidarité à l’égard les plus démunis, plutôt que de maintenir leur mise à l’écart et leur répression.


Céline Bellot - Professeure, École de service social, Université de Montréal, directrice de l’Observatoire des profilages racial, social et politique et Marie-Eve Sylvestre - Professeure Faculté de droit, Université d’Ottawa, membre de l’Observatoire des profilages racial, social et politique

9 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 6 décembre 2013 06 h 29

    L’itinérance n’est pas une urgence criminelle, elle est une urgence sociale.

    Heureusement que des gens en autorités telles que Mesdames Bellot et Sylvestre sont là pour nous le souligner.

  • Isabelle Guillemette-Bilodeau - Inscrite 6 décembre 2013 08 h 59

    Deux poids deux mesures?

    Je suppose que la majorité des contraventions que se font remettre les initérants concernent le fait de flâner ou d'être ivre sur la voie publique. Quand le dehors est notre seul chez soi, il est inévitable de flâner mais j'ai bien l'impression qu'on tolére beaucoup plus facilement cette "faute" chez les non-itinérants. Même leur ivresse est davantage tolérée. Les initérants sont souvent considérés comme entièrement responsables de leur situation et je suppose que ce préjugé peut jouer un rôle dans la distribution de contraventions.

  • Normand Perry - Inscrit 6 décembre 2013 09 h 30

    Si l'itinérance n'est pas un crime, ce qui en est la cause en est un!

    En effet, l'itinérance n'est pas un crime. Ce qui est criminel, ce sont les conditions sociales et économiques qui rendent l'itinérance possible, dans une société où il le superflu est monnaie courante! Et le premier coupable d'un tel crime est le système capitaliste néolibéral.

    Normand Perry.

  • Serge Lemay - Inscrit 6 décembre 2013 10 h 15

    L'itinérance est un crime

    Mais ce n'est pas l'itinérant qui l'a commis !

  • André Michaud - Inscrit 6 décembre 2013 10 h 51

    à cause de la désinstitutionalisation

    La plupart des itinérants sont des malades mentaux et des toxicomanes. Auparavant on s'occupait de ces gens en les soignant dans des institutions spécialisées, aujourd'hui on les abandonne à la rue...et une fois dans la rue la toxicomanie les condamne à jamais à la misère.

    Malheureusement quand ils ont été abandonné par l'état ce sont les policiers qui ont été pris avec ce problème...et ils ne sont pas formés pour cela, ce ne sont pas des psy ou des travailleurs sociaux. Le policier ne peut lever les yeux sur des infractions ou des crimes, il doit faire son travail, il est payé pour.

    Il serait temps de penser à remettre en institutions tous ces grands malades et ainsi de mieux les aider , loin des drogues de rue, mieux alimentés, avec une hygiène de base etc.. au lieu de les laisser à la rue.

    • Michel Vallée - Inscrit 6 décembre 2013 11 h 36

      ''Le policier ne peut lever les yeux sur des infractions ou des crimes, il doit faire son travail, il est payé pour''

      Et c'est ainsi que d'occuper plus d'une place sur un banc public ou de flâner pour passer le temps deviennent autant d'infractions... qui mènent à la prison pour faute d'avoir acquitté l'amende

    • Michel Vallée - Inscrit 6 décembre 2013 11 h 55

      ''La plupart des itinérants sont des malades mentaux et des toxicomanes...Il serait temps de penser à remettre en institutions tous ces grands malades... au lieu de les laisser à la rue.''



      Le goulag pour les clochards !

      Et ceux des SDF qu'alimentent en effectifs les contraintes économiques, qu'en fait-on ? On les parque à l'asile aussi ?

      Pourtant, à notre époque, il ne manque pas d’Itinérants dans la cinquantaine qui, après une mise à pied, n’ont pu se dénicher un nouvelle emploi, et qui aux termes de leurs allocations de chômage ne peuvent plus se payer un loyer en raison de la faiblesse des prestations d’Aide sociale.

      Ils sont donc à la rue, et ils vont de refuge en refuge dans l’attente de toucher leur pension de vieillesse. Faudrait-il les interner jusqu’à leur soixante et cinq ans, au moment où ils pourront enfin se payer un loyer ?