La réplique › CA de l’UQAM - Cachez ces problèmes que je ne saurais voir…

Avant toute chose, soulignons que l’enjeu dont il est question ici est d’intérêt public et qu’il doit être dépersonnalisé. En outre, la notion de « gouvernance » est un terme qui veut dire tout et son contraire, ce qui permet à Lise Bissonnette, dans sa lettre de lundi (« Préjudice majeur, charlatanisme intellectuel », 2 décembre, Le Devoir) d’en faire un synonyme à la fois de transparence et de contrôle de l’information, car elle reproche au Devoir de publier une lettre d’opinion critiquant le fonctionnement du conseil d’administration de l’UQAM (CA).

 

Des faits

 

Si nous nous interrogeons sur la capacité structurelle du CA à remplir sa fonction de contrôle, cela n’a rien à voir avec les qualités personnelles de ses membres, notamment celles de Mme Bissonnette. Il ne suffit pas d’égrener des curriculum vitae, le problème est ici d’une autre nature, plus systémique que circonstancielle. Comme exemples de ces problèmes, on peut penser au rôle des membres socioéconomiques du CA, à leur manque de connaissance de l’UQAM, à l’attitude complaisante du CA envers la direction et au manque d’information et de temps pour contrôler efficacement les actions de la direction.

 

Dans sa lettre, Mme Bissonnette reproche à M. Sanschagrin de ne donner aucun fait afin d’appuyer ses propos. Donnons-en alors. Parlons des réserves émises par la présidente du CA lors de la séance du 26 mars 2013 (inscrites dans les procès-verbaux) alors qu’elle « s’interroge sur le danger qu’il pourrait y avoir à se placer en situation de dépendance face à un manufacturier en situation de monopole » (Procès-verbal A-486). Il s’agissait alors de limiter un appel d’offres public aux seuls produits de marque CISCO pour le remplacement des infrastructures réseau de l’université (un projet de près de 20 millions de dollars). Daniel Girard, qui a travaillé pendant six ans chez CISCO avant de devenir le directeur des services réseau à l’UQAM, lui explique que le monopole est justifié par le caractère « très performant » de ce manufacturier. Le CA adopte à l’unanimité le projet, une décision qui repose notamment sur l’argument d’autorité, invoqué par la direction, voulant que la firme KPMG approuve le choix de CISCO.

 

Le professeur Yves Gingras, membre actuel du CA, dénonçait déjà dans Le Devoir en 2008 le poids des firmes externes dans le processus de légitimation des choix de la direction. Selon lui, « la crédibilité, auprès de membres d’un CA, de documents préparés par des firmes externes […] explique en partie pourquoi des projets sont entérinés sans étude approfondie ». Il se demandait alors « qui au sein d’un CA […] a le courage, le temps et surtout l’expertise pour mettre en cause des rapports complexes portant l’imprimatur de firmes d’avocats ou de comptables appartenant à des organisations qui vendent à fort prix leur “ expertise ” au niveau international ? »

 

À la suite d’un reportage de TVA en juillet, l’UQAM a retiré son appel d’offres sur les infrastructures réseau qui privilégiait CISCO. Ainsi, à la séance suivante du CA, le 27 août 2013, le recteur de l’UQAM, Robert Proulx, note « que ces événements devraient amener à une réflexion collective sur la façon de traiter ce type de dossier à l’avenir » (Procès-verbal A-490). Mme Bissonnette ajoute qu’il faut « réexaminer la forme de présentation des dossiers afin de s’assurer que toutes les pièces requises y figurent et que l’ensemble de l’information y soit totalement explicite ». En réponse, un membre socioéconomique a affirmé que le rôle du CA était de se prononcer sur les résolutions proposées en s’appuyant sur l’information fournie par la direction. Il suggère que trop d’information pourrait paralyser le processus décisionnel, une remarque qui illustre cette culture de la « confiance », précisément celle que nous dénonçons. Or, le 4 novembre dernier, le CA a pris de nouvelles décisions dans le dossier CISCO, des décisions qui demeurent jusqu’à aujourd’hui confidentielles et qui sont, à notre avis, symptomatiques d’une certaine culture du secret difficile à concilier avec les prétentions des gestionnaires de l’UQAM à la transparence.

 

Plan directeur immobilier

 

Dans un autre ordre d’idées, soulignons aussi l’adoption unanime (avec l’abstention des deux étudiants et d’une professeure) par le CA, le 13 décembre 2011, du cadre général du Plan directeur immobilier de l’UQAM (un projet de délocalisation des diverses facultés de plus de 25 millions de dollars). Le CA s’était alors prononcé sur le projet avec pour seule information la présentation d’une projection PowerPoint par la direction…

 

Notons finalement que le rapport 2012-2013 du Vérificateur général du Québec affirmait que l’UQAM « manque de rigueur dans la préparation de ses états financiers ». Selon ce rapport, le nombre important d’anomalies décelées lors de la vérification « révèle des déficiences dans le processus de gestion et de divulgation de l’information financière ».

 

Selon nous, ces faits viennent nuancer l’affirmation de Mme Bissonnette voulant que les «  pratiques ” de l’institution, et notamment celles qui touchent l’information fournie au conseil d’administration, ont bel et bien changé ». On a l’impression que l’histoire se répète tant il reste des problèmes de transparence et de gestion. Si les pratiques ont changé depuis le scandale de l’îlot Voyageur, c’est aussi parce que les lois ont changé. Celles-ci et leurs règles plus strictes quant à la gestion des organismes publics ne nous paraissent d’ailleurs pas suffire à transformer radicalement la culture décisionnelle du CA.

 

Mme Bissonnette reproche du reste à M. Sanschagrin de ne pas connaître le CA puisqu’il n’y siège pas. Encore heureux que ce ne soit pas le cas : on l’accuserait de manquer de loyauté et on le traduirait devant un comité de discipline. Plutôt que d’être loyal envers le CA ou même la direction, nous pensons qu’il est préférable de l’être envers la communauté universitaire, soit l’ensemble des professeurs, des chargés de cours, des employés de soutien et des étudiants qui font vivre l’UQAM au quotidien.

 

Ainsi, à notre sens, le texte de Mme Bissonnette illustre éloquemment ce qui est dénoncé : la critique est reçue comme une remise en question de la compétence des administrateurs et de la direction. Dans les faits, plutôt que de contredire les propos de M. Sanschagrin, Mme Bissonnette dit surtout que ceux-ci sont inacceptables. Pire : Le Devoir serait également coupable, car ces propos ne devraient pas pouvoir être exprimés librement sur la place publique. Son texte cherche à faire taire la critique en l’associant à de la diffamation, réaction typique de cette culture de l’opacité que nous déplorons. Peut-être est-ce un peu ça, le problème du CA de l’UQAM.

 

*Samuel Ragot, qui fut au CA de l’UQAM (2011-2013), Stéphanie Bernier (2008-2011), Charlotte Guay-Dussault (2008-2011), Simon Tremblay-Pepin (2006-2008), Patrick Véronneau (2006-2008), Siegfried L. Mathelet (2003-2004). Autre signataire : David Sanschagrin, doctorant en science politique, UQAM.

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