Insultes et confusion épistémologique

Réponse à une lettre de François Chartier sur l’enseignement de l’histoire

La réponse (publiée dans Le Devoir du 3 décembre) de M. François Chartier à Lise Proulx, la présidente de l’Association québécoise pour l’enseignement en univers social, ne serait qu’une boutade risible s’il ne lançait pas à la fin de son billet une insulte à celle-ci quant à ses connaissances épistémologiques. Or, le texte entier de M. Chartier témoigne de sa propre confusion épistémologique concernant la discipline historique.

 

Dans son premier paragraphe, M. Chartier confond allègrement les faits et leur interprétation. Énumérer des faits, ce n’est pas de l’histoire, c’est de la chronologie. On commence à faire de l’histoire lorsqu’on donne du sens aux événements, c’est-à-dire lorsqu’on les interprète, pas quand on les énumère comme un petit chien savant.

 

Dans le paragraphe suivant, M. Chartier continue à étaler son ignorance en essayant de nous faire croire que les dates que nous commémorons ne sont que des faits purs et transparents, comme si justement ces faits n’étaient pas empreints de manipulation destinée aux gens du présent.

 

Est-il d’accord avec la volonté du gouvernement Harper de nous faire croire que la guerre de 1812 serait la date qui marquerait la véritable fondation du Canada, alors qu’anglophones, francophones et autochtones se seraient entraidés, dans une belle union sacrée, pour bouter les Américains hors de « notre » beau pays ? Sans doute que non, parce qu’il s’agit ici d’une interprétation doublée d’une grossière manipulation.

 

Mais le bouquet nous arrive au troisième paragraphe, que j’ai bien dû relire 20 fois tellement je n’en croyais pas mes yeux : ainsi donc, l’école serait le lieu où, au lieu d’apprendre à faire de l’histoire et à comprendre — en les interprétant — les événements clés de notre passé, les élèves devraient se faire conter de belles histoires comme dans les téléromans ! Et ces belles histoires, que diront-elles de la Conquête ou du rôle des immigrants dans l’industrialisation du Québec ? Elles en proposeront une interprétation, soyez-en certains.

 

Si le récit et la narration sont des ressorts essentiels à l’enseignement de l’histoire, dans la mesure où ils sont au service d’une compréhension raisonnée du passé — comme le rapport Parent nous y invitait dès 1964 —, il y a quelque chose de méprisant pour nos élèves à vouloir limiter les cours d’histoire et le travail des enseignants à ce rôle de conteur.

 

Et c’est M. Chartier qui parle de « noirceur » à propos des idées de Mme Proulx !


 

Jean-François Cardin - Historien et didacticien de l’histoire, Université Laval

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