Pour une politique de diffusion de la littérature

À long terme, il faudra revoir de fond en comble les programmes d’encouragement à la lecture.
Photo: Salon international du livre de Québec À long terme, il faudra revoir de fond en comble les programmes d’encouragement à la lecture.

Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) tient à rectifier le tir dans le débat qui vient de resurgir sur la précarité des auteurs. Limiter ce débat à la seule question des redevances de 10 % sur le prix du livre pour chaque exemplaire vendu nous paraît inapproprié. Cette approche conduit à des conclusions douteuses comme celle de penser que le simple fait d’augmenter cette redevance à 12 % ou 15 % améliorerait considérablement le sort des écrivains alors que la réalité est beaucoup plus complexe.

 

La problématique de la précarité des écrivains ne tient donc pas seulement au taux de redevances prévu au contrat d’édition. Un contrat équitable et respecté par les parties est certes nécessaire pour permettre à l’auteur de bénéficier de bonnes conditions de pratique, mais à lui seul ce contrat ne saurait le préserver de la précarité. De nombreux autres facteurs influent sur les conditions socio-économiques des auteurs, mais ils sont trop souvent passés sous silence.

 

Les revenus des écrivains augmenteront si les ventes de leurs livres augmentent. C’est aussi simple que cela et, en même temps, aussi complexe. Quand on sait que la moitié des Québécois n’atteint pas le niveau de littératie nécessaire pour pouvoir lire des livres et en comprendre le sens, et que selon l’OCDE, même si le Canada se classe au 10e rang sur 22 pays, le Québec, lui, se retrouve au 17e rang dans ce classement international, on comprend rapidement que, pour que la littérature québécoise et ses écrivains survivent, il faut, à court terme, songer sérieusement à une politique de diffusion de cette littérature, ici comme à l’étranger.

 

Une telle politique pourrait passer, par exemple, par un centre de traduction des oeuvres qui ciblerait les marchés à fort potentiel et serait soutenu par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ). À long terme, il faudra aussi s’attaquer au problème de l’analphabétisme et revoir de fond en comble les programmes d’encouragement à la lecture existants, qui ne semblent pas suffire. Car la question, de ce côté-là, est brutale pour le système d’éducation : comment se fait-il que près de 50 % des Québécois ont un faible niveau de littératie alors que l’obligation de fréquenter l’école au moins jusqu’à 15 ans est en vigueur depuis plus d’un demi-siècle ?

 

Que dire aussi de l’actuelle Loi fédérale sur le droit d’auteur qui permet plus d’une quarantaine de nouvelles utilisations des oeuvres, la plupart sans compensation ? Comment peut-on imaginer que l’accès gratuit aux oeuvres permettra aux écrivains de continuer à écrire ? Que diraient les fabricants de supports technologiques et les fournisseurs de services Internet si on leur demandait la même contribution, eux qui n’ont jamais suggéré de participer de quelque façon que ce soit à la rémunération des artistes et des écrivains qui créent les oeuvres qui les enrichissent ? Même portrait à la Commission du droit de prêt public : 18 000 écrivains canadiens se partagent 9,9 millions de dollars pour la présence de leurs oeuvres dans les bibliothèques, budget qui stagne depuis 1994 alors que l’augmentation récurrente est de 1000 nouveaux auteurs et 5000 titres par année.

 

Le numérique viendra-t-il changer la donne ? Il bouleverse, en tout cas, les modèles d’affaires et la chaîne du livre actuelle, pour les écrivains comme pour les éditeurs, et permet le rapport direct avec le lecteur. Mais à quel prix et avec quelles conséquences ? Pour le moment, nul n’est en mesure de le prévoir.


Danièle Simpson - Présidente de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ)

À voir en vidéo

3 commentaires
  • Michel Mongeau - Inscrit 30 novembre 2013 10 h 04

    Une mutation de culture

    Madame Simpson,
    Très intéressante prise de position. Autour de cette problématique, nous disposons davantage de questions que de réponses. Pour l'instant, en plus de mon expérience de professeur de cégep, je m'inspire des réflexions développées notamment par Michel Serres. Nous sommes à l'aube de changements majeurs dont il nous est impossible, pour l'instant, de figurer tous les impacts. Il semblerait s'y produire une sorte de fracture inédite dans l'univers de la culture, pour se limiter ici à cet aspect des changements auxquels nous assistons. Bien qu'il y ait toujours eu différentes strates de culture dans une même géographie, ce qui se passe actuellement dépasse largement cette réalité connue. Le numérique et ses extensions dans le domaine de l'information, de la création, de la diffusion, de la production de cultures populaires, introduit une coupure chirurgicale avec la culture du livre et de ses univers traditionnels de référence. Nos enfants naviguent dans un continent culturel qui n'a pas grand chose à voir avec celui, disons, de ceux et celles qui ont plus de quarante ans. L'école, au sens large, est au carrefour de décisions à prendre qui auront des impacts gigantesques: doit-elle s'arrimer à ces nouveaux référents culturels ou bien continuer à défendre la culture du livre avec ses références historiques, littéraires, artistiques, philosophiques....? Une bonne partie de nos étudiants (es) de cégep en arrachent, ils ont de la difficulté à lire, à écrire, à se montrer attentifs et concentrés, à suivre des cours sans parler ni pitonner sur leurs ''bidules intelligents'', à planifier, écouter, s'organiser... Pourtant, ils sont intelligents, agréables à côtoyer, travaillants et habiles à toutes sortes de tâches et à moult niveaux, se montrent davantage émancipés que leurs prédécesseurs. Mais c'est comme si la culture de masse numérique, le consumérisme effréné, le ludisme et la culture ''fun'', rendaient la relation pédagogique de plus en plus difficile, co

  • Michel Mongeau - Inscrit 30 novembre 2013 11 h 46

    Une mutation de culture (suite et fin)

    comme une espèce de tiraillement entre deux systèmes d'attraction différents. Et, pour revenir aux livres, naguère il n'y avait que cette littérature défendue par l'école et ses canaux connexes alors qu'aujourd'hui, le livre est concurrencé par les jeux video, les dvd, les Ipad, les cellulaires multifonctions, le téléchargement de films, de musiques, de spectacles, de jeux et à cela s'ajoutent une culture de l'humour, de la chanson et de la variété, de la téléréalité qui damment le pion à la culture '' mainstream'' d'une manière aussi inédite que gigantissime.

  • Guy Lavoie - Inscrit 2 décembre 2013 17 h 09

    Les demi-civilisés au pouvoir?

    Il est indéniable que la base de l'égalité devant la loi, c'est-à-dire devant le savoir, est et demeure l'écriture. Depuis les Grecs au moins.
    Toujours aussi, l'écriture reste l'incontournable porte d'entrée de toutes les disciplines scolaires. Et ce, depuis les Grecs également.
    C'est pourquoi rien me tant qu'un gouvernement qui n'a cure de l'alphabétisation.
    C'était le cas du gouvernement Charest. Il semble que ce restera soit encore le cas du présent gouvernement.
    De nouveaux demi-civilisés se passeraient-ils le pouvoir?