Endiguer le VIH et vaincre le sida est possible

Le Dr Réjean Thomas
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le Dr Réjean Thomas

Il est incontestable que l’épidémie de VIH demeure le cas sans précédent de l’histoire médicale du XXe siècle. Sans précédent à plus d’un égard : par ses morts (36 millions), par le nombre de personnes vivant aujourd’hui avec le VIH — PVVIH (35 millions dans le monde ; 20 000 au Québec) —, par le nombre d’enfants ayant perdu un ou deux parents (17,8 millions), par le nombre de nouvelles infections chez les jeunes femmes (50 par heure). À ces chiffres s’ajoutent le maintien de prévalences élevées parmi des groupes vulnérables, notamment les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HARSAH), les utilisateurs de drogue par injection (UDI) et la persistance de la discrimination et de lois punitives qui alimentent l’épidémie. Il faut garder à l’esprit ce portrait actuel en ce 1er décembre, Journée mondiale du sida.

 

Néanmoins, force est de constater que des progrès remarquables ont été accomplis dans les 25 dernières années. Le développement de thérapies antirétrovirales efficaces a permis de transformer une maladie mortelle en une condition chronique. Pourtant, des défis de taille restent à relever. En 2012, 9,7 millions de personnes avaient accès aux antirétroviraux dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, c’est-à-dire seulement 34 % des personnes admissibles, selon les directives de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Au Québec, sur l’ensemble des PVVIH, on estime à 35 % seulement le nombre de personnes pour qui les traitements sont efficaces et dont la charge virale est indétectable (à savoir une quantité minime de virus dans le sang). Ce sont là des données sous-optimales par rapport à ce que nous sommes capables d’atteindre.

 

C’est dans ce contexte qu’a émergé un vaste consensus selon lequel la seule solution pour endiguer l’épidémie à long terme serait de trouver un remède pour guérir le VIH. En l’absence d’un vaccin probant, une masse critique de scientifiques a orienté ses recherches vers plusieurs stratégies curatives. Ainsi, des travaux ont permis de comprendre que le VIH réside de façon latente et constante dans des réservoirs cellulaires que les thérapies disponibles actuellement ne parviennent pas à atteindre. La recherche vise à cibler ces réservoirs par de nouvelles approches.

 

De plus, nous savons qu’une charge virale indétectable, qui peut être obtenue avec un traitement antirétroviral suivi, permet de diminuer de façon importante la transmission du VIH, tant au niveau individuel que populationnel. Les programmes de prophylaxie post-exposition permettent également de réduire de 93 % le risque de développement du VIH si la thérapie est prescrite très rapidement après une prise de risque avérée, et ce, pendant près d’un mois. Finalement, la prophylaxie pré-exposition sexuelle peut protéger certaines personnes en situation de risque important contre l’acquisition du VIH.

 

Nous sommes plus près que jamais de la guérison du VIH et de son éradication, mais le parcours est ardu et exige des stratégies simultanées.

 

Les stratégies curatives et les différents processus de réduction de la transmission du VIH sont, certes, prometteurs mais, en amont, il ne faut pas oublier la prévention. Au Québec, deux personnes contractent le VIH chaque jour. C’est trop. Et si l’on en juge par la recrudescence des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), en particulier chez les jeunes et les HARSAH, cette situation ne s’améliorera pas à moins d’une action drastique en matière de sensibilisation. Cette action doit s’inscrire dans une démarche combinée qui intègre le dépistage et s’adresse non seulement à la population, mais également au personnel soignant.

 

Comment se fait-il qu’au Québec plus de 25 % des PVVIH ignorent encore leur statut sérologique ? Comment se fait-il que le dépistage du VIH ne soit pas proposé systématiquement lorsque l’on fait passer des tests d’ITSS à l’occasion d’un bilan de santé ou d’une hospitalisation ? Il est essentiel de recentrer le dépistage dans la perspective globale de l’intégration des personnes dans un corridor de soins, au centre du combat contre le VIH. Lutter contre la stigmatisation, la discrimination et les préjugés fait partie intégrante de cette démarche. Pour mettre fin à l’épidémie de VIH, il nous faut implanter dès maintenant des mesures visant à rejoindre les personnes vulnérables soit parce qu’elles vivent avec le VIH et l’ignorent, soit parce qu’elles sont en situation de risque. Pour ce faire, il est nécessaire de 1) renforcer les compétences des professionnels de la santé dans les soins de première ligne au plan du VIH, 2) proposer le test de dépistage en dehors de la notion de risque ou de contamination, 3) offrir un dépistage régulier aux personnes vulnérables face au VIH, 4) réduire les obstacles au dépistage, notamment en diversifiant l’offre de dépistage par un travail de proximité auprès des personnes vulnérables en dehors des lieux de première ligne et, 5) améliorer les liens entre le dépistage et la prise en charge globale dans les soins telle que pratiquée dans quelques cliniques au Québec.

 

Aujourd’hui, nous avons toutes les raisons de croire possible l’éradication du VIH ; le Québec est une société riche qui doit tout mettre en oeuvre pour éliminer cette épidémie, sur les plans de la prévention, des soins et de la recherche.


Réjean Thomas - Président fondateur, clinique médicale L’Actuel et Mark A Wainberg - Directeur du Centre SIDA McGill, Hôpital juif de Montréal

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2 commentaires
  • Gaetane Derome - Abonnée 30 novembre 2013 14 h 28

    Merci pour ce texte.

    Et pour votre travail aupres des personnes atteintes de VIH.

    Il y a actuellement,selon certains articles,plusieurs depistages de routine non necessaire qui se font regulierement dans les bilans de sante.Il est vrai que le depistage du VIH,a moins d'etre en presence d'une femme enceinte ou personne a risque,n'est pas demande.Je crois qu'il y a lieu de mieux cibler les tests de depistages de routine.

  • Georges LeSueur - Inscrit 1 décembre 2013 08 h 19

    Maladie d'amour ?

    En matière d'éducation sur le VIH, il serait bon de rappeler les vecteurs de transmission de la maladie et de démithifier ce qui ne représente pas un risque.
    À force d'informations confuses, les adolescents plongés dans l'érotisation généralisée des sociétés étudiantes peuvent mal interpréter les règles de sécurité.
    Trouver un vaccin ou un traitement permettant de guérir cette maladie est un objectif qui ne doit pas faire négliger le rappel constant des comportements à risque, spécialement pour ceux dont les pratiques sortent de la normalité.