Débat sur la Conquête - La France avait abandonné la Nouvelle-France avant 1759

Une statue de Jean-Baptiste Colbert, qui, dans les années 1660, a mis fin à l’envoi de Filles du roi dans les colonies nouvellement passées sous la tutelle de la Marine, trône devant l’Assemblée nationale française.
Photo: Agence France-Presse (photo) Joël Saget Une statue de Jean-Baptiste Colbert, qui, dans les années 1660, a mis fin à l’envoi de Filles du roi dans les colonies nouvellement passées sous la tutelle de la Marine, trône devant l’Assemblée nationale française.

Le Devoir du 22 novembre 2013 nous annonce en première page que « La Conquête ne fut pas un abandon : des historiens remettent à plat l’histoire de la guerre de Sept Ans ». Pourtant, l’article du Devoir se termine comme suit : « S’il y a “abandon” quelque part dans cette histoire, c’est peut-être dans le fait que jamais la France ne songera véritablement à récupérer le Canada une fois le Traité de Paris (de 1763) signé. » On aurait pu ajouter : même pas, vingt ans plus tard, lors de la négociation des traités de Paris et de Versailles de 1783 qui ont mis un terme à la guerre d’indépendance américaine.


Les jeux sont faits

 

Dans l’article, Christian Rioux cite l’historien français Laurent Veyssière qui soutient que, lors de la guerre de Sept Ans, « le Hanovre est une simple monnaie d’échange. C’est là que s’est joué le sort du Canada ! ». Dans son Dictionnaire de l’Ancien Régime (p. 1098), un autre historien français, Lucien Bély, écrit : « Cette Nouvelle-France n’avait pas une importance économique essentielle pour le royaume de France qui tenta néanmoins, par tous les moyens, de défendre ce territoire jugé stratégique, car il menaçait les colonies anglaises. En revanche, les îles des Caraïbes, qui fournissaient des produits coloniaux, étaient vitales pour la prospérité des ports français. Dès la fin du règne de Louis XIV, les Antilles françaises étaient devenues le second producteur de sucre après les Antilles anglaises et avant le Brésil. »

 

En somme, la France, au cours de la guerre de Sept Ans, a livré bataille en Amérique du Nord pour forcer l’Angleterre à mobiliser des troupes en Amérique et elle a attaqué le Hanovre pour avoir une monnaie d’échange qui lui permettrait de garder ou de récupérer le Canada. Beau cercle vicieux ! À ce jeu, elle a tout perdu.

 

Le fait est que Lucien Bély a raison. Dès la fin du règne de Louis XIV, les jeux étaient faits : la Nouvelle-France ne comptait déjà plus vraiment aux yeux de la France. Le traité d’Utrecht de 1713 cédant l’Acadie continentale à l’Angleterre en est la manifestation. Reste à savoir à quel moment la Nouvelle-France a véritablement été abandonnée par la France.

 

J’ose avancer que ce fut en 1669, lors de la création du secrétariat d’État de la Marine, que les jeux se sont faits. C’est à ce moment qu’il a été décidé que les colonies françaises ne relèveraient plus du secrétariat d’État des Affaires étrangères, mais bien de la Marine. Contrairement à l’Angleterre, la France de l’Ancien Régime n’a jamais eu de « Colonial Office ». Les colonies n’y ont jamais été vues comme des projets autonomes, comme des projets de peuplement devant progressivement accéder à une autonomie quelconque.

 

C’est au cours des années 1660 que cela s’est décidé. Ces années ont débuté par l’amorce d’un projet de peuplement pour la Nouvelle-France par l’entremise de l’institution du Conseil souverain de la Nouvelle-France, par l’envoi des Filles du roi et par celui du régiment de Carignan. Les porteurs de ce rêve ont été Monseigneur de Laval, Hugues de Lionne, Michel Le Tellier et Jean Talon. Cependant, ces derniers se sont heurtés aux ambitions de Jean-Baptiste Colbert qui, bien que ministre, membre du Conseil d’en haut et contrôleur général des finances, n’avait encore aucun secrétariat d’État (il était une sorte de « ministre sans portefeuille »).

 

Le projet de Colbert

 

Colbert avait son propre projet et c’était de mettre la main sur la Marine et de faire des colonies, y compris de la Nouvelle-France, une annexe de la Marine. C’est ce rêve qu’il a réalisé en 1669 avec la création du secrétariat d’État de la Marine et l’attribution des colonies à ce nouveau secrétariat d’État dont il devint le premier titulaire.

 

Colbert et ses successeurs mirent alors fin à l’envoi des Filles du roi. Ils interdirent l’imprimerie et les journaux en Nouvelle-France ainsi que presque toutes les entreprises de transformation (y compris le tannage des peaux avant leur expédition en France). Saint-Malo, Rouen et La Rochelle qui avaient joué un rôle capital au début de la Nouvelle-France furent déclassées par Bordeaux dont toute l’activité était basée sur le commerce triangulaire et sur la traite des Noirs. Or, la Nouvelle-France se trouvait à l’écart du commerce triangulaire et n’a jamais exploité la traite des Noirs.

 

La plupart des Québécois sont convaincus que leurs ancêtres ont délibérément immigré en Nouvelle-France. C’est, en grande partie, faux. Environ 70 % des Français qui sont passés par la Nouvelle-France sont retournés en France. Peu d’entre eux sont venus ici en pensant qu’ils y immigraient définitivement. Ils venaient en se disant qu’au besoin, ils retourneraient tout naturellement en France (ce que la plupart ont fait d’ailleurs). À la Conquête, ceux qui en avaient les moyens financiers sont retournés en France. Les autres sont restés pris au piège sans vraiment l’avoir choisi. Depuis longtemps, la politique de Versailles les avait abandonnés à leur sort.

 

Pour comprendre l’histoire de la Nouvelle-France, il faut remonter à Louis XIV et bien saisir ce que représentait la Nouvelle-France pour le roi de France à cette époque. Il convient de revoir cette histoire en adoptant cette perspective. Il le faut pour comprendre notre destin comme nation.

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4 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 25 novembre 2013 13 h 14

    Intéressante hypothèse

    Sans doute bien près de la réalité. Je retiens entre autres que beaucoup retournaient. Après sans doute avoir pris la mesure de certaines choses, dont le climat.

    Mon ancêtre et son frère sont arrivés ici après de multiples voyage de pêche sur les bancs de Morue d,e Terre Neuve. Un jour ils sont monté à Québec plutôt que de retourner en Normandie.

    Arrivés vers 1745 peut-être sont-ils du nombre de ceux qui furent piégés par l'absence de moyens suite à la défaite.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 25 novembre 2013 19 h 56

      Belle histoire d'un ancêtre commun!

      En même temps, l'auteur parle de la Conquête comme d'un piège, mais ça nous a permis de gagner indépendance et autonomie, l'esprit revendicateur, de même qu'un mode de gouvernance local, après l'absolutisme français.

      C'est entre autres pourquoi Fernand Dumont en parle comme de l'élément déclencheur de notre conscience politique.

  • René Pigeon - Abonné 25 novembre 2013 13 h 57

    Bordeaux ou les ports plus au nord ont plaidé pour conserver la Nouvelle-France ?

    Votre compte rendu des faits et vos conjectures me semblent justes. Un doute subsiste à propos du rôle joué par Bordeaux toutefois. Dans des articles passés (publiés dans Le Devoir ?), des historiens ont rapporté que les marchands de Bordeaux avaient plaidé pour conserver la Nouvelle-France lors les négociations conclues par le traité de Paris de 1763 alors que ceux de Nantes, le pivot de la traite des Noirs, et des ports plus au nord avaient plaidé pour conserver les colonies sucrières. Est-ce que les rôles des différents ports et marchands ont été inversé ? Rene.Pigeon@RNCan-NRCan.gc.ca

  • Gilbert Talbot - Abonné 26 novembre 2013 11 h 58

    Et le rôle de Radisson et Des Groseillers

    Votre article m'a rappelé la vieille série télévisée de Radisson et Des Groseillers, les deux coureurs des bois, qui ont ouvert tout le nord de la Baie James, à la Baie d'hudson et qui sont à l'origine de la compagnie de la Baie d'Hudson. Ce qu'on y défendait dans cette série c'est que les Français ont dénigré les deux coureurs des bois et n'ont aucunement avalisé leur projet. Ils se sont alors tournés vers les colonies anglaises et l'Angleterre, qui elle vit tout le bénéfice qu'ils pourraient en tirer. La compagnie de la Baie d'hudson s'est emparé de tout le commerce des territoires nordiques, ont installé des postes de traite et ont mis la main sur tout le territoire nordique. Les Français eux perdirent ce commerce lucratif, perdirent les guerres suivantes, perdirent l'Acadie, puis la Nouvelle-France et finalement toute la Louisiane de l'époque ce qui voulait dire tout le mid-ouest américain. Et surtout, les Français perdirent la confiance des canadiens-français envers leur mère-patrie.