L'administration publique, facteur de réussite des nations

Les classements de pays sont en vogue. Outre les indicateurs traditionnels mesurant la prospérité économique d’un pays ou la santé d’une population, on produit maintenant des classements relatifs à l’innovation, au niveau d’éducation, au degré de corruption, au bien-être, à l’égalité, à la tolérance, à la compétitivité économique, à l’égalité des sexes, ou encore aux politiques environnementales. Il est bien sûr possible d’étudier chacun de ces classements en détail, mais en réunissant ces données au sein d’un même tableau, il apparaît clairement que certains pays sont plus à même de procurer bien-être, prospérité et bonheur à leurs populations. Le Canada et les pays nordiques appartiennent incontestablement à cette catégorie.

Pourquoi certains pays sont-ils plus prospères que d’autres ? La présence d’une économie de marché n’est pas une réponse suffisante, car nombre d’entre elles n’ont pas réussi à procurer aux individus un niveau de bien-être satisfaisant. Même quand l’État décide de libéraliser le marché, de nombreux agents économiques font tout leur possible pour saper la libre concurrence en abusant de leur influence politique. Tel est l’enseignement de la crise financière de 2009: les capitalistes ont paradoxalement tendance à détruire les économies florissantes.

D’autres avancent que c’est la démocratie qui est à l’origine de la richesse et du bien-être. Le problème, c’est que le meilleur indicateur mesurant le degré de démocratie dans un pays donné n’est que faiblement corrélé avec les variables définissant le bien-être. Ceci peut surprendre dans la mesure où il est généralement accepté, précisément en matière de politique d’aide au développement, que la démocratie améliore nécessairement le bien-être des populations. Mais les faits démontrent une tout autre réalité : le degré de démocratie n’a que peu d’effets sur la prospérité économique, l’espérance de vie, la mortalité infantile et maternelle, l’accès à l’eau potable, ou encore le bonheur des individus. Si l’on choisit de faire la promotion de la démocratie, c’est pour ses valeurs intrinsèques et non pour ses prétendus effets bénéfiques sur le bien-être.

Si ni la libéralisation des marchés ni la démocratie ne créent le bonheur d’une société, comment expliquer que certaines sociétés soient plus prospères que d’autres ? Les recherches menées depuis plus de dix ans au sein du Quality of Government Institute de l’Université de Göteborg en Suède apportent une réponse inattendue à cette question. En effet, nous montrons que la qualité de l’administration publique constitue le facteur décisif contribuant au bonheur des individus.

Le terme « qualité » ne renvoie pas seulement à l’État de droit, mais doit être compris selon une acception plus profonde et plus large. En effet, il fait référence aux principes fondamentaux tels que les principes d’impartialité, de justice, de non-discrimination et d’intégrité. Ceux-ci constituent le socle de toute politique publique, à commencer par les services publics. Du point de vue de la bonne gouvernance, le défi principal est de réduire le risque de corruption ainsi que d’éviter les nominations politiques au sein de la fonction publique.

Empiriquement, la qualité de l’administration publique est fortement corrélée avec le bien-être. Il est particulièrement intéressant de constater qu’une bonne gouvernance est une condition essentielle de la cohésion sociale, au « capital social » de confiance mutuelle entre les citoyens et leurs institutions qui engendre à son tour des effets vertueux.

Malheureusement, de nombreux dirigeants et observateurs politiques, y compris dans les États les plus prospères, ne sont pas conscients de ce qui constitue l’atout majeur de leur pays. Comme le montrent les événements récents au Québec, celui-ci demeure fragile. En l’absence d’une perspective historique et comparée, il est difficile de prendre conscience que l’impartialité et l’intégrité demeurent l’exception et non la règle. Avant de constituer la pierre angulaire d’un État de droit, ces normes ont pris du temps à se mettre en place ; dès lors qu’elles sont mises à rude épreuve, leurs fondements s’affaissent rapidement et il devient très difficile de les ressusciter.
7 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 23 novembre 2013 10 h 07

    Un rappel utile et nécessaire

    Les résultats de cette recherche, que Le Devoir a le mérite de publier, devraient être un rappel à nos gouvernements qu'une saine administration publique est aussi un facteur de progrès. Il faudrait en parler à Stephen Harper, pour qui l'administration semble être un poids inutile. Quand on parle de progrès, il s'agit non seulement de favoriser l'activité économique, mais aussi de donner sa chance à chacun, de répartir équitablement la richesse, de protéger l'environnement, etc. Une bonne administration publique offre aussi des programmes d'éducation et de santé accessibles à tous. Pas étonnant que l'étude en question puisse conclure qu’une bonne gouvernance est indispensable à la cohésion sociale et à la confiance mutuelle entre les citoyens et leurs institutions. On en a bien besoin par les temps qui courent.

  • André Michaud - Inscrit 23 novembre 2013 10 h 40

    Plusieurs facteurs

    Plusieurs facteurs rendent une société riche, comme l'a si bien démontré l'historien et prof d'économie David S.Landes dans son volume "Richesse et pauvretés des nations". Un excellent volume pour comprendre l'histoire de l'économie mondiale.


    Il faut éviter les deux clichés ridicules comme

    a) les pays qui sont devenus riches l'ont fait en volant les autres
    b) les pays pauvres le sont par ce qu'ils sont moins intelligents..

    La réalité est moins simpliste.

    Par exemple, quand Luther a incité ses fidèles à apprendre à lire pour lire la bible, conjugé avec l'invention de l'imprimerie, il a ouvert la porte à une évolution plus rapide pour L'Allemagne...

    Pour avoir travaillé 35 ans dans la fonction publique, l'administration bureaucratique conjugé avec le syndicalisme corporatif nuit énormément à L'efficacité. Quand un employé qui fait mal sa job est payé le même salaire que celui qui traine les pieds, on ne peut avoir une dynamique gagnante... Quand les administrateurs ne sont jamais vraiment imputables, ils font n'importe quoi, ou presque.

    Combien de fois J'aurais aimé avec un patron propriétaire pour aller lui expliquer comment améliorer les services aux citoyens et L'efficacité administrative..et lui faire économiser de l'argent. Impossible dans la bureaucratie étatique..

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 novembre 2013 16 h 45

      Donc il est:"Impossible dans la bureaucratie etatique"quebecoise,puisque vous y avez travaille 35 ans.Vous n avez jamais de patrons dignes de ce nom (ou vous-meme)pour diriger une equipe efficace et honnete.Je serai porte a blamer les tetes dirigeantes plutot que les syndicats.Un peu comme le general d armee jamais coupable des pertes de batailles.Donc ,Si je comprend bien,vaut mieux laisser Ottawa mener nos affaires..... J-P.Grise

    • André Michaud - Inscrit 23 novembre 2013 20 h 12

      @ Jean Pierre Grisé

      Je ne crois pas M. Grisé que la fonction publique d'Ottawa soit vraiment meilleure. Le problème, n'importe où, c'est la bureaucratie et de gestionnaires et des syndicats corporatifs. On gère l'argent "des autres" et peu importe ses résultats on a le même salaire, comment alors encourager une saine gestion???

      C'est pourquoi des pays comme la Suède ont donné au privé la gestion de services publiques ,qui restent quand même ouvert à tous . Là il y a des gestionnaires imputables, et les employés plus efficaces sont récompensés, ce qui incite à donner un meilleur service.

    • André Michaud - Inscrit 24 novembre 2013 08 h 49

      @ M.Grisé

      Où ai-je parlé que c'est mieux à Ottawa? Toutes les bureaucraties étatiques sont pareilles. Je parle de celle du Québec car je la connais mieux.

      Les administrateurs ne sont pas imputables de leur gestion et il n'y a pas de dynamique salariale pour inciter au dépassement. Mon voisin qui revenait en après midi après un carafon de vin ou deux et qui somnolait était payé le même salaire que ceux qui travaillent efficacement... Comment alors avoir une administration efficace ? Impossible!

      La solution suédoise a été de donner au privé la gestion de services publiques , services qui restent pour TOUS. Dans le privé les administrateurs incompétents seront vite remerciés et les mauvais employés aussi. Par contre les efficaces ont droit à des bonis. Voila qui change totalement la dynamique.

      Et en plus la Suède a allégé la fonction publique du tiers de ses membres. Économie et efficacité.

  • Patrick González - Inscrit 23 novembre 2013 14 h 58

    Vide de sens

    Ce type de « recherche » ne nous apprend pas grand chose. Essentiellement, on nous dit que les pays qui vont bien vont bien. Il ne manque pas de pays dotés d'une large administration publique qui vont mal, l'Inde au premier chef. Alors on nous parle d'une administration "de qualité"... C'est-à-dire ? Même confusion à l'égard du "capital social". Sans définition plus concrète de ces termes, on a au mieux des lapalissades.

  • André Le Belge - Inscrit 23 novembre 2013 20 h 46

    Cas de la Belgique

    Si la Belgique durant la crise gouvernementale de 2010-2012 a pu être gérée sans gouvernement, c'est grâce à la qualité de sa fonction publique. Cette qualité se maintient depuis plusieurs décennies et ce malgré les crises communautaires successives.
    En général, les Belges sont plus satisfaits de leur vie que la plupart des citoyens de l’OCDE. En Belgique, 83 % des personnes interrogées indiquent vivre plus d’expériences positives au cours d’une journée moyenne (sentiment de repos, fierté d’avoir accompli quelque chose, plaisir, etc.) que d’expériences négatives (douleur, inquiétude, tristesse, ennui, etc.).
    La qualité de leur administration publique semble leur garantir une plus grande justice sociale au contraire de leurs politiciens...