Idées noires sur la France

Il y a quelques jours, ma fille de neuf ans est rentrée soucieuse à la maison. « Juliette est raciste », a-t-elle dit comme ça, en posant son cartable. « Raciste ? » a demandé sa mère. « Ben oui… Noire, quoi », a répondu ma fille.

 

Parti d’une table familiale, envolé d’une conversation du dimanche, tombé d’une discussion d’adultes dans l’oreille d’un enfant, le mot « raciste » s’est promené dans la cour de récréation, baladé de garçons en fillettes sans qu’il soit remis à sa place. Race. Racisme. Le racisme, c’est mal, entendu ici. Les Noirs, c’est pas bien, entendu ailleurs. Confusion enfantine. Synthèse de deux affirmations contradictoires. Et voilà la petite Juliette mise au ban.

 

Depuis des mois, dans des villes comme Niort, Poitiers ou Châlons-en-Champagne, une rumeur imbécile court, que rien ne peut endiguer : la banlieue parisienne va déverser ses Noirs dans les petites villes de France. Ils arrivent. Par trains entiers. Les communes seront payées pour les recevoir. Des logements sociaux s’apprêtent à les accueillir. Chaque famille déplacée touchera de l’argent. De droite, de gauche, les maires de ces villes se font agresser dans la rue : « c’est toi qui fais venir ces bougnoules ? » Tout cela est faux, mais le poison se répand. Attisé par un vent mauvais.

 

Il y a quelques semaines, une responsable du Front national illustrait son compte Facebook par une photo de bébé singe censée montrer Christiane Taubira à 18 mois. Taubira ? Femme, noire et ministre de la Justice. « Je la préfère suspendue aux branches d’arbres », dira même la frontiste, interrogée par la télévision. Devant le tollé — et mise en congé de son parti —, elle excusera poliment ces « paroles maladroites ». Le racisme n’est plus un délit, seulement une maladresse. Quelques jours plus tard, Taubira était conspuée par les opposants au mariage gai. Les enfants en première ligne, hurlant « casse-toi, tu pues » à une ministre en exercice. « C’est pour qui la banane ? », chantait une gamine de 12 ans, devant les adultes amusés, « c’est pour la guenon ! »« On sait bien ce que pense le FN », a répliqué Taubira, le 20 octobre dernier : « c’est : les Noirs dans les branches d’arbres, les Arabes à la mer, les homosexuels dans la Seine, les Juifs au four ».

 

Ce que pense le FN ? Pas seulement. Une digue a cédé. Des mots mauvais soufflent sur la France. La haine rance s’exprime librement. Longtemps portées par le Front seul, les idées brunes sont passées des outrances de comptoir aux salons feutrés. Le Pen père et fille ont contribué à banaliser la crasse. La parole est libérée. À droite, nombreux tentent de combattre l’influence du Front en s’emparant de ses idées. L’antiracisme est devenu « politiquement correct », assimilé à une paresse intellectuelle. Être « politique incorrect » est à la mode. Dans un hebdomadaire, un éditorialiste vedette s’en prend à la France « cosmopolite ». Sur le Net, un journaliste est violemment attaqué parce que juif. Même la laïcité est dérobée par les ennemis de la République. Les sondages s’inquiètent de la progression du Front national, mais ce ne sont pas les chiffres qui comptent, ce sont les mots.

 

La petite Juliette doit être protégée du racisme.


Sorj Chalandon - à Paris

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

7 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 20 novembre 2013 03 h 12

    La politique du bouc émissaire...

    Si à la Belle Époque, l'étranger était perçu comme un apport à la France, aujourd'hui il sert d'exutoire à toutes les frustrations.

    • Alexandre Paquin - Inscrit 20 novembre 2013 09 h 11

      La Belle Époque? Vous voulez dire comme dans le temps de l'Affaire Dreyfus? Allez lire un peu de Maurras ou de Barrès; ça risque de déboulonner certaines de vos impressions...

    • Marcel Bernier - Inscrit 20 novembre 2013 11 h 21

      Dans l’imaginaire français, la Belle Époque reste le temps de l'avènement de l'idéal des Lumières (libéralisme et révolution de 1789) et d'un foisonnement de réalisations artistiques et d'inventions. J'ai surtout en tête des gens comme le jeune Picasso, Stravinski, Nijinski, Diaghilev, Manuel de Falla, Juan Gris, Marie Skłodowska-Curie. Et la liste n'est pas exhaustive.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 20 novembre 2013 07 h 47

    La parole libérée

    La France ne change pas. Vous êtes, ou n'êtes pas, enfant de la patrie.

    Desrosiers
    Val David

    • Richard Coulombe - Inscrit 20 novembre 2013 12 h 12

      Malheureusement, le Québec francophone semble glisser dans la même direction.

  • Michel Vallée - Inscrit 20 novembre 2013 11 h 41

    ''Le Pen père et fille ont contribué à banaliser la crasse''



    À mon avis, la cause de l’ethnocentrisme –plutôt que le racisme- qui s’exacerbe en France est nettement plus complexe que le simple colportage de blagues de mauvais goût, lequel est le fait d’une engeance d’Hexagonaux à l’esprit étroit.

    C’est qu’il y a en France un véritable problème d’intégration sociale qui dégénère en sentiment légitime d’insécurité, et que la stigmatisation de l’extrême-droite n’arrive plus à banaliser.

    D’ailleurs, j’y ai moi-même constaté il y a une vingtaine d’années qu’il ne manque pas de gauchistes en France qui ne se gêne plus pour tenir un discours anti-immigration, parce qu’en débit de leurs considérations sociales ils en sont venus eux-mêmes par être habités par un sentiment de crainte et d’aliénation.

    C’est qu’il faut savoir qu’il y a une trentaine d’années de nombreux quartiers de la banlieue étaient déjà infréquentables dès la nuit tombée, que ce soit dans la couronne Nord de Paris, à Bordeaux ou à Lyon pour ne nommer que les endroits que j’ai connus lorsque j’ai séjournée en France pendant presque deux années vers la fin des années quatre-vingt-dix.

    De toute façon, le raisonnement simpliste à l’effet que le Gaulois (i.e. le Français de souche) serait raciste quasiment par atavisme est en soi une explication qui est fondamentalement raciste…

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 20 novembre 2013 15 h 58

    Populisme et langue de bois

    « L’antiracisme est devenu « politiquement correct », assimilé à une paresse intellectuelle. Être « politique incorrect » est à la mode. »

    On connait ça. L'exaspération, justifiée, causée par les torrents dégazéifiés de la parole politique, lisse, polie, malléable, sans prise, fade, conduit paradoxalement à ce règne fier du populisme, du grand parleur, contre les droits, les règles, les consensus, les groupes de pression, tout ça pour ramener la politique à son plus petit dénominateur commun.

    On connait ça chez des maires, des élus provinciaux, un gouvernement fédéral et plusieurs médias, même chez nos favoris, prompts à s'indigner de toute prise de position critique, de tout effort intellectuel.