Le projet de loi 60 - Une charte qui accentuera les préjugés

Le non-respect des symboles religieux rendra plus difficile la reconnaissance des minorités.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le non-respect des symboles religieux rendra plus difficile la reconnaissance des minorités.

Lettre au ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, Bernard Drainville.


Monsieur le Ministre, nous désirons par la présente vous faire part des vives inquiétudes du Centre commémoratif de l’Holocauste à Montréal (CCHM) quant au projet de loi 60 (ci-après « Charte »). Nous nous y opposons fermement puis-qu’elle accentuera les préjugés et stéréotypes liés aux pratiques religieuses et restreindra de façon inacceptable les droits et libertés.

 

À la suite de l’Holocauste, plus de 9000 survivants ont été accueillis au Québec, qui est devenu leur terre d’accueil, leur nouveau « chez nous ». Ils ont apprécié et apprécient encore aujourd’hui ce pays de liberté qui leur a permis de reconstruire leur vie et leur famille. Dans de nombreux témoignages enregistrés par le CCHM, ils parlent de leur pays adoptif avec fierté. Ils se sont intégrés à la société québécoise — dont l’histoire reflète la valeur qu’elle donne à la liberté de culte — en dépit du fait qu’ils portent parfois un soi-disant signe ostentatoire. Eux, leurs enfants et petits-enfants sont des Québécois. Le projet de Charte, toutefois, suscite chez eux peurs et questionnements. Sommes-nous bien chez nous ? La stigmatisation et le non-respect des symboles religieux créeront-ils davantage de préjugés envers les minorités ?

 

Nous croyons en effet que le projet de Charte accentuera préjugés et stéréotypes, dont les survivants de l’Holocauste ne connaissent que trop bien les effets dévastateurs. Il le fait d’ailleurs déjà de façon inquiétante à l’égard des femmes musulmanes. La sensibilisation aux impacts de l’antisémitisme, de la haine et du racisme est au coeur de notre mandat. Notre musée et nos programmes éducatifs permettent aux jeunes et moins jeunes d’examiner leurs propres préjugés et de comprendre les conséquences de la discrimination tout en encourageant une meilleure compréhension de la différence. La Charte prohibera le port de symboles religieux pour les fonctionnaires et potentiellement pour toute personne avec laquelle le gouvernement conclut un contrat ou une entente de subvention, et ira jusqu’à rendre illégales certaines pratiques alimentaires dans les garderies en milieu familial. Ainsi, elle légitimera la discrimination et rendra plus difficile cette essentielle connaissance des minorités qui composent et contribuent à l’essor de la société québécoise. Par un effet d’entraînement, elle risque de favoriser l’ignorance en rendant illégitime et taboue toute forme d’expression religieuse.

 

Après les événements tragiques de la Deuxième Guerre mondiale, la communauté internationale a jugé nécessaire de se doter de traités protégeant les droits de la personne tels que la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948 et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques en 1966. La Charte des droits et libertés de la personne, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en 1975, s’inspire de ces conventions. De par son statut quasi constitutionnel, elle indique l’importance accordée aux droits et libertés par la société québécoise et protège notamment les libertés de conscience, d’expression et de religion, en plus d’interdire la discrimination.

 

Telle qu’elle est présentée, la Charte brime ces droits fondamentaux. Les interdictions et restrictions contenues dans ce projet de loi constituent un pas inquiétant sur la pente de la discrimination et de la stigmatisation. Notre travail d’éducation met l’accent sur les dimensions universelles de l’histoire de l’Holocauste qui, bien qu’ayant affecté les Juifs en particulier, a des répercussions pour l’ensemble de l’humanité. C’est d’ailleurs pourquoi nous travaillons en partenariat avec plusieurs communautés montréalaises qui ont souffert des impacts de la discrimination. Ces histoires nous enseignent l’importance de défendre les droits de la personne lorsqu’ils sont remis en question afin de parer aux risques d’une tyrannie de la majorité. Nous considérons les droits et libertés comme un legs précieux du droit international d’après-guerre et comme un rempart essentiel pour la protection de toutes les minorités.

 

En conclusion, il apparaît clairement que la Charte divisera, et divise déjà, la population du Québec plutôt que de la rassembler. Le gouvernement a la responsabilité de promouvoir le respect de la diversité et il doit veiller au maintien des libertés et droits fondamentaux. Pour ces raisons, nous vous demandons de retirer le projet de loi 60. Nous vous indiquons également notre intention de soumettre un mémoire à ce sujet en commission parlementaire.

 

Helen Malkin - Présidente et Alice Herscovitch - Directrice générale

18 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 16 novembre 2013 01 h 07

    Pas vraiment une bonne idée...

    Résumons-nous : le projet de loi 60 vise à instaurer la neutralité de l'État vis-à-vis de toutes les religions. Aucune n'a un statut particulier et, à ce titre, aucune discrimination n'est opérée.
    Instrumentaliser la Shoah aux fins de nier à une collectivité humaine son droit à affirmer l'égalité citoyenne des hommes et des femmes, à instaurer un État de droit dans une nette séparation avec toute forme de confession religieuse afin que l'ensemble des citoyens et des citoyennes ne soit pas lésé dans ses croyances religieuses, philosophiques ou ses convictions non religieuses est une très mauvaise idée.
    Et voir ainsi les citoyennes et les citoyens de confession religieuse juive ou musulmane se décrire comme des minorités est une porte ouverte à la discrimination : il serait temps que tous et chacun, dans la société civile, se considèrent comme citoyen et citoyenne à part entière.
    Il serait temps, aussi, que les intégristes juifs revisitent les enseignements de Moses Mendelssohn et mettent en pratique ses idées concernant la Haskalah. De telle façon que les lois et les règlements que nous nous donnons collectivement soient respectés-es.

  • Hubert Collin - Inscrit 16 novembre 2013 01 h 20

    Deux peurs deux mesures?

    Quand une personne appartenant à une communauté culturelle dit qu'elle a désormais peur de sortir de chez elle étant donné la charte, c'est une peur légitime et on écoute.

    Quand c'est une veille dame dite "de souche" qui avoue qu'elle n'aimerait peut-être pas être traitée par un médecin voilé, c'est une peur irrationnelle et on se moque.

    Quand une religion discrémine les humains entre les croyants et les non croyants; quand elle promet le paradis aux uns et l'interdit aux autres; quand elle se montre réfractaire à accueillir quelqu'un dans ses rangs sous prétexte que la mère n'avait pas le bon sang; quand elle s'appuie sur des textes qui suggèrent qu'il existe une hiérarchie même parmi les croyants, fondée le plus souvent sur le genre de ceux-ci: on brandit le droit à la liberté de conscience.

    Quand une société démocratique, dans son espace public, décide démocratiquement d'interdire le port des signes ostentatoires afin d'affirmer que la discrémination ne saurait être tolérée, on se réclame de l'individualité...

    Quand une minorité redoute la tyrannie de la majorité, sont invoquées toutes les horreurs du passé, commises sur tous les continents.

    Quand une majorité redoute pour son futur des dérives et des débordements, on lui dit de regarder ici et maintenant: tous les crimes "religieux" de l'histoire de l'humanité (passés, présents et outre-océan) ne sauraient être cités.

    Exiger d'autrui, au nom du bien individuel, l'acceptation par tous de certains signes, et ce, malgré leur symbolique, constitue un pas vers la liberté et la tolérance.

    Exiger d'autrui, au nom du bien commun, le retrait de certains signes dans certains lieux publics représentatifs, et ce, en vertu de leur symbolique, constitue un pas vers la stigmatisation...

    L'identité religieuse doit être respectée, car le salut individuel extra-mondain est chose sérieuse.

    Aucune liberté ne saurait être limitée, car le bien général terrestre n'est, après tout, qu'accessoire.

  • Nephtali Hakizimana - Inscrit 16 novembre 2013 05 h 58

    Des préjugés que nous traînions bien avant la loi 60

    Oui, des préjugés qui dorment éveillés en nous. Mieux vaut peut-être les sortir, honnêtement, aujourd'hui. Cela servira peut-être de thérapie collective. À mon sens, l'hypocrisie et le calcul mesquin ne sont non plus les meilleurs remparts collectifs.

  • François Ricard - Inscrit 16 novembre 2013 07 h 03

    Un état laique

    Nous voulons un état laique qui ne privilégie aucune religion et qui ne sera jamais influencé par quelque religion que ce soit.
    Cette approche est tout le contraire d'une discrimination et d'une stigmatisation. Avec la laicité, l'État s'assure d'une neutralité parfaite envers toutes les religions qui, en essence, sont des idéologies.
    Et l'histoire nous enseigne qu'il faut se prémunir des idéologies. L'Inquisition, l'Holocauste, parmi bien d'autres, ont été le fruit d'idéologies néfastes.

    • André Michaud - Inscrit 16 novembre 2013 12 h 10

      L'état est déjà laique. Quand avez-vous eu un service gouvernemental de type religieux ??

    • F. Georges Gilbert - Inscrit 16 novembre 2013 14 h 15

      Des guerres de religion, de massacres fratricides au nom de Dieu ou contre Celui de l'autre.Bilan de 39-45=((64,781,162)) pertes de vie,toutes nationalités confondues.R/Wi-ency.Une hécatombe humaine qui se poursuit encore aujourd'hui,en différentes parties du globe.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 16 novembre 2013 07 h 13

    Respect

    Mesdames Malkin et Herscovitch, «Je me souviens» de mon père qui est allé en Europe pour le libérer de ce fou furieux qui vous a tant décimé. Je ressens encore votre malheur après ces jours du souvenir.

    Certains d'entre vous sont venu nous rejoindre ici et malgré tout, encore, vous avez subi le manque d'ouverture de notre propre religion. Et encore, pour votre propre survie, vous avez du vous réunir pour votre survie. Vous avez tout mon respect pour votre résilience et votre force de caractère.

    Maintenant, nous avons un gouvernement qui cherche à ouvrir les portes à tous, également; ne serait-il pas temps de laisser de côté les vieux réflexes ?

    Personne ne va oublier et quoi qu'en disent certains, une ouverture n'est pas une menace.

    Que la paix soit avec nous tous.

    PL

    • André Le Belge - Inscrit 16 novembre 2013 11 h 23

      Mea culpa, mea culpa, mes maxima culpa...
      Amen!