Agora: Il y a 35 ans, la dissolution du RIN

Le sens du sacrifice est une vertu fondamentale pour le militant d'une cause qu'il juge juste, et cela transcende beaucoup de choses.

Il y a 35 ans, Pierre Bourgault l'avait compris. Alors président du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), il est saisi d'une vive réflexion à la suite de l'audition d'une nouvelle qui, un moment, l'a laissé coi. Un deuxième parti indépendantiste naissait alors. Crescendo, on le nomme Parti québécois à la suggestion de Gilles Grégoire et contre l'avis de René Lévesque. Un brin prétentieux mais clairement indépendantiste, il est un précipité amalgamant le Mouvement souveraineté-association (ex-libéraux) de Lévesque et le Ralliement national (ex-créditistes) de Grégoire.

Mais le RIN, pourtant le plus pugnace et favorable à l'unité des forces souverainistes, se fait fermer la porte du Parti québécois par René Lévesque. Celui-ci n'aime guère ces militants caractérisés par un tonus politique plutôt combatif.

En porte-à-faux avec Lévesque, Bourgault tranche rapidement la question. Pour lui, il est clair que la présence de partis concurrents sur la question nationale ne peut être que contre-productive. Et ce fait viole l'esprit même du combat national. Il prend le téléphone et joint son second, Pierre Renaud. «Penses-tu la même chose que moi?», demande-t-il. «Oui!», répond ce dernier. Conforté, Bourgault convoque l'exécutif national pour la soirée du lendemain.

Un seul point

Le temps presse. En effet, le congrès annuel du RIN doit se tenir deux semaines plus tard. Un seul point est inscrit à l'ordre du jour de cette rencontre: que fait-on maintenant? Les membres de l'exécutif errent et tergiversent en atermoiements, mais Bourgault les traîne au fond du problème. «Je crois que nous pensons tous la même chose mais que nous craignons de nous l'avouer à nous-mêmes», dit-il.

«[...] Je suggère donc que l'exécutif [national] propose aux membres de dissoudre le RIN. Après quoi, nous entrerons au Parti québécois un à un. Nous croyons à l'unité des forces indépendantistes. Or nous avons vu qu'elle était impossible par la voie de négociations. Alors, il faut la faire de force.»

L'unanimité des membres présents se fait rapidement. Lors du congrès, le 26 octobre 1968, c'est empreints de pragmatisme et de tristesse que 82 % des membres acceptent l'analyse de l'exécutif national. C'est dans la tristesse et sans applaudissements que se termine un congrès qui, pourtant, est fondamental dans la consolidation durable du mouvement indépendantiste, le sens du sacrifice n'excluant évidemment pas les sentiments.

Depuis ce sacrifice exemplaire, l'héritage laissé aux successeurs de nos «pères fondateurs» n'a cessé de croître, malgré les aléas politiques. Et bien qu'on attribue souvent à René Lévesque l'unité des forces indépendantistes au Québec, ce ne fut manifestement pas le cas. Bourgault lui-même le lui a rappelé par la plume et par un de ses écrits polémiques, intitulé «René Lévesque n'a jamais voulu l'unité des indépendantistes» et paru dans Le Petit Journal de la semaine du 18 au 24 février 1973. C'est par courage, pragmatisme et sacrifice que le RIN s'est sabordé un 26 octobre, il y a 35 ans... et que le Parti québécois a rapidement été ce qu'il est devenu.

Cet esprit existe encore. C'est grâce au sacrifice de militants et de sympathisants que le parti a été, est et sera le véhicule permettant démocratiquement l'idée de la république. Et sans un appui tant moral qu'effectif des militants et des sympathisants, faire l'indépendance, ou bien par des élections référendaires, sera ardu, ou bien par un référendum, sera impossible. Et cela, beaucoup l'ont oublié.

Finalement, il n'y a qu'à compter le nombre de groupes souverainistes au Québec qui se dissocient pour toutes sortes de raisons du Parti québécois pour se rendre compte que nous dilapidons l'héritage du passé. Reste désormais à savoir qui n'a pas et qui a perdu le sens du sacrifice dans la suite de l'histoire.