La menace d’Alcoa est-elle sérieuse?

Les installations d’Alcoa à Evansville, aux États-Unis. Le géant américain de l’aluminium menace de fermer ses usines québécoises si ses tarifs d’électricité ne sont pas revus à la baisse.
Photo: Daniel R. Patmore Associated Press Les installations d’Alcoa à Evansville, aux États-Unis. Le géant américain de l’aluminium menace de fermer ses usines québécoises si ses tarifs d’électricité ne sont pas revus à la baisse.
Voyons tout d’abord dans quelle situation se trouve Alcoa. La récession que connaît l’industrie de l’aluminium l’a sérieusement affaiblie. Depuis 2009, Alcoa a fermé cinq usines dans le monde et a coupé une partie de la production de plusieurs autres. Récemment, son titre a été retiré du Dow Jones à cause d’une trop faible valorisation par les marchés. En mai dernier, sa dette était déclassée par Moody’s et est désormais considérée comme des junk bonds [obligations à haut risque]. Bref, cela va très mal pour Alcoa. Il ne faut donc pas se surprendre dans ce contexte que la direction remue ciel et terre pour réduire ses coûts.

Par ailleurs, le Québec a longtemps été une terre de prédilection pour les nouvelles alumineries grâce à un tarif grande puissance (tarif L) très avantageux, un dollar canadien beaucoup plus faible qu’aujourd’hui et un prix de l’énergie calculé en fonction du prix de l’aluminium (aussi appelé « contrat à partage de risque », car Hydro-Québec acceptait de cette façon un prix moins élevé quand le prix de l’aluminium était plus bas). C’est ainsi que se sont construites les usines de Bécancour et de Deschambault, aujourd’hui respectivement propriété d’Alcoa à 75 % et 100 %, et Alouette à Sept-Îles, propriété d’un consortium dont les principaux actionnaires sont Hydro Aluminium et Rio Tinto Alcan. De cette façon, le Québec est devenu, pendant une période d’une quinzaine d’années jusqu’au début des années 2000, le principal pôle de production d’aluminium en Occident avec environ 10 % de la production mondiale.

Dollar à parité

La situation est bien différente aujourd’hui : le dollar canadien est presque à parité avec le dollar américain et le tarif L a plus que doublé depuis 1985 pour passer à 4,4 ¢/kWh. Exprimé en dollar américain, le tarif L a donc presque triplé, tandis que le prix de l’aluminium n’est guère plus élevé aujourd’hui qu’il l’a été en moyenne au cours des années 80. Par ailleurs, cette augmentation s’inscrit dans un contexte où les coûts de l’énergie diminuent dans plusieurs régions du monde : aux États-Unis, en raison de l’explosion de la production du gaz de schiste, et même en Europe, où les prix de gros de l’énergie diminuent, entraînant la fermeture de plusieurs usines de production d’électricité alimentées au gaz naturel.

Bref, l’énergie du Québec n’est plus aussi compétitive qu’elle l’a déjà été.

Que demande Alcoa ? Son contrat d’énergie expire à la fin de 2014. Aujourd’hui, on estime qu’Alcoa paye son énergie environ 3 ¢/kWh. (C’est une estimation, car le chiffre exact n’est pas public). Par la suite, le contrat signé avec Hydro-Québec prévoit un prix d’énergie égal au tarif L. Alcoa payerait donc 1,4 ¢/kWh de plus qu’aujourd’hui, soit presque 200 millions de dollars par année pour l’ensemble de ses trois usines. De plus, ce nouveau tarif ne serait plus établi en fonction du prix de l’aluminium comme il l’est aujourd’hui. On voit donc qu’il s’agit d’un enjeu majeur pour l’entreprise.

Est-ce vraiment rentable pour Alcoa de fermer temporairement ses usines au Québec ? La réponse est d’évidence non. Même au prix de l’aluminium aujourd’hui, qui est très bas, les coûts qu’Alcoa économiserait en fermant temporairement ses usines seraient moindres que les revenus tirés de la vente de l’aluminium. Donc, en fermant ses usines au Québec, Alcoa réduirait son bénéfice. De plus, il ne faut pas oublier que le redémarrage d’une aluminerie est extrêmement coûteux. Pour l’ensemble des trois usines, on parle de plusieurs centaines de millions de dollars.

Mauvaise nouvelle pour Hydro

Pour Hydro-Québec, la fermeturedes usines d’Alcoa ne serait pas non plus une bonne nouvelle. Hydro-Québec est désormais en position de surplus d’énergie. Si Alcoa ferme ses usines et libère ainsi environ 1600 MW, il est peu probable qu’Hydro-Québec puisse vendre cette énergie à bon prix aux États-Unis, sans compter que la capacité des interconnexions avec le réseau américain est limitée. De plus, le Québec veut attirer de nouvelles industries, dont celle de l’aluminium, en utilisant ses surplus d’énergie. Commencer par la fermeture de trois alumineries sonnerait le glas de cette stratégie du gouvernement du Québec.

En somme, la fermeture des alumineries d’Alcoa au Québec est un très bon exemple d’une stratégie où tout le monde y perd.

En revanche, Alcoa n’a rien à perdre à faire cette menace. Si le Québec accepte de modifier son contrat d’énergie, c’est autant de gagné. Compte tenu de l’ampleur de l’enjeu, Alcoa pourrait même fermer une partie de son usine de Baie-Comeau si le gouvernement et Hydro-Québec refusent de bouger et qu’elle estime que cette fermeture est susceptible de convaincre le gouvernement et Hydro-Québec de faire un pas dans sa direction.

On pourrait se demander pourquoi Alcoa a choisi ce moment pour rendre publique cette menace, car son contrat d’énergie n’expire qu’à la fin de 2014. La réponse est évidente : de nouvelles élections au Québec sont probables d’ici quelques mois et la menace d’Alcoa sera certainement un enjeu électoral.

Le gouvernement actuel n’a donc pas beaucoup de marge de manœuvre. Une stratégie possible serait d’accepter de continuer à indexer partiellement le prix de l’énergie sur le prix de l’aluminium comme c’est le cas aujourd’hui. De cette façon, Alcoa paierait moins cher son électricité si le prix de l’aluminium est bas comme aujourd’hui, mais Hydro-Québec pourrait compenser ce manque à gagner lorsque les prix de l’aluminium auront retrouvé un peu de couleur.

Mais cette proposition ne suffira pas si Alcoa se convainc que l’opposition va gagner les élections et que celle-ci lui proposera un contrat plus intéressant.
Un dossier à suivre, donc.


Serge Roy - Les Échelles, France. L’auteur a travaillé pour Rio Tinto Alcan pendant 28 ans. Il est maintenant consultant en planification stratégique dans le domaine de l’aluminium primaire chez Aluconsult.

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7 commentaires
  • Guy Vanier - Inscrit 13 novembre 2013 03 h 39

    Pourquoi?

    Pourquoi personne ne mentionne que alcoa/alcan possède une bonne partie de la capacité de production électrique du Québec. Au moment ou nous avons étatisé l'électricité au Québec (merci à Monsieur René Levesque) les installations d'alcan ont été épargnées. Ils appartiennent à alcoa maintenant. Ça peut changer la donne dans les négociations si le gouvernement ose utiliser cette arme secrète. Ça ferait un bon sujet de discussion lors de la prochaine campagne électoral.

    • Yvan Dutil - Inscrit 13 novembre 2013 06 h 50

      Ce que vous dites est vrai pour Alcan, mais pas pour Alcoa. Alcan et Alcoa sont deux entreprises différentes, seule Alcan possède des barrages.

  • lawrence desrosiers - Inscrit 13 novembre 2013 09 h 00

    achat de alcoa

    Vu qu'Alcoa est en situation financière difficile, Hydro Québec devrait acheter les usines québécoise de cette entreprise. HQ pourrait donc exporter son électricité via l'exportation de lingots d'aluminium, tant qu'a partager une partie des risques pourquoi pas les assumer à 100%.

  • François Ricard - Inscrit 13 novembre 2013 15 h 23

    Orbite

    Et qu,en est-il du projet Orbite?
    Quelqu'un pourrait faire le point sur ce projet?

    • Claude Lafontaine - Abonné 13 novembre 2013 19 h 08

      Pour poser la question vous connaissez probablement déjà la réponse : Pendant que les alumineries d'ici font pression sur notre Gouv. pour qu'il les aides (réduction tarifs d'électricité) à passer à travers une période difficiles (le secteur est cyclique), Orbite une entreprise québécoise qui possède une technologie (un procédé d'extraction d'alumine de terres glaises du Québec) qui pourrait révolutionner l'industrie de l'aluminium (déduire leurs coûts) est actuellement en quête de capitaux (d'investisseurs) pour compléter une première usine à Cap-Chat et éventuellement amorcer la construction d'une plus grosse qui pourrait par exemple devenir un fournisseur d'intran (d'alumine) pour les alumineries qui sont de l'autre coté du fleuve.

      Comment expliquer que les Alcoa, Allouette et RioTintoAlcan ne s'intéressent pas au procédé d'Orbite tandis que le plus gros producteur d'Aluminum Russe s'y est intéressé ? Les dernières nouvelles d'Orbite parlait d'échanges en cours avec le Gouv du Québec. Tout ça va les mener où ? c'est à suivre

  • PAUL RACICOT - Inscrit 13 novembre 2013 16 h 02

    Solution ?

    Nationaliser Alcoa pour pas cher... puisque, pour le moment, elle n'est pas compétitive. Il en sera autrement lorsque le prix de l'aluminium remontera... et que le gaz de schiste américain sera épuisé. ;-)

  • Claude Lafontaine - Abonné 13 novembre 2013 19 h 57

    Renégociation de contrat, bluff, chantage etc...

    Alcoa a parti le jeu et il est fort probable que les autres alumineries vont aussi réclamer des réductions de tarifs, ce qui n'est pas très professionnel de la part d'Alcoa c'est d'avoir soit commencé à négocier le renouvellement de leur contrat d'approvisionnement d'électricité sur la place publique, soit pire encore à court-circuiter les négociations qui étaient peut-être déjà en cours en menaçant le Québec sur la place publique comme ils l'ont fait. J'ose espérer qu'Alcoa n'est pas allé jusqu'à faire le calcul politique que vous suggérez, mais je suis peut-être un peu naïf.

    Ce n'est pas d'hier qu'Alcoa, cette très grosse aluminerie américaine, traine de la patte et peine à concurrencer à l'échelle international, si les divisions québécoises d'Alcoa sont performantes et rentables par rapport aux autres du groupe est-ce au Québec de faire d'avantage pour rendre le groupe concurrentiel ? Je ne crois pas qu'il faut aller jusque là.

    Je ne crois pas que le futur des alumineries est aussi sombre que celui des papetières, mais je ne voudrais pas que le gouv. joue jusqu'à la dernière minute le jeu d'Alcoa comme il l'a fait avec des entreprises comme Abitibi-Bowater qui se cache maintenant sous un autre nom : Résolu et qui continue à siphonner le Québec.

    J'ai confiance qu'il y a des gens à H.Q et au Gouv. du Québec qui savent négocier et qui sauront composer avec le bluff qu'Alcoa fait présentement, je suis pour le partage de risque mais un partage équitable. Si une multinationale joue au "cowboy" sur les marchés, prend des risques démesurés et au point d'en perdre sa chemise, je ne suis pas d'avis qu'ils faut les suivre au point de se noyer avec elles.

    Dans le contexte politique actuel au Québec, je m'inquiète bien plus des actions et réactions des partis d'opposition qui on le dirait sont prêts à tout pour se faire du capital politique, même au détriment des intérêts du Québec et comme vous le décrivez vous-mêmes Alcoa tente probablement d'en tirer profit.