L’afro-optimisme ambiant doit être tempéré

Cinq pays, dont l’Afrique du Sud, comptent pour la moitié du PIB?de l’Afrique. Ci-dessus: Johannesburg, la métropole de ce pays.
Photo: Agence France-Presse (photo) Stéphanede Sakutin Cinq pays, dont l’Afrique du Sud, comptent pour la moitié du PIB?de l’Afrique. Ci-dessus: Johannesburg, la métropole de ce pays.

Depuis quelques années, on assiste à une situation plutôt particulière : des travailleurs portugais qui immigrent en Angola (pays d’Afrique et ancienne colonie portugaise) pour y trouver du travail et espérer avoir, enfin, un peu plus de prospérité que ce qu’ils trouvent ces temps-ci chez eux, en Europe. Ce fait, parmi tant d’autres, traduit bien cette euphorie qui s’est emparée de l’Afrique et qui laisse croire que le continent est enfin en train de réussir son décollage économique. Mais le pari est loin d’être gagné !

 

Il est vrai que, depuis quelques années, l’heure est à l’afro-optimisme. Plusieurs journaux et magazines ont publié des articles sur les avancées en Afrique et sur les potentialités que représente le continent africain sur le plan économique. The Economist et le Time Magazine lui ont même consacré, chacun à son tour, une édition spéciale intitulée « Africa Rising ». Et, il y a à peine un mois, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) avait organisé à Paris un forum international sur l’élan économique du continent africain.

 

Cet optimisme se comprend. Si on exclut l’épisode négatif relatif à la crise financière de 2008, l’économie africaine se porte très bien. Depuis 2000, son PIB affiche, en moyenne, un taux annuel de croissance d’environ 5 %, si bien qu’il a plus que doublé pour se situer aujourd’hui à près de 3500 milliards de dollars. Pendant cette période, le revenu per capita a lui aussi enregistré une hausse substantielle, passant de 2000 $ à environ 3200 $ (OCDE : 2013). Par ailleurs, ses ressources minières et énergétiques (pétrole et gaz) sont devenues un moteur de développement majeur dans cette croissance et font l’objet de toutes les convoitises, aussi bien de la part des puissances industrielles occidentales que de la part des puissances émergentes.

 

De plus, sur le plan de la demande intérieure, on assiste à l’émergence d’une nouvelle « classe moyenne », de plus en plus urbaine, avide de consommation de biens et de services de toutes sortes. Par exemple, dans le domaine des communications, les ventes de téléphones mobiles fracassent des records et témoignent de cette effervescence qui traverse le continent.

 

Revers de la médaille

 

Mais, derrière ce beau tableau et ces progrès, quelques ombres demeurent. En effet, malgré cette croissance observée, le poids économique du continent africain demeure presque inchangé depuis une dizaine d’années : l’Afrique représente à peine 4 % de l’économie mondiale et 3 % des exportations mondiales (FMI : 2013). De plus, rappelons que l’élan économique des dernières années est largement dopé par les exportations des matières premières et des produits énergétiques, notamment à destination des pays asiatiques, la Chine et l’Inde en premier. À titre d’exemple, des analyses faites par le FMI en 2010 établissaient qu’un point de croissance chinoise créait environ 0,4 point de croissance en Afrique : c’est considérable. Cela veut dire que la transformation structurelle des économies africaines n’a toujours pas eu lieu, comme ce fut le cas, par exemple, en Asie. Autrement dit, l’Afrique n’a pas atténué sa dépendance vis-à-vis de ses ressources extractives et encore moins envers l’extérieur.

 

Sur le chapitre des apports financiers privés, notamment les investissements directs à l’étranger (IDE), le bilan est, encore une fois, mitigé. Les IDE ont certes connu une certaine hausse depuis quelques années, passant de 43 milliards de dollars en 2010 à 56,6 milliards de dollars en 2013. Cependant, pendant cette même période, les apports publics en matière d’aide au développement et de transferts d’immigrants ont augmenté plus vite. Ces derniers, à eux seuls, représentent plus du quart de tous les apports financiers privés, soit 10 milliards de dollars de plus que l’ensemble des IDE.

 

Prospérité : vraiment ?

 

Enfin, cette prospérité nouvelle ne s’est pas généralisée partout en Afrique, et même pas à l’intérieur des pays qui connaissent un véritable envol économique. D’une part, les trajectoires sont très différenciées d’un groupe de pays à un autre : les pays ayant des dotations minières ou énergétiques prisées s’en sortent très bien et les autres, encore confinés dans la spécialisation primaire, notamment celle des produits agricoles, se trouvent carrément à l’écart de cette belle aventure. Il n’est donc pas étonnant que seuls cinq pays (l’Algérie, l’Afrique du Sud, l’Angola, l’Égypte et le Nigéria) représentent plus de la moitié de l’ensemble du PIB du continent qui en compte une cinquantaine.

 

D’autre part, à l’intérieur même des pays qui traversent cette belle période de prospérité, celle-ci n’arrive pas à se matérialiser dans l’ensemble du tissu social. À preuve, lorsqu’on jette un coup d’oeil au coefficient de Gini (indice statistique qui mesure les inégalités dans une société) en Afrique, celui-ci se situe à des niveaux pour le moins alarmants, et ce, particulièrement dans les pays les plus prospères d’Afrique : 63 en Afrique du Sud, 58 en Angola et 49 au Nigéria. On est loin du 40 qu’affichent les États-Unis, pays souvent étiqueté comme inégalitaire, et encore plus du 25 qu’affiche la Suède, pays modèle en matière de redistribution de la richesse. Enfin, l’Afrique fait encore face à des défis énormes sur les plans de l’éducation, de la santé, de la gouvernance et de l’environnement. Dans une enquête récente, menée par l’Afrobarometer Research Project auprès de 51 605 répondants provenant de 34 pays, 20 % affirmaient manquer souvent de nourriture, d’eau potable et de soins médicaux, plus de 50 % attestaient vivre ces situations de pénuries au moins à quelques occasions chaque année et plus des trois quarts estimaient que leur gouvernement est inapte à améliorer la situation de leur pays.

 

Scepticisme légitime

 

En ce sens, entre cet afro-optimisme à la mode, qui désigne ce siècle comme étant celui de l’Afrique, et l’afro-pessimisme qui a régné pendant trop longtemps, il y a moyen de trouver un juste équilibre et une dose de réalisme. Et ça, les Africains sont les premiers à le savoir. Ils sont conscients que leur continent change et avance, mais ils se gardent de trop pavoiser. Car, au début de combien de décennies on leur a fait miroiter qu’une ère de prospérité allait commencer, avant de leur annoncer quelques années plus tard que c’était, encore une fois, une décennie perdue…


Khalid Adnane - Économiste à l’école de politique appliquée, Université de Sherbrooke

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6 commentaires
  • Gaston Carmichael - Inscrit 9 novembre 2013 08 h 23

    Excellent dossier

    Merci, M. Adnane, pour remettre les pendules à l'heure.

    Vous illustrez fort bien la fumisterie qui consiste à utiliser le PIB comme indicateur de prospérité d'un pays. Il est effectivement un bon indicateur pour la prospérité de quelques privilégiés. Mais à l'échelle d'un pays, cet indicateur est devenu galvaudé. il est devenu un instrument très utile pour maintenir les moutons bien dociles, pendant qu'on les tont.

    Malheureusement, seulement quelques rares économistes semblent vouloir remettre en question ce dogme du PIB comme mesure du succès d'un pays.

  • André Michaud - Inscrit 9 novembre 2013 10 h 07

    Espoir

    Au moins il commence à avoir de l'espoir. Surtout pour les pays avec des mines et richesses naturelles..

    Les pires pays sont ceux pris avec des guerres civiles où il est impossible d'avoir une bonne économie et ou sévie la misère la plus abjecte.

  • Harvey Mead - Abonné 10 novembre 2013 11 h 17

    Contradiction qui reste inexpliquée

    J'étais surpris à la lecture de votre texte. Son début est complètement rejeté, voire contredit par ce qui suit. En effet, vous faites porter toute la première section sur un portrait de l'Afrique en fonction de son PIB et le (faux) espoir que ce portrait fournit. Le «revers de la médaille» qui suit passe beaucoup plus près de donner l'heure juste: la mise en question de la «prospérité» que la croissance de l'économie africaine suggère passe par la déconstruction des indications fournies par le PIB pris comme indicateur grossier du bien-être de nombre de pays - ceux qui ont des ressources, ceux qui n'en ont pas. Et vous terminez en insistant sur un nécessaire scepticisme face aux illusions fournies, finalement, par le suivi du PIB comme indice de développement.

    Votre texte fournit donc une illustration de ce que Stiglitz, Sen et Fitoussi présentent dans leur analyse du PIB en 2009, mais pour des raisons qui m'échappent, vous ne rendez pas explicite le fondement de votre rejet des propos du début du texte, cherchant même un «juste équilibre» à la fin. J'ose croire que vous connaissez par votre travail professionnel le travail de l'équipe de Kirk Hamilton de la Banque mondiale portant sur la mesure de la richesse des pays du monde et qui fournit l'ensemble de vos constats. Par contre, son travail constitue un effort justement de construire de meilleurs indicateurs de cette richesse que le PIB, et vous ne semblez pas vouloir mettre cela en évidence (à l'exception de Gini). Gaston Carmichael lit à travers les lignes et comprend le problème, mais ce n'est pas parce que vous le dites.

  • Roland Berger - Inscrit 10 novembre 2013 17 h 28

    Un petit commentaire

    Le fait que monsieur Adnane enseigne dans une université nord-américaine résulte de l'écramage de talents qu'effectuent l'Amérique du Nord et l'Eupore chez les pays africains.

    • Sémina Olasa - Inscrit 11 novembre 2013 06 h 38

      Selon vous donc, pour se racheter une conscience l'Amérique du Nord et l'Europe devraient refuser les cerveaux Africains?

      Aviez-vous conscience d'être en parfait accord avec les politiques d'extrème droite, ou alors vivez-vous dans l'illusion d'être un "Homme Bon et Humaniste" ?

  • Patrick Sylvestre - Inscrit 11 novembre 2013 18 h 22

    L’afro-optimisme ambiant doit être tempéré par qui?

    Depuis le début des années 2000, la Chine a ouvert aux pays africains l’accès à des capitaux que plusieurs pays développés ont toujours refusé par faute de ne pas avoir une bonne gouvernance ou pour d’autres raisons aussi futiles qu’improbables dans les circonstances. Je crois que l’ensemble des Africains ont, en ce moment, de quoi se réjouir et avoir de l’espoir puisqu’ils ne sont plus en reste. L’afro-optimiste est peut-être dans ce changement inattendu.