La réplique - Faire une place à l’histoire politique

Je remercie Isabel Harvey et Guillaume Bouchard Labonté pour leur réaction à l’éditorial du Bulletin d’histoire politique (BHP) dont un extrait avait paru le mardi précédent dans Le Devoir. J’apprécie le ton posé avec lequel ils ont exprimé leur point de vue. Il tranche avec ce qu’on lit parfois sur ce sujet, et sur bien d’autres. Cela me rassure quant à la capacité de la nouvelle génération d’intellectuels de s’engager dans des débats constructifs.

 

Le BHP défend la place de l’histoire politique au Québec. La revue est née il y a 22 ans, alors que ce champ d’études était relégué à une position subordonnée par rapport à l’histoire sociale et culturelle. Demander qu’elle redevienne un angle d’entrée autonome à la réalité historique, qu’elle puisse en donner un éclairage particulier, ne devrait pas être vu comme une menace pour les autres perspectives historiques. D’ailleurs, le BHP ouvre ses pages à une foule d’approches des objets politiques. De plus, le texte complet de l’éditorial du numéro 22,1 célèbre le renouveau de l’histoire politique qui est en cours au Québec comme en France.

 

L’association faite entre mes propos et les positions de la Fondation Lionel-Groulx et de la Coalition pour l’histoire tient de l’amalgame. C’est un des pièges dont les historiens doivent se méfier. On n’a pas à être nationaliste pour défendre l’histoire politique. C’est une question distincte de celle de l’histoire nationale et de l’histoire nationaliste. L’une ne conduit pas nécessairement à l’autre.

 

Cela dit, ai-je pris parti pour l’histoire nationale en exprimant la nécessité pour l’école de transmettre, en plus des facultés d’analyse, la mémoire historique de la nation québécoise ? Oui. Et j’assume mes propos. Mais cela ne m’amène pas à vouloir faire du Québec une victime, même si sa situation comme société distincte demeure précaire. L’histoire du Québec doit rendre compte de la totalité de la réalité vécue par ceux et celles qui l’ont habité, de leurs réussites comme de leurs revers.

 

Un autre aspect du texte de mes collègues m’apparaît troublant. C’est lorsqu’ils abordent la relation au présent. Ils écrivent que « l’histoire n’est pas qu’un simple retour en arrière, une lecture “ à froid ” des événements importants qui ont “ fait ” une société. Faire de la recherche en histoire, c’est poser au passé une question qui touche à nos sensibilités contemporaines ». Ainsi, les seuls aspects du passé qui mériteraient l’attention seraient ceux qui ont une pertinence dans le présent ? Ce « présentisme » est justement un des aspects les plus dénoncés du curriculum actuel au secondaire. Ailleurs dans leur texte, ils excluent nommément l’identité nationale des enjeux actuels : cela ne vient-il pas confirmer mon inquiétude au sujet des études québécoises ?

 

Professeurs trop occupés

 

Je le répète, les historiens sont trop peu nombreux à intervenir publiquement. Il est significatif que ce soit deux étudiants au doctorat qui ont exprimé leur réaction. Je comprends toutefois que les conditions de travail de l’actuelle génération de professeurs d’université sont de plus en plus difficiles. Qu’ils subissent la pression de la recherche, du « publish or perish » et qu’ils sont actuellement trop peu nombreux pour assumer les tâches administratives et de direction d’étudiants requises par leur fonction. Et les chargés de cours sont surchargés eux aussi. Ils doivent enseigner deux fois plus que les professeurs pour se constituer un salaire convenant à leurs compétences.

 

Hélas ! C’est l’un ou l’autre de ces tristes sorts qui attendent mes deux jeunes collègues.


Michel Sarra-Bournet - Historien

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