Les 50 ans de l’Université nationale du Rwanda - Hommage à Georges-Henri Lévesque, son fondateur

Le père Georges-Henri Lévesque a porté le projet de la fondation de l’Université nationale du Rwanda dans les années 1960.
Photo: Télé-Québec Le père Georges-Henri Lévesque a porté le projet de la fondation de l’Université nationale du Rwanda dans les années 1960.

Il y a cinquante ans était fondée, à Butare, une petite ville du sud du pays, l’Université nationale du Rwanda.

 

Nous sommes à l’automne 1961. Le Rwanda est encore sous l’autorité coloniale belge, mais prépare son indépendance dans le cadre d’un régime d’autonomie interne qui confère certaines responsabilités à des acteurs politiques nationaux. Profitant de la visite pastorale que le père Rondeau, alors provincial de l’Ordre des Dominicains, rendait à la petite communauté des Dominicains canadiens établis depuis quelques années au Rwanda, les nouvelles autorités rwandaises, à l’initiative de Grégoire Kayibanda, à l’époque premier ministre et ministre de l’Éducation, lancent un appel pressant à l’ordre des Dominicains pour les épauler dans l’organisation de l’enseignement supérieur, alors inexistant. Un clin d’oeil est ici adressé non seulement à un pays de culture francophone et chrétienne, mais aussi à un pays sans passé colonial, ces deux aspects étant perçus par les autorités rwandaises comme un gage pour un lancement rapide d’une université d’État, de type non confessionnel, mais s’inspirant de l’humanisme chrétien.

 

Le projet est confié au père Georges-Henri Lévesque. Mettant à profit son vaste réseau de contacts dans les milieux universitaires, techniques et financiers, mais aussi politiques et de coopération internationale, le père Lévesque se met à l’oeuvre. Il quitte son Québec natal et débarque au Rwanda en janvier 1963, quelques mois seulement après l’accession du pays à l’indépendance. Le 3 novembre 1963, l’Université nationale du Rwanda (UNR) ouvrait ses portes. Tout naturellement, le père Levesque en devient le premier recteur. Il le restera jusqu’en 1972.

 

La mission que se voit confier la jeune université est comprise dans cette devise que lui choisit son père fondateur, de concert avec les autorités politiques du pays : Illuminatio et Salus Populi. Lumière et salut du peuple, c’est-à-dire un savoir qui soit intégré dans son milieu pour servir la cause du mieux-être du peuple. Cela se traduira, notamment, par les organismes de recherche appliquée qui, par la suite, vont se créer autour de ce creuset du savoir.

 

Dès sa fondation, l’UNR bénéficie d’une aide aussi généreuse que multiforme de la part du Canada : corps professoral, appui technique et financier. Au Canada et tout particulièrement au Québec, plusieurs établissements universitaires seront associés à la coopération avec l’UNR, notamment par l’envoi de professeurs et l’accueil des étudiants venus parfaire leur formation au niveau des deuxième et troisième cycles. Il est juste d’appeler l’UNR, un projet rwando-canadien et les mots « Canada » et « Québec » - et en particulier le nom du père George-Henri Levesque - restera à jamais associé à ce projet.

 

Le bilan de ce projet est largement positif. Qu’il nous suffise d’en relever deux ou trois aspects. D’abord en ce qui a trait à la formation. Sur cinquante ans, l’UNR a formé plusieurs milliers de lauréats et a essaimé dans plusieurs secteurs : santé, économie, développement rural, enseignement, entrepreneuriat, pratique de droit, recherche scientifique, etc. Ces lauréats oeuvrent dans tous les domaines et à différents niveaux : politiciens ; cadres de l’administration publique et du secteur privé. Ensuite au niveau de la préparation de la relève. À l’ouverture de la première année universitaire, l’UNR ne compte qu’un seul professeur rwandais. Tout le personnel administratif et technique est composé d’expatriés. À son dixième anniversaire, 20 % du corps professoral sont des nationaux ; le père Levesque lui-même passe le témoin à un Rwandais. À son vingt-cinquième anniversaire, tout le corps professoral est pratiquement rwandais et toute l’administration de l’université est assurée par des nationaux. Aujourd’hui, le Rwanda compte plus d’une dizaine d’établissements d’enseignement supérieur, dont une grande partie du corps professoral sont des lauréats de l’UNR. Mais le bilan de ce projet ne serait pas complet si l’on ne parlait pas de son effet indirect : la coopération canado-rwandaise elle-même. Peu de gens se rappellent que la coopération entre le Canada et le Rwanda s’est développée à partir du projet « Université nationale du Rwanda ». Ce projet était promis à un bel avenir. D’embryonnaire en 1963, cette coopération a connu un essor soutenu et s’est diversifiée au cours des trois décennies suivantes. Au milieu des années 80, le Rwanda était devenu pour l’ACDI (l’ancienne Agence canadienne de développement international), un pays modèle. Le Canada était passé au premier rang des donateurs du Rwanda devant les pays comme la Belgique, la France ou l’Allemagne et même devant la Banque mondiale.

 

Alors que nous célébrons les festivités marquant le Cinquantenaire de sa fondation, il convient de rendre un hommage soutenu aux gouvernements du Québec et du Canada, aux établissements d’enseignement supérieur du Québec, ainsi qu’aux nombreux Québécoises et Québécois qui se sont investis sans compter dans l’oeuvre de coopération avec l’Université nationale du Rwanda.


Augustin Baziramwabo - Fonctionnaire au ministère des Travaux publics et Services gouvernementaux Canada, président du Comité de coordination des festivités du Jubilé d’or de l’UNR et Donatille Mujawamariya - Professeur à l’Université d’Ottawa, coprésidente du Comité de coordination des festivités du Jubilé d’or de l’UNR


 
9 commentaires
  • André Le Belge - Inscrit 4 novembre 2013 11 h 02

    Et maintenant?

    Le père Lévesque avait fondé une université francophone, Kagamé l'a transformée en université anglophone avec l'appui des anglo-saxons...

    • Patrick Charrier - Inscrit 5 novembre 2013 03 h 40

      Je confirme, pour avoir séjourné à Butare en 2000. L'université était en pleine anglicisation, avec des professeurs pakistanais de médiocre qualité. Les étudiants formés dans les lycées francophones de la période du pouvoir Hutu se trouvaient désorientés dans cette université fréquentée par un grand nombre d'anglophones venus surtout d'Ouganda. Washington et Londres ont généreusement financé l'anglicisation forcée d'un pays soumis à la dictature.

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 4 novembre 2013 12 h 14

    Triste avenir

    C'est joli ce témoignage, et M. Lévesque était un universitaire valeureux, mais le projet a été noyé dans les horreurs du pays des Mille collines. Aujourd'hui, Paul le Sanguinaire règne sans partage, et cette lointaine copie de notre Harper a bien réussi à retirer de cette université ce qu'elle comportait de sciences sociales pour miser uniquement sur des apprentissages professionnels et techniques (ce qui n'est pas en soi néfaste, mais nettement insuffisant) dans un anglais plutôt approximatif pour la plupart des professeurs «locaux» et selon une approche néo-libérale assumée qui a permis à de multiples écoles de marketing d'essaimer.

    Le Rwanda veut maintenant accueillir des banques et des investisseurs. Et le peuple devra manger le riz importé qu'on lui réserve pendant que les Chinois et les Coréens construisent les tours et les infrastructures inutiles (fibre optique quand la majorité n'a pas accès à l'électricité) grâce au financement international.

    Monarchie post-coloniale modèle.

    • Gabriel Hakizimana - Inscrit 4 novembre 2013 20 h 57

      @ Alexis Lamy-Théberge

      Votre discours sonne faux et sent un relent de paternalisme presque méprisant. Voyons donc ! Tous les pays du monde veulent accueillir des banques et des investisseurs. Pourquoi cela serait mauvais pour le Rwanda? Tout comme vous et moi, les rwandais ont besoin de jobs; à moins de prouver le contraire, les banques et les investisseurs amènent du travail. Plusieurs pays africains aimeraient attirer ce monde-là !

      Et à ce que je sache, manger du riz importé n’est pas un problème : la preuve, nous n’en cultivons pas au Québec et cela ne m’empêche nullement d’en acheter chez MAXI … en provenance de Chine justement! Et si Chinois et Coréens construisent des tours à Kigali, ce n’est certainement pas pour les laisser vides.

      Il est évident, pour moi en tout cas, que les investisseurs ne se bousculent pas dans un pays qui serait comme celui que vous décrivez. Je vous invite donc à revoir votre discours. Il est passablement usé.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 4 novembre 2013 21 h 26

      Non, en fait c'est le marketing 2020 qui commence à laisser échapper quelques relents nauséabonds.

      Quel est donc votre critère pour juger du mérite d'un gouvernement? La création d'emploi est un élément, très présent au Bangla Desh et en Indonésie d'ailleurs, voilà de superbes systèmes!

      Le problème du gouvernement actuel est de tout laisser aux investisseurs. De croire que seuls les Chinois et les Coréens peuvent développer un pays correspond au paternalisme que le peuple rwandais a trop connu. Faudrait lui demander son avis, ce qui n'est pas possible sous le règne de Kagame 1er : lorsque j'y étais, des journalistes critiques ont été abattus en pleine rue, ainsi que deux leaders de partis politiques opposés, sans parler des politiciens emprisonnés pour dissidence et des organismes de Droits humains condamnés.

      Le gouvernement laisse les campagnes s'appauvrir et détournant les fonds d'aide internationale. Selon de nombreux avis puisés sur place, la situation est pire qu'avant 1994. Les meilleures terres ont été récupérées par le gouvernement pour la culture intensive du mais, dont la population ne veut pas, et l'argent va à de louches contrats, comme l'achat d'ordinateurs pour des écoles situées dans des villages où l'électricité relève de la science-fiction.

      Comme partout, le régime sert une élite, anglophone et urbaine dans ce cas-ci, mais le joug de terreur qui pèse sur les dissidents rend impossible tout remise en question.

      J'aime profondément ce pays, d'où mon inquiétude.

  • Gabriel Hakizimana - Inscrit 4 novembre 2013 20 h 22

    Triste constat !

    Les hommages rendus au Père Levesque et ses compagnes sont justes et bons.
    Cela étant dit, force est de constater que ces vaillants Canadiens et Québécois ont contribué malgré eux à former l’une des machines génocidaires les plus féroces du 20ème siècle.

    Déjà, dès la fondation de cette illustre université, des quotas ethniques stricts pour y accéder furent instaurés. Des massacres à caractère génocidaire étaient déjà répertoriés (lire Le Monde du 4 février 1964).
    Si le bilan de cinquante ans avec des milliers d’intellectuels formés est vrai, il est tout aussi vrai et malheureux de constater que bien de ces intellectuels de haut niveau, formés à coup de subventions dans les meilleures universités québécoises, ont participé individuellement et collectivement à la préparation et à l’exécution du génocide de 1994. Les moins coupables ont laissé faire : ils ont fermé les yeux.

    Alors, en toute humilité, il n’y a pas de quoi pavoiser : le slogan « Lumière et salut du peuple » est vide de sens.


    Les hommages rendus au Père Levesque et ses compagnes sont justes et bons.
    Cela étant dit, force est de constater que ces vaillants Canadiens et Québécois ont contribué malgré eux à former l’une des machines génocidaires les plus féroces du 20ème siècle.

    Déjà, dès la fondation de cette université, des quotas ethniques stricts pour y accéder furent appliqués à une partie de la population: une chose inacceptable dans le pays du Père Levesque. Pire, des massacres à caractère génocidaire étaient déjà répertoriés (lire Le Monde du 4 février 1964).

    La montée de l'intolérance est des massacres ira proportionnellement avec la production de ces fameux érudits. Si le bilan de cinquante ans avec des milliers d’intellectuels formés est vrai, il est tout aussi vrai et malheureux de constater que nombreux parmi eux – des médecins spécialisés, des universitaires de haut niveau, des ingénieurs formés à coup de subventions dans les meilleures universités québécoises - ont pa

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 4 novembre 2013 20 h 43

      On ne pourrait sérieusement remettre en question votre critique des actes horribles commis durant les décennies post-indépendance.

      Un seul oubli : les pires horreurs ont eu lieu après 1994, lorsque les hordes ignares ont massacré leurs concitoyens jusqu'au Congo (4 millions de morts) sous les ordres non plus des intellectuels francophones mais de présent tyran formé aux États-Unis pour ouvrir la porte de l'Afrique central à l'Empire.

      Il y a tellement de sang sur les mains de tous ces pantins que les seules mains blanches sont sous terre.

  • Catherine Paquet - Abonnée 4 novembre 2013 21 h 39

    L'Histoire ne peut pas être sélective, et elle ne doit pas être modifiée..

    Malheureusement, il y a eu au Rwanda ce terrible génécide de 1994 qui ne permet pas de féliciter qui que ce soit qui n'aurait pas contribué positivement, directement et énergiquement à l'éviter.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 5 novembre 2013 10 h 02

      Reste à poursuivre ceux qui l'ont provoqué et alimenté. À ce niveau, les États-Unis et le Canada ont des comptes à rendre, tout comme la France par ailleurs.