Soins de fin de vie - Les sophismes du projet de loi 52

Ce projet de loi tombe donc dans le même piège que la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, affirme Thomas De Koninck.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Ce projet de loi tombe donc dans le même piège que la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, affirme Thomas De Koninck.

Le sophisme « le plus naturel et le plus répandu est celui qui tire parti des mots », constatait déjà Aristote au début de ses Réfutations sophistiques. Mais il y a plus. Il y a ce que le poète québécois Paul Chamberland a su parfaitement résumer récemment en une phrase incisive : « L’altération totale du sens des mots permettra de fabriquer la version officielle de ce qui devra passer pour la réalité elle-même » (Le Devoir, 8 mai 2013, p. A 8). On ne saurait mieux énoncer la loi en vertu de laquelle, faute de pouvoir transformer la réalité, l’idéologie altère le sens des mots qui désignent cette réalité. Désormais, pour le dire d’un mot avec Orwell, « le noir est blanc », « la guerre est la paix » et ainsi de suite. Le principe est admirablement formulé, en effet, par George Orwell dans 1984: il s’agit de « disloquer le sens de la réalité ». Cela s’appelle « contrôle de la réalité », en langue ordinaire.

 

Le projet de loi 52 commence en beauté par l’énoncé suivant : « La présente loi a pour but d’assurer aux personnes en fin de vie des soins respectueux de leur dignité et de leur autonomie » (Titre I, 1). Il semble ainsi faire sien d’entrée de jeu ce qui a toujours été la raison d’être des soins, et de leur grandeur, à savoir la dignité de la personne humaine, invariablement présente au-delà des apparences, et qui s’impose tout spécialement à la conscience lorsque la personne est en état de dépendance et de faiblesse. Il s’agira notamment de soulager au maximum sa souffrance physique et morale.

 

Dignité humaine

 

Plus loin cependant, au titre II, chapitre 1, 3, on peut lire qu’« aux fins de la présente loi », par « soins de fin de vie » on entend « les soins palliatifs offerts aux personnes en fin de vie, y compris la sédation palliative terminale, de même que l’aide médicale à mourir ». Ce projet de loi tombe donc dans le même piège que la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, en conférant à la belle expression « aide médicale à mourir » un sens tout à fait contraire, celui de tuer. Ce dernier verbe fait pousser des cris d’orfraie, car il est dur, mais pas moins que ne l’est l’euthanasie elle-même, qui est une mort extrêmement violente, nullement une mort douce, malgré les masques qu’on lui donne. Dans le cas qui nous occupe, l’expression « aide médicale à mourir » a été transmuée en oxymore, en alliant deux sens contradictoires puisqu’il s’agit cette fois de donner la mort et pas du tout d’aider le mourant. Appeler cela, de surcroît, un « soin » est le comble du cynisme.

 

Le second sophisme qui grève ce projet de loi joue cette fois sur le mot « autonomie ». La dignité humaine a été de tout temps, sous des formules diverses, associée à notre nature raisonnable et à la liberté de la volonté qui s’ensuit. Il est aisé de voir pourquoi, et c’est donc à bon droit qu’on associe, dans ce projet de loi, dignité et autonomie. Mais justement, il s’agit alors d’une autonomie qui doit être préservée jusqu’à l’instant de la mort naturelle, pour cette raison même. Cet instant demeure indéterminé, ainsi que l’a excellemment relevé Vladimir Jankélévitch, n’y voyant rien de moins que « le fondement de la déontologie médicale » : « Mais si la prolongation de la vie [écrit-il] ne peut être indéfinie, la date de la mort, on l’a vu, reste indéterminée, et cette indétermination, qui autorise toutes les espérances, est le fondement de la déontologie médicale. Si tard que la mort intervienne, elle arrive toujours trop tôt […]. En d’autres termes, pour faire mourir un mourant plus qu’aux trois quarts mort, pour faire mourir un mourant à peine vivant, et cependant bien vivant et même irrécupérable […], une distance infinie reste à franchir. »

 

Afin d’y voir plus clair, force est de faire intervenir l’expérience ultime de la liberté dont nous jouissons en notre for intérieur. Nul ne peut me forcer à aimer ou à ne pas aimer qui ou quoi que ce soit en mon for intérieur, même sous la torture ou en quelque circonstance contraignante que ce soit. Qui plus est, l’expérience de penser et d’aimer révèle que l’éclair d’un instant suffit pour faire tout basculer en un nouveau sens. Je puis en un seul instant changer du tout au tout, intérieurement. Nous n’aurons, vous et moi, l’expérience de la mort que lorsque ce sera notre tour, comme tout le monde. Cependant nous avons tous l’expérience vivante de sa trace, à savoir l’expérience de l’instantané - tout à coup nous comprenons, tout à coup nous décidons, en un instant. Si le meurtre est gravissime, c’est qu’il supprime à jamais tous les possibles de sa victime avant l’instant ultime naturel. On se souviendra peut-être de Kirilov, ce fou des Démons de Dostoïevski qui rêvait d’affirmer sa liberté en la supprimant par le suicide. Tuer quelqu’un parce qu’il m’a demandé de le faire au nom de son « autonomie » à lui ou à elle, ne rend pas ce geste moins contraire à l’éthique la plus élémentaire et n’en est pas moins porter atteinte à son autonomie et à sa dignité à leur niveau le plus profond. Il s’agit bien d’éthique et non de religion, comme le prétendent trop facilement celles et ceux que la réflexion critique impatiente. Dès l’antiquité grecque, la philosophie - dont l’éthique est une partie - s’est définie comme meletê thanatou, « exercice à la mort ».

 

Grandeur des soins palliatifs

 

Un troisième sophisme colore malheureusement la majorité des débats actuels autour de ces graves questions, comme aussi bien ce projet de loi. On sépare artificiellement cette fin de vie du tout auquel elle appartient, qui est la vie entière de la personne mourante, comme si la mort d’un être humain pouvait se comparer à celle d’un insecte dénué de mémoire, ou à la mise au rancart d’un robot obsolète.

 

C’est commettre la « localisation fallacieuse du concret » (« fallacy of misplaced concreteness ») brillamment dénoncée par le grand philosophe anglo-américain A. N. Whitehead, en substituant l’abstrait, un moment isolé, au concret, qui est l’acte dernier de la vie humaine, la fin qui appartient à l’ensemble et détermine tout ce qui a précédé, à l’instar de la finale d’une symphonie ou du dénouement en bien ou en mal d’un drame. Les thuriféraires de l’euthanasie et de l’automeurtre (Shakespeare) assisté privilégient ainsi une vision abstraite de la fin de la vie humaine, chaque fois pourtant unique, sans prix et ineffable. Il n’est pas d’exception à ce caractère unique. De là vient la grandeur des soins palliatifs proprement dits.

33 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 29 octobre 2013 02 h 56

    Très bon texte

    Très beau et très bon texte. En espérant qu'il fera réfléchir certaines personnes, dont les députés de l'Assemblée nationale.


    Michel Lebel

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 29 octobre 2013 11 h 14

      MM de Koninck et Lebel, c’est votre droit le plus strict de refuser pour vous-même l’aide médicale à mourir.

      Cependant, vous n’avez pas le droit d’imposer votre point de vue aux autres malades et leur refuser cette aide, sophismes ou pas sophismes.

      Les intégristes religieux masochistes n’ont pas le droit de laisser les gens mourir dans la douleur contre leur gré. Je regrette, mais la main de Dieu n’est pas sadique.

    • Alain Lafond - Abonné 29 octobre 2013 13 h 08

      Je suis en parfait accord avec le commentaire de monsieur Saint-Arnaud.

      Ce que je ne peux comprendre, ce sont les motivations qui poussent des individus comme vous, messieurs Koninck et Lebel, à vous opposer ainsi au choix des autres.

      Cela m'effraie et me révolte. Le projet de loi énonce clairement le droit à une personne de recevoir tous les soins qu'elle désire. Cependant, il ajoute un peu (pas assez à mon goût) d'humanisme dans notre société en respectant le choix on ne peut plus individuel de vivre ou mourir.

      Parce que c'est bien de cela dont il est question ici: Liberté et respect.

      Pourquoi alors agiter les fantômes de l'Allemagne nazi ?

    • Mathieu Vaillancourt - Inscrit 29 octobre 2013 17 h 56

      Pourquoi ces réponses agressives? Par ce texte, M. de Koninck fait une réflexion nécessaire sur le projet de loi présenté: il déjoue les sophismes par une démarche objective et bien argumentée pour en relever les incohérences. Cela est plus que souhaitable, non? Après tout, cette loi vise à légaliser certains meurtres, mieux vaut l'étudier comme du monde.

      Et contrairement à ce que vous avancez, M. Lafond, l'auteur n'a aucune motivation à s'opposer aux choix des autres. En revanche, il semble très motivé à ce que la réflexion sur le sujet reste rationnelle, qu'elle s'éloigne le plus des dangers d'un discours émotif pavé de sophismes. Nos sociétés sont fondées sur la philosophie; on ne peut en espérer moins dans un tel débat de société.

      Si vous êtes en désaccord avec M. De Koninck, pourquoi ne pas apporter de contre-argument? Là, on aurait une vraie discussion.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 29 octobre 2013 06 h 29

    Si jamais

    Si jamais je te dis : Laisse-moi pas végéter comme un légume, dépérir comme une locque ou quoi que ce soit d'autre qui me fera sentir diminué à ma face, à la face du monde et à celle de mon dieu, t'as intérêt à faire ce que je te dis, car je viendrai te hanter le reste de tes jours ! Considères-tu ces paroles comme de l’altération totale du sens des mots ? Ou suis-je assez clair ?

    PL

  • Jaber Lutfi - Inscrit 29 octobre 2013 07 h 09

    Que de scrupules!

    Pour une société qui carbure sans scrupules à l'exploitation des autres, bien vivants, on en a des scrupules à alléger les souffrances des mourants.

    L'illumination finale vaut-elle les souffrances endurées? Sur le nombre de mourants combien ont des illuminations de dernières secondes? On dirait les olympiques de la mort où seuls "ceux qui savent mourir" compte.

    • Carol Létourneau - Abonné 29 octobre 2013 09 h 41

      Bien dit. Je vous attribue la médaille d'or!

  • Alain Lafond - Abonné 29 octobre 2013 07 h 45

    Le droit à la mort existe dans les faits

    Monsieur De Koninck,

    permettez-moi de m'opposer à votre point de vue. Pour moi, il n'y a aucun sophisme dans ce projet de loi.

    Ce projet de loi, quant à moi, ne va même pas assez loin. Il est plutôt là le sophisme.

    Ce que ce projet de loi devrait énoncer, ce sont des règles pour empêcher les assinats déguisés, ou encore, pour empêcher une personne de poursuivre sa vie et d'obtenir les soins qu'elle demande. Par contre, le projet de loi devrait simplement reconnaitre le droit à toute personne de mettre un terme à sa vie.

    À cet instant même, n’importe qui en pleine possession de ses moyens peut décider de mettre fin à ses jours et ce, moyennant un minimum de discrétion, sans que quiconque puisse interférer. Une personne qui souhaite la mort n’a qu’à tout simplement faire ce choix en silence et choisir un moyen sûr pour éviter d’être secouru avant que la mort soit intervenue de manière irréversible.

    Dans un tel cas, pour quelle raison, une fois incapable de mettre elle-même librement fin à ses jours, une personne devrait se voir retirer cette liberté et/ou se soumettre à une liste de critères produits par la société ?

    Le droit à la mort existe donc dans les faits. Monsieur De Koninck, vous pouvez citer tous les auteurs et philosophes que vous voulez, l'affirmation suivante transcende toutes ces citations: Je veux pour moi avoir le droit de mourir et ce, à tout moment de ma vie. Point. C'est aussi simple que cela. Et je veux pouvoir excercer ce choix s'il advenait que je ne puisse le faire moi-même.

    Ce qui m'apparait alors largement anti éthique et immoral, c'est que vous-même ou toute personne, société ou organisme s'oppose ou m'empêche d'exercer ce choix.

    Bonne journée !

    Alain Lafond

    • Hélène rivest - Inscrit 29 octobre 2013 12 h 06

      Monsieur Lafond,

      Le droit de mourir n'existe nulle part. Au contraire, la Charte québécoise, la Charte canadienne, la Déclaration universelle des droits de l'homme et la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales reconnaissent seulement le droit fondateur à la vie. Aussi, la Cour européenne des droits de l'homme a rejeté, le 20 janvier 2011, le droit au suicide assisté.

      Le droit fondamental à la vie duquel tous les autres droits dérivent a donc été unanimement reconnu depuis longtemps. Ce n’est que récemment qu’il s’est introduit dans le vocabulaire courant l’expression de « droit de mourir dans la dignité ». Car mourir, n’est ni un droit ni un devoir, mais une nécessité à laquelle personne n’échappe.

      La question est de savoir comment on meurt. Et demander à un médecin d’abréger la vie de son patient en lui injectant une substance létale c’est lui demander de le faire mourir, donc, de le tuer. C’est tout simplement énoncé !

    • Jean Lapierre - Inscrit 29 octobre 2013 16 h 36

      Mme Rivest, vous vous rendez coupable de ce que M. De Koninck dénonce: l'usage du sophisme. Vous déformez le sens des mots. Charte québécoise, canadienne, ou Déclaration universelle des droits, je n'en ai rien à cirer. Comme le dit fort bien un autre correspondant, en ce moment-même il n'y a absolument rien qui peut m'empêcher de mettre un terme à MA vie. Ce n'est pas une question de droit, c'est une question de liberté que je revendique. Je souhaite vivement que la loi protège celui qui pourrait éventuellement m'aider à exercer ce DROIT à la liberté

  • François Dugal - Inscrit 29 octobre 2013 07 h 54

    Grand texte

    Voici un grand texte qu'il faut méditer.