L’histoire politique n’est pas une victime

Michel Sarra-Bournet, dans Le Devoir (22 octobre), défend une vision très politique de l’histoire québécoise. En tant que chercheurs dans des sphères plus sociales et culturelles, nous nous sentons plus que jamais visés par ce discours. Le fait est : comme les autres membres de la Fondation Lionel-Groulx, ainsi que de la Coalition pour l’histoire, deux organismes dont la proximité n’est plus à prouver, l’auteur tient un discours centré sur la nostalgie, une certaine victimisation et parle avec dédain de la pratique actuelle de la discipline historique.

 

Quelques historiens politiques (mais avant tout nationalistes) se plaignent depuis plus d’un an d’être les victimes d’une sorte de dégénérescence contrôlée de l’histoire, prétendument causée par les historiens sociaux et culturels. Cela ne nous apparaît pas être le cas. Si l’histoire s’est diversifiée, qu’elle a élargi son champ à d’autres éléments que le politique, c’est essentiellement pour deux raisons. Tout d’abord, les historiens disposent de plus de sources qu’auparavant. Mais surtout, l’histoire n’est pas qu’un simple retour en arrière, une lecture « à froid » des événements importants qui ont « fait » une société. Faire de la recherche en histoire, c’est poser au passé une question qui touche à nos sensibilités contemporaines. Par exemple, l’histoire des femmes ou des minorités ethniques s’est développée en Amérique du Nord au cours des années 1960-1970 ; au même moment, la société était ébranlée par des mouvements sociaux revendiquant des droits pour ces groupes. Il en va de même aujourd’hui. L’histoire n’a pas à traiter de près ou de loin d’identité nationale pour nous toucher directement et nous aider à comprendre les enjeux actuels auxquels nous faisons face.

 

En ce sens, si l’histoire politique n’est plus hégémonique, c’est aussi parce que nos préoccupations ne sont plus exclusivement politiques ! Mais l’écriture actuelle de l’histoire n’est pas, comme le déplore Michel Sarra-Bournet, uniquement sociale et culturelle. La discipline historique telle qu’on la pratique aujourd’hui doit prendre en compte autant le contexte politique et économique que les enjeux socioculturels pour dresser un portrait reflétant la grande complexité de nos sociétés. Par ailleurs, tous ces aspects sont solidement entrelacés et n’évoluent pas chacun en vase clos.

 

Recherches politiques abondantes

 

Il est exagéré de déplorer le rétrécissement de la place accordée aux études québécoises dans le milieu universitaire. En premier lieu, il faut rappeler que dans tous les départements d’histoire du Québec, les québécistes et les canadianistes sont toujours le groupe dominant de chercheurs, et de loin. S’il est important de poursuivre la recherche sur l’histoire du Québec, le milieu universitaire ne doit pas exclure la recherche historique concernant les autres aires géotemporelles, qui sont, elles, bien plus souvent menacées. La diversité des sujets et des spécialisations du corps enseignant des départements d’histoire des universités québécoises témoigne à la fois de l’expertise et de l’ouverture internationale, ainsi que du leadership des établissements québécois en matière de recherche historique. Les universités québécoises attirent des étudiants très qualifiés provenant de partout, et leurs recherches sont publiées dans des revues scientifiques prestigieuses. Il est évident qu’une offre universitaire se limitant à l’histoire nationale du Québec n’obtiendrait jamais le même rayonnement.

 

On affirme qu’« il fut un temps » où les intellectuels participaient au débat public. Mais les intellectuels y participent probablement plus que jamais. Ils publient dans des revues à libre accès en ligne, sur des blogues, les réseaux sociaux, et écrivent d’innombrables ouvrages. Il n’y a sans doute pas eu de déclin de la prise de parole : l’âge d’or des historiens québécois dont parle M. Sarra-Bournet est une fiction. La discipline historique actuelle n’a rien de décadent. Elle est au contraire en plein essor et évolue rapidement. L’histoire politique est elle aussi bien vivante, et ses adeptes sont loin d’être opprimés dans les universités.

 

M. Sarra-Bournet accuse les historiens de ne publier que dans des revues scientifiques et de ne fréquenter que des séminaires. Ils seraient enfermés dans une « tour d’ivoire ». Mais dans toutes les disciplines d’intérêt scientifique, il existe un secteur de recherche pure. Cette recherche est fastidieuse et infiniment détaillée, mais essentielle au développement du savoir. La vulgarisation et l’enseignement, c’est une tout autre affaire, comme la participation à un débat public. Mais existe-t-il réellement de toute façon une tribune dans les médias québécois où les historiens - et les intellectuels des autres disciplines - peuvent s’exprimer librement et faire part de leurs découvertes ? Quel espace leur est-il réservé ? S’il y en a un, il est bien mince, et il laisse peu de place à la diversité.

 

Il n’est pas abusif de croire que l’histoire nationale telle qu’imaginée par M. Sarra-Bournet, comme pour les autres membres militant au sein de la Fondation Lionel-Groulx, serve avant tout un projet politique. Or, selon nous, l’histoire doit plutôt permettre aux individus de développer des facultés d’analyse qui leur sont propres et qui leur permettront de mieux comprendre les problèmes sociaux contemporains.

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7 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 25 octobre 2013 04 h 17

    L'histoire nationale, c'est bon pour Ottawa

    Dans son processus de « Nation building », le gouvernement Fédéral consacre des centaines de millions de dollars pour illustrer et défendre l'histoire politique de la nation canadienne - notamment via Parcs Canada et le réseau des Lieux historiques nationaux. Peu d'historiens trouvent à y redire.

    Cependant, si le Québec estime que ce qui est bon pour pitou est bon pour minou, alors rien ne va plus. M'est d'avis que l'histoire de la nation québécoise connaîtrait un regain d'intérêt si la Province possédait une armée, une marine et une aviation.

  • Éric Dussault - Inscrit 25 octobre 2013 09 h 26

    Le retour à l'histoire politique et nationaliste est rétrograde

    Tout à fait d'accord avec ces deux jeunes auteurs: le retour en force de l'histoire nationale et de l'histoire politique au Québec est une vision rétrograde de cette discipline phare des sciences humaines.

    L'histoire sociale et culturelle ont permis de grandes avancées dans les connaissances des sociétés et ont mené à des questionnement originaux. Voici ce qu'Alain Corbin, l'un de nos plus importants historiens contemporains, a écrit au sujet de nous, les jeunes historiens du fait culturel: "La liberté et la richesse des questionnements, une manière inédite de poser le regard, une exigence critique renouvelée".

    Il faut aussi initier les Québécois à l'histoire des autres régions géographiques, pas seulement à celle du Québec. Il y a très peu de place pour nous les historiens de l'Europe et des autres continents dans le milieu de l'enseignement postsecondaire. Cela est très préoccupant. Certains veulent que le Québec se concentre sur lui-même, se regarde le nombril. C'est là un nihilisme qui en 2013 n'a plus sa place.

    Vive l'histoire sociale et culturelle, vive l'histoire universelle.

    Eric dussault
    Historien de la culture et de l'Europe contemporaine

    • Michel Blondin - Abonné 25 octobre 2013 09 h 57

      Et au fédéral, que dites vous de ses pratiques de recherches !
      Vous penchez plutôt que penser.

    • André Le Belge - Inscrit 25 octobre 2013 10 h 49

      Les rebellions des Patriotes ont-elles eu lieu, oui ou et quelle fut le résultat et l'influence sur l'avenir du Québec?
      Cette histoire politique, cette connaissance historique sont fondamentales sur la connaissance et la compréheniosn du comportement des élites et clergé catholique québécois. Cela est politique. Non?

  • Vincent Garneau - Inscrit 25 octobre 2013 12 h 50

    Rétrograde???

    Je suis en accord avec la quasi-totalité du texte de madame Harvey. L'histoire est une discipline qui évolue et qui doit continuer de le faire.
    Cependant, affirmer sans rire, que l'histoire politique et nationaliste est rétrograde vient en pleine contradiction avec l'idée d'une discipline oeuvrant sur les principes scientifiques. Certains historiens défendant ce type d'approche peuvent défendre un idéal nationaliste de droite dans leurs recherches. Par contre, il est très possible d'intégrer l'histoire politique, voir même nationaliste, à d'autres types d'histoire.

    À mon avis, en intégrant l'histoire du Québec dans un contexte plus large permet tout simplement de mieux saisir les différents facteurs de changement en dehors d'un contexte trop restreint.

    Évacuer l'aspect politique, comme n'importe quel autres aspects d'une discipline est rétrograde et réactionnaire. Croire que d'apprendre simplement l'histoire des autres régions du monde en ignorant la sienne est une panacée est rétrograde. Notre histoire n'est pas pire ou meilleur qu'une autre, elle est tout simplement la notre.

  • Jean Boucher - Inscrit 25 octobre 2013 13 h 02

    « Il est évident qu’une offre universitaire se limitant le du Québec n’obtiendrait jamais le même rayonnement.»

    Surprenant ! Qu'en savez-vous vraiment ?/!*

    Vous avez tort puisque l'histoire nationale du Québec doit comprendre, ici comme ailleurs, les politique, social, culturel et l'économique. - il ne peut en être autrement - .

    Votre conclusion - collectif versus individualisme - me laisse plutôt perplexe. Vos connaissances historiques ne semblent pas vous avoir inspirées de solutions
    originales et constructives pour l'enseignement de Notre histoire. Dommage.

  • Fernand Carrière - Abonné 25 octobre 2013 21 h 23

    Pour la suite du monde...

    Mon aïeul est arrivé de Normandie en Nouvelle-France en 1687, avec les Compagnies franches de la Marine. Il était posté au Fort de la Présentation, tout près de Lachine, au cours de la nuit du 4 au 5 d'août 1689. Il a donc survécu au Massacre de Lachine. Sa jeune épouse, ce jour-là, est devenue captive des Iroquois. Elle et son jeune frère ont survécu, mais ne sont revenus à Lachine qu'une décennie plus tard, au cours d'un échange de prisonniers, dans le cadre des démarches préliminaires à la signature de la Grande Paix de 1701.

    Lorsque je raconte cette histoire à des personnes qui ont complété leurs études primaires et secondaires au cours des années 50, 60 et 70, on sait de quoi je parle. On ne souvient pas nécessairement des dates exactes, mais on connaît la signification de cet événement. Par contre, les personnes qui ont 40 ans et moins ne connaissent pas le Massacre de Lachine. Même, une jeune trentenaire m'a demandé de quel massacre je parlais -- il y a eu tant de massacres dans l'histoire de la Chine, m'a-t-elle dit... et quel rapport mon histoire avait-elle avec la Chine.

    J'ai, comme la grande majorité de mes pairs qui ont étudié l'histoire du Canada il y a presque un demi-siècle, modifié ma perception de ce que j'ai appris à cette époque sur les « sauvages ». Les Iroquois défendaient leur culture et leur territoire. Un poète, tel que Gérald Godin, qui serait d'ailleurs un peu plus vieux que moi s'il n'était pas décédé il y a quelques années, a d'ailleurs consacré un poème à l'esprit de résistance et de résilience des Iroquois.

    Parfois, j'essaie de me convaincre que l'expérience de notre propre résilience personnelle à l'égard de ce qu'on apprend à l'école peut être réconfortante. N'empêche que tout peuple devrait pouvoir partager quelques balises communes pour comprendre son parcours... pour comprendre son présent... et tisser son avenir.

    Votre démarche est aussi teintée d'idéologie, et non moins intéressée que celle que vous voulez dénoncer.