L’électrification des transports, un passage obligé

Selon Jean-François Blain, l’électrification des véhicules routiers au Québec répond à la nécessité de décarboniser le secteur des transports.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Selon Jean-François Blain, l’électrification des véhicules routiers au Québec répond à la nécessité de décarboniser le secteur des transports.

Dans un éditorial du 17 octobre intitulé « Électrification - Une fuite en avant? », Jean- Robert Sansfaçon reprenait l’opinion émise l’avant-veille par Pierre-Olivier Pineau, de HEC Montréal, qui suggérait de « court-circuiter cette fausse bonne idée [l’électrification des transports] avant qu’il ne soit trop tard ».

 

Or, l’électrification des transports au Québec n’est pas une idée lancée en ballon d’essai. C’est le constat d’une transition nécessaire - voire même urgente - auquel aboutit l’examen des données historiques.

 

La dépendance de l’économie québécoise au pétrole importé a une incidence majeure sur le déficit croissant de notre balance commerciale, mais, surtout, elle draine une portion croissante de notre richesse intérieure, réduisant d’autant notre capacité de soutenir une activité économique diversifiée et résiliente.

 

Début 2013, j’ai examiné l’évolution historique (2001-2010) du coût total annuel du carburant servant à alimenter les quelque 4,5 M de véhicules de promenade du parc automobile québécois. J’ai centré mon analyse sur ce sous-ensemble du parc de véhicules du Québec pour deux raisons principales :

 

1) Il s’agit de la majeure partie des carburants utilisés pour la motricité des véhicules routiers du Québec ;

 

2) Il s’agit de la portion de la dépense totale annuelle en carburants qui est assumée, essentiellement, par les revenus nets disponibles des ménages ;

 

De ces deux caractéristiques découlent deux conséquences :

 

La majeure partie de la dépense en produits pétroliers provient des revenus nets des ménages québécois. Et, puisque cette dépense augmente à un rythme beaucoup plus rapide (5,7 % par an, en moyenne, de 2001 à 2012) que le reste des prix à la consommation, elle réduit d’autant le pouvoir d’achat résiduel des ménages et leur capacité de soutenir la valeur et la diversité de l’activité économique intérieure du Québec.

 

Sommairement, à partir des bases de données statistiques officielles (BDSO) de l’ISQ, du MRN, de la Régie de l’énergie et du MTQ des années 2001-2012, j’ai projeté les taux de progression historiques (nombre de véhicules, consommation moyenne, nombre de litres, prix du litre) selon deux scénarios prévisionnels couvrant les années 2011-2020.

 

Il en ressort que le coût annuel en carburant des véhicules de promenade au Québec qui est passé de 3,6 G$ en 2001 à 6,5 G$ en 2010, sera de près de 9 G$ en 2013 puis atteindra en 2020 un minimum de 11,5 G$ (selon un scénario optimiste) et un maximum de 14,5 G$ (selon un scénario statu quo). L’éventualité d’un scénario catastrophe, qui résulterait d’une croissance du prix des carburants plus élevée que 5 % par an, n’a pas été simulée, et ce, bien qu’un tel scénario ne soit ni totalement exclu, ni même improbable.

 

En fait, prima facie, le poids de la dépense annuelle en carburant dans l’économie du Québec prendra de telles proportions si les tendances se poursuivent et que la nécessité d’amorcer cette transition vers l’électrification des transports est encore bien plus urgente que je n’aurais pu le prévoir a priori. Et, dans un contexte où Hydro-Québec disposera d’importants surplus d’électricité pour une quinzaine d’années au moins - au moment où les prix dans les marchés extérieurs sont au plus bas, la motricité électrique des véhicules routiers offrirait un triple avantage économique : réduire des trois quarts la dépense annuelle en énergie consacrée aux véhicules personnels, augmenter les bénéfices d’Hydro-Québec et les dividendes de l’actionnaire, remettre dans l’économie intérieure les coûts évités en carburant, soit plusieurs milliards de dollars par an.

 

Afin de comparer le coût annuel en carburants pour l’année 2013 avec le coût de remplacement de l’essence par l’électricité pour un volume d’énergie motrice équivalent, utilisons pour l’électricité un coût unitaire de 15 ¢/kWh ; ce prix permet de dégager, en sus des coûts de production, de transport et de distribution, une marge pour couvrir les investissements dans un réseau de bornes de recharge, leurs coûts d’exploitation et la marge bénéficiaire du détaillant.

 

Pour l’année 2013 à elle seule, si les 4,5 M de véhicules de promenade du Québec étaient propulsés à l’électricité plutôt qu’à l’essence,

 

1) 6,3 G de litres d’essence seraient remplacés par 14,4 TWh d’électricité ;

 

2) une dépense de 8,722 G$ en carburant serait remplacée par une dépense de 2,157 G$ en électricité (à un prix de 15 ¢/kWh) ;

 

3) nous libérerions la différence entre ces deux montants, 6,565 G$, soit la portion de notre dépense actuelle en carburant qui serait évitée ;

 

4) nous générerions 1,440 G$ de bénéfices additionnels pour Hydro-Québec (14,4 TWh vendus à nous-mêmes à 15 ¢/kWh plutôt qu’exportés à 4 ou 5 ¢/kWh) dont 75 % (1,08 G$) en dividendes additionnels à l’actionnaire gouvernemental ;

 

5) les pertes de revenus en taxes sur les carburants (environ 1,97 G$) seraient plus que largement compensées par les bénéfices additionnels de 1,440 G$ d’Hydro-Québec et les revenus de fiscalité additionnels provenant de la réinjection de 6,565 G$ (la valeur de la dépense énergétique évitée) dans l’économie intérieure… et ce, sans même parler de la valeur des externalités environnementales et sociales (santé publique) liées à l’utilisation des énergies fossiles.

 

L’électrification des véhicules routiers au Québec répond à la nécessité de décarboniser le secteur des transports. Elle s’inscrit aussi, plus largement, dans la transformation des modes de transports, actuellement trop privés, passifs et individuels, vers des transports en commun, actifs et collectifs. Les moyens financiers devront nécessairement être pompés des uns vers les autres.

 

Dans l’attente du plan détaillé que le Gouvernement du Québec rendra bientôt public, il y a lieu d’accueillir positivement les intentions annoncées dans sa Politique économique. Reste à voir si les moyens appropriés seront mis en oeuvre. Car il s’agit d’un chantier ambitieux, qui s’étalera probablement sur plus de deux décennies et requerra des moyens financiers majeurs. À ce titre, notons que la valeur annuelle des coûts en produits pétroliers qui peut être évitée est énorme, 6,5 G$ en 2013, et récurrente.

 

D’un point de vue strictement économique, cette transition est donc un passage obligé qu’il faut amorcer sans tarder. C’est la capacité même du Québec d’oxygéner son économie intérieure et de soutenir la diversité de ses activités économiques productives qui en dépend.


Jean-François Blain - Analyste du secteur de l’énergie

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