Quelle histoire pour la géographie?

Par l’entremise d’objets d’études intégrateurs, comme les changements environnementaux et la protection et la valorisation des paysages, elle contribue à des enjeux actuels de nos sociétés. Sur la photo, le paysage de la région de Charlevoix, dont les collines ont alimenté l’imaginaire collectif des Québécois.
Photo: Tourisme Charlevoix Par l’entremise d’objets d’études intégrateurs, comme les changements environnementaux et la protection et la valorisation des paysages, elle contribue à des enjeux actuels de nos sociétés. Sur la photo, le paysage de la région de Charlevoix, dont les collines ont alimenté l’imaginaire collectif des Québécois.

La ministre de l’Éducation, Marie Malavoy, et le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, ont annoncé un renforcement de l’enseignement de l’histoire pour la rentrée 2014. Les programmes d’histoire de l’école primaire et du secondaire seront modifiés et un nouveau cours obligatoire d’histoire nationale fera partie de la formation générale au niveau collégial. Sans nous prononcer sur la pertinence de ces changements, ni nous opposer à la mise en oeuvre de cette promesse électorale, nous tenons à manifester notre inquiétude : le renforcement d’une composante du curriculum se fait généralement au détriment d’une autre, et nous croyons que c’est en grande partie au détriment de la géographie que s’est opérée la dernière grande réforme scolaire. S’il est d’une grande importance de connaître son histoire et s’il est un devoir de l’État de bien l’enseigner, nous croyons qu’il est tout aussi crucial de bien connaître et de bien enseigner le territoire, ses enjeux et ses dynamiques.

 

Lors de la dernière réforme, les anciens programmes d’éveil aux sciences humaines de l’école primaire ont été remplacés par le programme Géographie, histoire et éducation à la citoyenneté, qui n’apparaît qu’au deuxième cycle. On a reproché aux contenus géographiques d’être orientés par l’histoire et d’être tournés vers le passé.

 

Au secondaire, les programmes des deux disciplines ont pu être refondus indépendamment, ce qui leur a permis de conserver leur autonomie respective. Le nombre d’heures dédiées à l’histoire a cependant été considérablement augmenté, ce qui a eu pour effet de diminuer le nombre d’heures dédiées à d’autres disciplines, dont la géographie. Dans les anciens programmes, la géographie et l’histoire se partageaient un nombre égal d’heures, soit 100 heures par an : la géographie était enseignée en 1re et 3e secondaire, l’histoire, en 2e et 4e secondaire. Selon le Régime pédagogique de l’éducation préscolaire, de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire (art. 23), c’est maintenant 150 heures qui sont prévues pour la géographie et 150 heures pour l’histoire et l’éducation à la citoyenneté au premier cycle du secondaire. La géographie est cependant absente du deuxième cycle, alors que 100 heures sont dédiées annuellement à l’histoire et l’éducation à la citoyenneté en 3e et 4e secondaire. La dernière réforme a donc entraîné une diminution de 50 heures d’enseignement pour la géographie, cantonnée au premier cycle du secondaire, et une augmentation de 150 heures pour l’histoire.

 

Par ailleurs, la notion de territoire a remplacé la notion d’espace comme notion directrice du programme de géographie, ce qui a permis d’ouvrir de nouvelles perspectives cadrant bien avec l’objectif socioconstructiviste de formation de citoyens. Le nouveau programme s’en est trouvé plus dynamique, plus concret, parce que tourné vers les enjeux des sociétés. Par ce changement, et par l’appartenance au domaine d’enseignement de l’univers social, on a cependant fait le choix de transférer une partie des contenus de géographie physique au domaine de la science et de la technologie et d’opter pour une géographie résolument sociale. Le fait que la géographie appartienne au domaine d’enseignement de l’univers social n’est pourtant pas gênant : que ce soit au secondaire, à l’université ou ailleurs, la géographie, comme science à l’interface des sciences humaines et des sciences naturelles, ne cadre jamais tout à fait dans les carcans administratifs qu’on lui impose, et c’est justement sa force.

 

L’homme et le territoire

 

Si un territoire est d’abord socialement construit, il s’inscrit toujours dans un géosystème qui peut structurer, contraindre, enrichir et expliquer les activités qui s’y déroulent ou ne s’y déroulent pas. La géographie humaine et la géographie physique sont compatibles avec la notion de territoire. Nous croyons que la séparation de la géographie humaine et de la géographie physique a eu pour conséquence d’accentuer les clivages entre la géographie enseignée à l’école, la géographie universitaire et la pratique professionnelle.

 

Par exemple, la géographie physique universitaire semble de plus en plus appliquée et elle tend à se rapprocher de la géographie humaine par le désir de produire des connaissances qui s’intègrent dans des outils de gestion et d’aménagement du territoire, point de rencontre des deux facettes de la géographie. Par l’entremise d’objets d’études intégrateurs, comme les risques naturels, les changements environnementaux et la protection et la valorisation des paysages, elle contribue à des enjeux actuels de nos sociétés. La géographie est une science incontournable pour répondre aux besoins grandissants d’adaptation de nos sociétés aux changements environnementaux et sociaux qui s’accélèrent.

 

On a reproché, avec raison, aux géographes d’avoir été absents des débats lors de la dernière grande réforme de l’enseignement. Nous espérons cette fois contribuer à remédier à cette situation. Nous rappelons l’importance de bien connaître son territoire, non seulement pour mieux l’aménager, mais aussi pour se l’approprier et s’y investir comme citoyen. La connaissance du territoire permet le développement d’un lien affectif prometteur d’une identité inclusive. Un peuple ignorant de son territoire comme de son passé y laisserait une partie de son identité. Le renforcement de l’enseignement de l’histoire ne doit pas se faire au détriment de la géographie.

 

 

* Manon Savard, Simon Bélanger, Pascal Bernatchez, Kati Brown, Thomas Buffin-Bélanger, Gwenaëlle Chaillou, Jérôme Dubé, Clermont Dugas, Bernard Hétu, Guillaume Marie, Antoine Morissette.

7 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 11 octobre 2013 07 h 04

    Le territoire du Québec

    « Tous les peuples dont l'identité ne repose pas sur une assise territoriale dont
    ils contrôlent les frontières et les ressources sont voués à la disparition. » (Paul Lévesque, Le Devoir, 15 juin 2002).

    Un jour, le Québec produira une carte géographique qui illustrera la nation québécoise ainsi que le territoire qu'elle occupe dans le monde. Pourquoi ne pas se mettre à l'ouvrage dès maintenant ?

    La carte « Le Québec » est disponible dans les librairies affiliées aux Publications du Québec : http://www.gpfchicago.org/images/carte-quebec-gran

    Léonce Naud, géographe

  • Claude Bélanger - Abonné 11 octobre 2013 07 h 06

    Le saccage du paysage à Saint-Simon de Rimouski

    Récemment j'ai vu le saccage du paysage qui se fait présentement un peu à l'est de Saint-Simon de Rimouski le long de la 132. Cela prouve que les acteurs qui prévalent à la planification de l'aménagement doivent être sensibles aux rapports entre la géographie, le paysage, la culture et le patrimoine. Un paysage est un bien collectif : toute entreprise devrait s'abstenir à y faire des travaux qui vont l'abîmer pour toujours. Et on devrait évaluer l'impact négatif sur l'industrie touristique.

  • Suzanne Laurin - Abonné 11 octobre 2013 08 h 22

    L'intellligence du territoire

    Bravo pour ce texte bien argumenté qui donne «matière» à réflexion. En principe, l'école offre des outils pour penser notre relation au monde. Chaque être humain cherche à développer son intelligence des situations de vie. Et nos sociétés ont fait du territoire une notion incontournable que l'école intègre sans doute encore trop timidement.

    Suzanne Laurin

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 11 octobre 2013 08 h 54

    Bravo pour le bon sens

    L'histoire n'est jamais, finalement, que ce qu'on fait avec la géographie qu'on a.

    Desrosiers
    Val David

  • Rodrigue Guimont - Inscrit 11 octobre 2013 10 h 00

    « Un peuple ignorant de son territoire comme de son passé y laisserait une partie de son identité ». (collectif des géographes de l’UQAR)


    Tout-à-fait d’accord. J’ajouterais également, afin de renforcer ce sentiment d’appartenance au territoire, que lors de la passation du pouvoir, au traditionnel serment du (ou de la) première ministre: «Je … déclare sous serment que je serai loyal envers le peuple du Québec et que j’exercerai mes fonctions avec honnêteté et justice, dans le respect de la Constitution», il devrait être nécessaire et obligatoire d’y ajouter: «Je … jure également de maintenir l’intégrité du territoire du Québec», afin que plus jamais aucune force hors Québec ne vienne sectionner son territoire (je pense ici à l’Angleterre, qui en 1927 venait découper une partie du Québec pour le céder à Terre-Neuve).