Voile, avortement, etc. - Des limites de la notion de «choix»

Après avoir entendu tous ces discours sur la liberté et le choix de porter le voile, je pense qu’il est important d’avoir une réflexion critique sur cette notion : le choix. Je répète ici ce que j’enseigne dans la plupart de mes cours. Dans la vie, on choisit peu. Quel enseignement banal, me direz-vous. Eh bien, je vous répondrai qu’il s’agit d’un choc pour qui l’entend. Il s’agit d’un discours à contre-courant dans notre société marchande où le choix est commercialisé - il suffit de regarder la commercialisation des produits Apple, dont le premier iPod représente un support de choix personnels. Il s’agit également d’un discours dissonant dans un univers où le discours du libéralisme transporte avec lui la notion de choix économique et politique.

 

Cette liberté théorique et la notion de choix qu’elle entraîne sont nécessaires et incontournables, mais il faut être conscient que la réalité sociale est tout autre. Nous choisissons peu, nous reproduisons des façons d’être et de faire héritées de nos prédécesseurs, nous négocions notre mode de vie entre nos traditions familiales et culturelles et notre désir de singularité, nous réagissons aux contraintes et aux hasards de la vie. Sans compter le fait que nous sommes souvent esclaves de nous-mêmes, de nos affects. Ce que l’on croit être un choix est tout au plus un positionnement réflexif et réfléchi dans un contexte complexe de contraintes sociales, culturelles et économiques.

 

La notion de choix

 

Dans le débat sur la Charte des valeurs québécoises, les femmes s’entredéchiraient sur cette fameuse notion de choix. Elles ont le droit de choisir d’afficher ou non leurs croyances dans le cadre d’un travail rémunéré par l’État, disent certaines. Il faut dire que la notion de « choix » a fait partie du discours féministe des années 1970, notamment pour défendre le « droit de choisir », celui de l’avortement. À mon avis, là encore, la notion de choix n’était peut-être pas le meilleur concept à utiliser. Les femmes ne choisissent pas l’avortement, elles réagissent à une situation non désirée.

 

Porter le voile peut prendre plusieurs sens : afficher sa croyance et sa pureté ; s’identifier à une communauté et à une culture ; reproduire des coutumes, affirmer sa féminité. Il peut également s’agir d’un désir de reconnaissance ou d’une option politique. Je ne crois pas que les femmes « choisissent » de porter le voile, elles se positionnent tout au plus. Lors d’une récente conférence de presse, un imam de Québec signalait qu’il était important de respecter le choix des femmes, mais dans la même conférence, il signalait que le port du voile était une prescription divine. Voilà, à mon avis, un paradoxe qui illustre bien mon propos sur l’impossibilité du choix.

 

Je pense que la Charte a été très malhabilement présentée et discutée. L’iconographie représentant l’interdiction des signes ostentatoires est grotesque et, disons-le, nous ridiculise en tant que société. Je pense toutefois qu’il faut faire une analyse critique de ce qui se passe sous nos yeux. Il y a un faux débat sur la notion de « choix » du port du voile. Les femmes laïques et musulmanes se jettent en pâture devant les médias, mais il faut se poser la question : qui est absent du débat ? À mon avis, les grands absents sont les hommes qui portent le discours musulman : les imams. Les leaders religieux qui, comme dans toutes religions à travers l’histoire, ont une emprise importante sur les discours et les modes de vies de leur communauté.


Stéphanie Gaudet - Professeure au Département de sociologie et d’anthropologie, Université d’Ottawa

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

38 commentaires
  • Michel Bouchard - Inscrit 9 octobre 2013 00 h 57

    Vous demandez qui sont les absents

    Vous demandez qui sont les absents ? Les Imans, mais qui sont-ils pour dire à la société d'accueil comment les femmes de leur confession religieuse doivent se vêtir?
    Le port du voile est une prescription divine ? Tiens donc.
    Ce n'est certainement pas ces personnes ( imans ) qui vont faire changer une décision d'un gourvenement d'une société d'accueil , par sucroit , ou d'une décision de la population majoritaire.

    • Clyde Paquin - Inscrit 9 octobre 2013 15 h 04

      Je suis d'accord avec vous... mais il faut voir ailleurs, dans les autres pays, la France, la Belgique, l'Angleterre. Là-bas il faut maintenant absolument des lois pour "contenir" les élans de l'islam. Certaines rues à Paris devenaient impraticables lors des heures de prière, car il y avait des milliers de musulmans à genoux qui empêchaient le passage. Il faut établir des règles claires pour le bien commun maintenant, et ne pas attendre d'en arriver là, où c'est le gouvernement laïque qui doit maintenant payer pour construire d'immenses mosquées afin que les musulmans puissent aller y prier et libèrent ainsi les rues. Il ne faut pas être alarmistes, mais pas naïfs non plus. Mais toutes les autres raisons pour établir une charte sont également importantes. L'égalité homme-femme, la neutralité de l'État et de ses employés, rendre obligatoire le visage à découvert lorsque l'on reçoit un service de l'État, le déplacement du crucifix (oui ça s'en vient), etc. Nous n'avons pas, pour l'instant, à légiférer à outre mesure et à étendre les interdictions dans les rues, les parcs, les transports en commun, etc., mais au minimum, établir la neutralité religieuse des établissements et employés de l'État me semble être tout à fait raisonnable. Et nous resterons toujours un pays accueillant, chaleureux et ouvert, quoi qu'en disent les opposants.

  • Gaetane Derome - Abonnée 9 octobre 2013 01 h 02

    Ce n'est sans doute pas un choix.

    Ou si elles le disent c'est un choix tres illusoire..Car,en effet,comme vous le souligner il n'y a aucun imam qui est venu parler pour ces femmes et leur dire qu'elles l'avaient ce choix de le porter ou non ce hijab.Ni aucun mari musulman pratiquant d'ailleurs..Alors,les femmes voilees ou non essaient de se defendre elle-meme et sont donnees en pature aux medias.On s'acharne sur elles alors qu'elles ne sont que le "symptome" de tout un systeme qui est malade,l'islam,ou plutot l'interpretation que certains en font.
    Cependant ce n'est pas une raison,bien au contraire,pour abandonner la charte des valeurs et abolir les symboles religieux dans la fonction publique.Il faut nous montrer plus forts que ces hommes de pouvoir,ces imams,ce systeme "malade" si on veut que le "symptome" guerisse un jour...

  • Guy Wera - Inscrit 9 octobre 2013 04 h 32

    merci pour ces belles paroles

    On as besoin de plus de temps pour que ce genre de pensé brilliantes soit lu par plus de Québecois.

    • Louise Desautels - Abonnée 9 octobre 2013 10 h 13

      'pensée brillante?, à mon avis, c'est juste un autre argument pour confirmer ceux qui croient que nous ne sommes responsables de rien. C'est la faute de nos parents, de la société, du gouvernement, de la situation, nous ne faisons que réagir mais ne décidons rien. WOW!

    • Jean-Michel Poirier - Inscrit 9 octobre 2013 11 h 22

      D'accord avec vous Madame Desautels. Je trouve se text beaucoup trop prédéterministe. Comme si les contraintes sociales étaient ultimes et incontournables. Je peux comprendre que certains context peuvent rendrent certains choix difficiles, mais en aucun cas cela les rends impossible à faire.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 9 octobre 2013 07 h 20

    Les Islamistes et Allah

    Le Coran et les Hadiths, tout comme l'ancien testament de la bible, sont définis comme étant la parole divine. Ils sont vus comme exprimant les préceptes et les lois divines. Sachant que ces livres ont été écrits par des hommes et qu'ils ont été modifiés au cours de l'histoire, il est difficile de croire qu'ils expriment vraiment la pensée divine. Les Hadiths font intervenir le divin jusque dans la façon d'aller à la toilette...

    Ces livres veulent ordonner et contrôler la vie humaine dans ses moindres détails, et ce contrôle est perçu comme étant exigé par Allah...Comment un être sensé et intelligent peut prendre ces préceptes au sérieux ? Cela me dépasse.

    Par contre la seule loi proposée dans le nouveau testament est une loi d'amour. "Aimez-vous les uns les autres" dixit Jésus. Les choix humains ne sont pas exigés mais canalisés. C'est différent. Et la liberté de choix de l'humain est consacrée.

    Par contre le Coran et les Hadiths limitent au maximum les choix humains et créent une servitude au nom du divin. Vraiment les Islamistes font dire à Dieu ce qu'il veulent... La meilleure façon de contrôler l'espace vital de l'humain et limiter sa capacité de choisir n'est-il pas de faire croire aux adeptes que les lois humaines sont de nature divine? Ça justifie leur imposition et l'exécution des punitions diverses qui s'ensuivent, coupe des mains, flagellation, emprisonnement, lapidation, etc., quand elles ne sont pas respectées.

    Plutôt le Dieu chrétien n'exige pas mais propose une avenue: l'amour. L'humain reste libre de prendre cette avenue ou non...C'est son choix et celui-ci est respecté par Dieu. Tout humain qui n'emprunte pas cette avenue se punit lui-même
    et provoque son propre malheur, puisqu'il fonctionne à contre-courant de sa nature profonde qui demande le maintien du lien amoureux...Du moins c'est ce que je comprends de la doctrine chrétienne.

    • Minona Léveillé - Inscrite 9 octobre 2013 10 h 23

      L'islam est un "din", mot arabe sans équivalent en français et qui désigne un système à la fois religieux, politique, social, juridique et militaire. Il couvre donc la totalité des aspects de l'existence des musulmans.

      Le Coran est considéré comme un tout absolument parfait et directement dicté par Allah à son messager, seul habilité à transmettre la volonté divine. Lui obéir, c'est obéri à Allah, voilà pourquoi tout ce qu'il a dit ou fait (et qui est rapporté dans les hadiths) est considéré aussi comme la volonté divine.

      Sa façon de prier, boire, manger, se laver... et d'aller aux toilettes devient LA bonne et seule façon de prier, boire, manger, se laver et aller aux toilettes. La notion de choix me semble donc assez absente de l'islam.

      Par contre, pour ce qui est du voile, je trouve qu'on interprête abusivement les versets du Coran qui en parlent et qui ne demandent aux musulmanes que d'en couvrir leur poitrine (24.31) ou de le ramener sur elles (33.59). Même que selon le chercheur Sami Aldeeb, le verset 24.31 pourrait en fait demander aux musulmanes de cacher leur entre-jambe puisqu'une variante de ce verset utilise le mot "juyub" qui veut dire "fente"...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 9 octobre 2013 15 h 46

      Madame Léveillé, je vous remercie de partager avec nous de l'information sur l'islam, une religion encore très méconnue au Canada. Bien que ce débat sur la laïcité tourne erronnément autour de cette religion en particulier, et des diverses idéologies religieuses, je crois que pour bien cerner le problème, cela requiert tout de même de bonnes connaissances pour comprendre les enjeux et la position des opposants. Merci encore de ces précieuses informations.

  • Guy Chicoine - Abonné 9 octobre 2013 07 h 43

    Un symbole

    Un symbole n'est jamais dénué de sens. En terre d'Amérique, on ne peut ignorer ce que le voile représente (et ses conséquences) dans les pays islamistes.
    Un devoir de précaution s'impose. Et, ici, nous voulons -comme société- que la religion et la politique soient séparés, dans un état laïque, et cette neutralité soit traduite dans les comportement et habillement de ses représentants.
    Merci d'attirer l'attention sur les "silences" de ceux que Taylor qualifie "d'indiscrets" ... qu'on ne voit, ni n'entend par les temps qui courent.