Des Idées en revues - Filiation: un effondrement silencieux

C'est une aventure étrange que la paternité ; elle vous enferme dans le cercle étroit de la vie familiale et vous met durablement à l’abri des hasards et des dangers qu’on associe habituellement à l’idée d’aventure, mais son déroulement n’en est pas moins incontrôlable ni son issue moins incertaine. L’existence même la mieux contrôlée expose les enfants aux périls les plus divers, de la voiture à l’arachide, en passant par la piscine, le chien mal attaché ou le prédateur sexuel, sans oublier le souci constant, moins vif et plus ambigu, mais non moins préoccupant, de s’assurer qu’ils ne soient pas trop mal adaptés à cette société hyperactive et fébrile, qu’on n’aime pas mais dans laquelle il faut bien leur donner les moyens de vivre. Avoir des enfants, c’est se résigner à une inquiétude diffuse et permanente qui rend perceptible, à rebours, l’insouciance dans laquelle on baignait avant leur naissance et dont on ne savait rien.

 

Il n’y a là à première vue rien que de très naturel ; c’est l’envers logique de l’affection que nous éprouvons pour eux, dont on sait qu’elle surpasse toutes les autres formes d’affection par son intensité presque douloureuse et son caractère absolument viscéral. Mais l’idée que cette affection soit universelle, enracinée dans la nature humaine, et par le fait même soustraite à l’histoire, occulte peut-être l’originalité de la situation dans laquelle se trouvent les parents « postmodernes » que nous sommes. Je parle ici d’un phénomène que j’observe en moi, mais aussi chez des parents qui ont le même âge que moi, dont les enfants ont le même âge que les miens, et que je fréquente depuis plusieurs années autour des garderies, parcs, écoles primaires, camps de jour, piscines publiques et autres YMCA : s’il me fallait décrire en un mot cette cohorte de parents et souligner ce qui les distingue non seulement de leurs propres parents, mais aussi de tous les parents de toutes les générations précédentes, je dirais qu’ils sont globalement inquiets. Je le vois d’autant mieux que je côtoie aussi, dans mon quartier, des parents qui le sont apparemment beaucoup moins ; je parle des juifs hassidiques qui élèvent leurs enfants avec une sorte de sérénité dont je conçois bien qu’elle soit digne d’envie, mais que je ne puis m’empêcher de trouver extravagante. Mon fils de quatre ans l’a remarquée et m’a demandé pourquoi ces gens laissaient leurs petits, à peine plus vieux que sa soeur et lui, se promener dans le quartier sans être accompagnés d’adultes, ce qui chez nous, bien entendu, est inconcevable. « Peut-être qu’ils s’occupent mal de leurs enfants », a-t-il avancé à titre d’hypothèse devant mon embarras. Je sentais bien que c’était faux et qu’il aurait fallu dire quelque chose ; mais il m’aurait été difficile de le faire sans condamner implicitement ma propre prudence, à laquelle je suis attaché malgré moi et dont je n’arrive pas à me défaire. On peut vivre dans la même rue et habiter des mondes différents ; l’écart qui me sépare de ces voisins est aussi infranchissable que celui qui me sépare des siècles passés. Ces mères envoient leurs enfants jouer dehors en toute tranquillité parce que dehors, ils sont encore chez eux. En chemin vers le parc ou la boulangerie cachère, ils passeront devant la maison de M. Werzberger, salueront les cousins Moshe et Daniel, diront bonjour à leur tante Feldman et se feront doubler par les bicyclettes de Yehudit et Dinah, les jumelles de madame Ginsberg. Ils ont quitté la maison familiale et gagné la ruelle, le trottoir ou le parc ; mais ils n’ont pas quitté la maison invisible que forment autour d’eux les regards bienveillants de la communauté. Bien entendu, nous ne voulons pas de ces regards, trop attachés que nous sommes à notre individualisme ; mais on peut en comprendre la valeur, et je la comprends d’autant mieux que j’ai connu, enfant, un monde qui ressemblait encore un peu à celui-là, ou qui du moins n’était pas encore aussi étrangement et insidieusement défait que celui dans lequel je tâche d’élever mes enfants aujourd’hui.

 

Fardeau existentiel

 

Je m’étonne de constater qu’on ne parle pas davantage d’un changement aussi visible, ou du moins qu’on n’essaie jamais de lui donner sa dimension véritable, qui relève d’une sorte de psychologie historique. La lecture de l’essai que Montaigne a consacré à la question (« De l’affection des pères aux enfants ») est un bon moyen d’en prendre la mesure. Reconnaissant à la fois la puissance et la nécessité des sentiments qui nous unissent à nos enfants, Montaigne se montre profondément soucieux de leur opposer quelque chose qui les rende plus doux et qu’il appelle raison : « Une vraie affection et bien réglée devrait naître et s’augmenter avec la connaissance qu’ils [nos enfants] nous donnent d’eux ; et lors, s’ils le valent, la propension naturelle marchant avec la raison, les chérir d’une amitié vraiment paternelle ; et en juger de même, s’ils sont autres, nous rendant toujours à la raison, nonobstant la force naturelle. » Il nous est impossible de trouver désirable cette sérénité austère ; tout se passe comme si elle était hors de notre portée, comme si nous étions trop faibles ou trop fragiles pour y aspirer.

 

Souvent, quand je songe à la manière dont nous aimons nos enfants, à la manière dont nous nous occupons d’eux, à la manière dont nous nous soucions de leur bien-être, de leur santé, de leur sécurité, de leur avenir, je repense à cette observation bien connue de Chesterton suivant laquelle le monde moderne serait rempli de « vieilles vertus chrétiennes devenues folles ». Je ne dirai pas, n’ayez crainte, que nous les aimons trop ; mais l’amour qu’ils nous inspirent me semble occuper, dans nos consciences dévastées, l’espace laissé vacant par une sorte d’effondrement silencieux qui serait survenu sans qu’on s’en rende compte. Le parent moderne ne peut plus relativiser le fardeau existentiel qu’il a reçu à la naissance de ses enfants. La seule possibilité d’un pareil relativisme l’effraie, le scandalise, le révolte ; et cette révolte est sa prison même.

 

 

Des commentaires ? Des suggestions pour Les Idées en revues ? Écrivez à Antoine Robitaille.

À voir en vidéo