Charte des valeurs québécoises - Une neutralité trompeuse

Charles Taylor
Photo: - Le Devoir Charles Taylor

La nouvelle Charte des valeurs proposée par le gouvernement contient une contradiction troublante. On nous répète sans cesse que la neutralité de l’État n’est pas une abstraction, qu’elle doit s’incarner, et on soutient qu’elle doit s’incarner dans les apparences. Les employés du secteur public ne doivent porter aucun signe « ostentatoire » qui permettrait d’identifier leur appartenance religieuse.

 

Mais il y a une autre forme possible d’« incarnation » de la neutralité, celle-ci dans les actes. Je crois que l’on peut convenir qu’un État vraiment neutre entre toutes les options religieuses, non religieuses, et même anti-religieuses, ne devrait jamais favoriser certaines options par rapport à d’autres. Il ne devrait pas leur faire subir un traitement différentiel.

 

Or le paradoxe de la Charte, avec son interdit de tout signe trop visible dans le secteur public, est qu’en sauvant les apparences de la neutralité, elle la viole dans les faits.

 

Il y a certaines religions que l’on peut pratiquer discrètement, sans se faire remarquer. Comme catholique, je peux assister à la messe, prier chez moi, ou même en mon for intérieur. Il y en a d’autres où la pratique exige une visibilité incontournable - certains sikhs, les juifs orthodoxes et des musulmanes, par exemple.

 

Pour les « sans-religion » et les tenants d’une religion « discrète », la Charte ne pose pas problème. Elle réserve toutefois un autre sort aux « indiscrets ». Les premiers pourront postuler sans problème des emplois dans le secteur public. Les autres, par contre, seront mis devant un choix déchirant : ou bien ils renoncent à pratiquer leur religion, ou bien ils seront à jamais exclus des secteurs public et parapublic. Cacher leur religion équivaut en partie, pour eux, à la renier et, partant, à renier leur identité.

 

Les apparences mur à mur de la neutralité de l’État cacheront une réalité tout autre, une discrimination évidente. L’étiquette sur la bouteille nous trompera sur son contenu.

 

Devrait-on s’étonner que les victimes de ce jeu de trompe-l’oeil se sentent trahies par une société québécoise qui ne cesse de leur promettre l’égalité ?

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